Ce qui s'était passé à Madrid et au nord de l'Espagne pendant le voyage de Joseph à Valence. Lord Wellington était entré le 12 août dans Madrid entouré de tous les chefs espagnols, jaloux de prendre part à son triomphe. Quand on songe à la situation dans laquelle ils s'étaient trouvés longtemps, n'ayant plus sur le continent de la Péninsule que Carthagène, Cadix et Lisbonne, et réduits à s'y attacher de toutes leurs forces pour n'être pas jetés à la mer, on comprend une joie que la surprise devait même convertir en délire. La fatale entreprise de Russie, les négligences de Napoléon à l'égard de la guerre d'Espagne, le défaut d'autorité de Joseph, les funestes divisions de nos généraux, avaient procuré aux Espagnols, et surtout au général britannique, ces succès tout à fait inespérés! D'abord très-enorgueilli de son triomphe, lord Wellington s'était bientôt senti embarrassé de ses auxiliaires, de leur conduite indiscrète ou barbare, et avait lui-même ajouté à leurs fautes par l'ostentation avec laquelle il avait exercé son autorité. Le premier soin à prendre aurait dû être de rassurer les habitants de Madrid, dont un grand nombre s'était accoutumé et presque soumis à la domination de Joseph, de tenir pour fait ce qui était fait, d'oublier certaines choses, de tolérer, de consacrer même certaines autres. Don Carlos d'España et l'Empecinado devinrent en quelque sorte les maîtres de Madrid. Ils commencèrent par faire prêter serment à la constitution de Cadix qui venait d'être achevée. Rien n'était plus naturel, quoique cette constitution remplie à la fois de principes généreux et de dispositions chimériques, blessât une partie considérable de la nation espagnole, peu préparée aux institutions qu'on venait de lui donner. Mais au fond ce n'était pas à la constitution que don Carlos et l'Empecinado entendaient lier les Espagnols, c'était à l'autorité du gouvernement insurrectionnel de Cadix. Folies des chefs espagnols dans Madrid. Cela fait, il fallait s'expliquer à l'égard des afrancesados, parmi lesquels on comptait de grands personnages, beaucoup de fonctionnaires, et quelques milliers de soldats excellents. Tandis que don Miguel de Alava, officier de l'armée espagnole que lord Wellington employait fréquemment, et qui était le plus noble des cœurs[3], prononçait à l'hôtel de ville de Madrid un discours aussi humain qu'habile, don Carlos d'España et l'Empecinado tenaient un langage insensé, de nature à ne ramener personne et à blesser au contraire tous les hommes raisonnables. Joseph avait fait frapper à son image de fort belles monnaies, beaucoup plus belles que les monnaies espagnoles, et tout aussi pures, puisqu'elles étaient exactement semblables pour la forme et le titre aux monnaies françaises. Au lieu d'agir comme tous les gouvernements, même les moins modérés, qui se transmettent les monnaies les uns des autres, sans s'offusquer des images dont elles portent l'empreinte, on démonétisait et frappait d'une perte les pièces à l'effigie de Joseph. Puis au lieu de s'occuper d'amener des denrées à Madrid, afin de mettre un terme à l'excessive cherté du pain, on perdait le temps à se donner des satisfactions de parti non moins folles que dangereuses. Aussi la misère était-elle extrême, comme au temps où les bandes interceptaient l'arrivage des vivres. Enfin à ces extravagances qui doivent paraître fort naturelles lorsqu'on songe au caractère et à l'éducation des vainqueurs, lord Wellington ajoutait les fautes de l'orgueil britannique. Il s'était logé au palais des rois, ce qui avait blessé la fierté de la nation espagnole, et en prenant le Retiro que le colonel Laffond lui avait livré faute d'eau potable, il avait détruit un établissement auquel les Espagnols tenaient beaucoup, celui de la China, répondant à la fabrique de Sèvres en France, et à la fabrique de Meissen en Saxe. Ce n'était pas la peine en vérité de perdre vingt jours à des futilités ou à des fautes!
Attitude du général Clausel derrière le Douro, pendant que lord Wellington était occupé à triompher à Madrid. Pendant que lord Wellington se conduisait de la sorte, le général Clausel avait rallié, réorganisé, ranimé l'armée de Portugal, et, quoique réduite à 25 mille hommes, l'avait hardiment portée sur le Douro, en présence de l'armée anglaise, dont la masse principale était postée sur les bords de ce fleuve. Il avait refoulé partout les avant-postes ennemis, et pris le temps d'envoyer le général Foy avec une division pour recueillir les garnisons d'Astorga, de Benavente, de Zamora, de Toro, inutilement dispersées sur une ligne qu'on ne pouvait plus défendre. Le général Foy était arrivé trop tard pour dégager la garnison d'Astorga, forcée de se rendre la veille à l'armée espagnole de Galice, mais il en avait sauvé les malades, les blessés, avait recueilli les autres petits postes du Douro et de l'Esla, et s'était réuni ensuite au général Clausel.
Lord Wellington marche avec le gros de son armée sur le général Clausel. Lord Wellington, se voyant ainsi bravé, avait été obligé de quitter Madrid, et de venir chercher le jeune adversaire qui, avec les débris d'une armée récemment battue, se posait si fièrement devant lui. Après avoir établi le général Hill à Madrid, il était reparti pour la Vieille-Castille, et, recueillant en chemin l'armée de Galice, il avait marché sur Burgos avec cinquante mille hommes.
Le général Clausel se retire sur l'Èbre. Contraint de nouveau à rétrograder, le général Clausel avait quitté les bords du Douro, s'était replié successivement sur Valladolid, Burgos, Briviesca, et s'était enfin arrêté à l'Èbre. Avant de le poursuivre plus loin, lord Wellington, entré dans Burgos, voulut enlever le château qui dominait cette ville, et qui en rendait la possession à peu près nulle. Il en entreprit le siége vers la fin de septembre, à peu près à l'époque où Joseph se préparait à marcher sur Madrid.
Lord Wellington assiége le château de Burgos. Le château de Burgos était un vieil édifice remontant au règne des Maures, et couronnant une hauteur au pied de laquelle est construite la ville de Burgos. On avait élevé autour de cette vieille enceinte de murailles gothiques deux lignes de retranchements palissadés et fraisés, et on les avait armés d'une forte artillerie. On y avait ajouté un ouvrage à corne, sur une hauteur dite de Saint-Michel, qui dominait la position du château. Le général Dubreton occupait avec deux mille hommes cette forteresse improvisée. Il était pourvu de vivres et de munitions, et résolu à se bien défendre.
Le général anglais croit pouvoir brusquer cette forteresse, et perd beaucoup de monde dans des attaques imprudentes. Lord Wellington, dédaignant d'attaquer en règle une telle place, et pensant que ses soldats, après avoir enlevé d'assaut Ciudad-Rodrigo et Badajoz, ne broncheraient pas devant les fortifications imparfaites du château de Burgos, fit assaillir de vive force l'ouvrage à corne de Saint-Michel. Ses troupes abordèrent franchement l'ouvrage dans la nuit du 19 au 20 septembre, mais furent arrêtées au pied du retranchement par la fusillade d'un bataillon du 34e régiment de ligne. Par malheur une colonne anglaise s'étant glissée dans l'obscurité autour de l'enceinte de l'ouvrage attaqué, profita de ce que la gorge n'était pas complétement palissadée, et y pénétra. Les soldats du 34e passèrent alors sur le corps de la colonne victorieuse, et se retirèrent sur le fort lui-même. Ils avaient tué ou blessé aux Anglais plus de 400 hommes, et n'en avaient pas perdu 150.
Maîtres de la position de Saint-Michel, les Anglais essayèrent d'y construire une batterie pour ruiner les défenses du château, et en firent le point de départ de leurs cheminements. La forte résistance de l'ouvrage à corne leur avait appris que cette malheureuse bicoque ne pouvait pas être brusquée. Après avoir établi une batterie à Saint-Michel, ils commencèrent à tirer sur le château, mais leur artillerie faible en calibre fut bientôt dominée par la nôtre, et réduite à se taire. La difficulté des transports ne leur avait pas permis en effet d'amener du gros canon sous les murs de Burgos, et ils n'avaient que quelques pièces de 16, que les guérillas de l'Alava et de la Biscaye avaient reçues de l'escadre anglaise, et avaient péniblement traînées jusqu'à Burgos.
Lord Wellington, reconnaissant la presque impossibilité d'ouvrir la brèche au moyen du canon, eut de nouveau recours à l'assaut dans la nuit du 22 au 23 septembre. Ses colonnes ayant appliqué les échelles contre la première enceinte, furent culbutées, et perdirent inutilement beaucoup de monde. L'une d'entre elles, composée de Portugais, fut en partie détruite par la fusillade, même avant d'avoir abordé le pied de l'enceinte.
Lord Wellington essaye d'un siége en règle. Il fallut recourir encore une fois aux approches régulières, et à défaut d'artillerie employer la mine. Deux fourneaux étant prêts, on mit le feu au premier dans la nuit du 29 au 30 septembre, et à la suite de l'explosion une colonne s'élança à l'assaut, mais elle fut repoussée comme celles qui l'avaient précédée. Le 4 octobre on mit le feu au second fourneau. Une large brèche fut le résultat de cette nouvelle explosion, tandis que celle qu'on avait ouverte le 29 avait été élargie par l'artillerie. Les assiégeants se jetèrent sur les deux brèches avec fureur, et les enlevèrent; mais la garnison fondit sur eux à son tour, et repoussa l'une des colonnes, sans pouvoir toutefois empêcher l'autre de se loger sur l'une des deux brèches. Les Anglais ayant ainsi réussi à s'établir dans la première enceinte, commencèrent les approches vers la seconde, avec l'espérance de s'en emparer. Mais le 8 la garnison exécuta une sortie générale, bouleversa leurs travaux, les rejeta en dehors de la première enceinte, et les remit ainsi au point où ils étaient au début du siége. Elle ferma aussitôt la brèche par un retranchement construit en arrière, et rentra en possession de tout ce qu'elle avait perdu, excepté l'ouvrage à corne de Saint-Michel. Vingt jours et deux mille cinq cents hommes avaient donc été sacrifiés sous les yeux de lord Wellington, sans avoir fait un pas. Le général anglais, rempli de dépit, voulut hasarder une dernière tentative, et préalablement employer tous les moyens imaginables d'ouvrir cette première enceinte qu'il avait prise un moment pour la reperdre aussitôt. Il avait reçu quelque artillerie; il essaya de faire brèche à l'une des extrémités, et de miner à l'autre, tout près d'une église dite de Saint-Roman.
Tout étant prêt dans la nuit du 19 octobre, les assiégeants mirent le feu à la mine de Saint-Roman, point par lequel les Français ne s'attendaient pas à être attaqués, et aussitôt Anglais, Espagnols, Portugais, munis d'échelles, s'élancèrent sur la première enceinte. Cette fois encore ils parvinrent à l'enlever, et coururent vers la seconde. Mais la brave garnison sortant en masse de son chemin couvert, les reçut à la baïonnette, les chargea avec impétuosité, en tua un grand nombre, et pour la troisième fois les rejeta au delà de l'enceinte un moment conquise. Même chose se passa à l'autre extrémité. Les assiégés fermèrent la brèche pratiquée par la mine près de l'église de Saint-Roman, abattirent même l'église qui pouvait être utile à l'ennemi, et de nouveau présentèrent aux assiégeants un front formidable.