Arrivée du maréchal Soult sur la frontière du royaume de Valence. Pendant ce mois de septembre Joseph avait recueilli vaguement le bruit de l'approche du maréchal Soult, et il attendait impatiemment le détail de sa marche, et l'exposé de ses projets. Tout à coup il apprit qu'un capitaine de bâtiment marchand, porteur de dépêches françaises, avait touché au Grao (port de Valence), et demandait à se décharger du dépôt qu'il avait reçu, étant vivement poursuivi par les Anglais. Joseph se hâta de prendre ces dépêches et de les ouvrir, pour savoir ce qu'elles lui apprendraient de l'Andalousie, et fut fort surpris, en les lisant, de s'y voir dénoncé par le maréchal Soult comme traître à sa famille et à sa patrie. Chacun devine, sans qu'on ait besoin de le dire, le sentiment qu'il éprouva. Joseph par sa résistance, par son orgueil d'aîné, surtout par la liberté de propos permise à la cour de Madrid, avait déplu à son frère, au point d'être toujours condamné, même quand il avait raison. Néanmoins son dévouement pour lui n'était pas douteux, et il était convaincu de cette vérité, qu'après tout les frères de Napoléon lui devaient leur fortune, et que s'ils la payaient cher, cependant ils ne pouvaient la sauver qu'en l'aidant lui-même à sauver la sienne. Si donc la trahison était entrée ou devait entrer dans la famille Bonaparte, ce n'était pas par Joseph. Il fut indigné, ne s'en cacha point, et fit partir sur-le-champ le colonel Desprez pour Moscou, afin d'aller remettre à Napoléon ce tissu d'inventions étranges, et lui demander d'être à la fois débarrassé et vengé du commandant de l'armée d'Andalousie. La prochaine entrevue avec le maréchal Soult devait donc être pénible, même orageuse.

Entrevue du maréchal Soult avec Joseph, dans les mains duquel étaient tombées les dépêches adressées à l'Empereur. Joseph, impatient de voir le maréchal, et surtout d'avoir sous sa main l'armée d'Andalousie, accourut à sa rencontre, et lui assigna un rendez-vous à la frontière de Murcie, à Fuente de Higuera. Il avait avec lui les maréchaux Jourdan et Suchet. Pourtant, sur le désir de ces derniers, qui craignaient d'assister à une scène pénible, il entretint seul le maréchal Soult, et le surprit désagréablement en lui prouvant qu'il avait lu les dépêches destinées à l'Empereur. Il y avait à cette découverte au moins un avantage, c'est que le maréchal, dont Joseph avait à se plaindre, chercherait à racheter ses torts par plus d'obéissance. C'était dans le moment la seule chose que Joseph désirât obtenir, et, après une vive explication, il tâcha dans une conférence avec les trois maréchaux d'arrêter un plan de campagne raisonnable, afin de faire expier aux Anglais leur triomphe récent par la réunion de toutes les forces françaises. Conseil de guerre tenu par Joseph et les trois maréchaux, afin d'arrêter le plan des nouvelles opérations. Bien que l'Andalousie étant évacuée, il semblât que la chaîne qui avait tenu le maréchal Soult asservi à un objet exclusif fût rompue, et que dès lors son jugement dût être libre, il fut néanmoins impossible d'en tirer un avis intelligible et adapté à la situation présente. Soit embarras, soit humeur, il refusait de s'expliquer clairement sur le plan à suivre, et laissait voir seulement que loin de joindre son armée aux autres, il entendait qu'on joindrait les autres à la sienne, pour suivre la direction qu'il lui plairait de donner. Le maréchal Suchet de son côté paraissait dominé par le désir de conserver Valence. Le maréchal Jourdan, par bon sens et absence de toute vue particulière, tenait le milieu. Joseph, voulant sortir de ce chaos, et avoir l'avis de chacun, s'adressa d'abord au maréchal Soult pour savoir à quoi il concluait. Le maréchal Soult lui répondit en demandant ses ordres, car pour son avis il ne pouvait se décider à le produire que par écrit. Ce mode fut adopté, et le lendemain chacun des maréchaux remit un mémoire au roi, sur la manière de réparer le désastre de Salamanque.

Octob. 1812. Avis du maréchal Soult. Le maréchal Soult proposait de réunir à l'armée d'Andalousie qu'il avait amenée, toute celle du Centre, une partie de celle d'Aragon, et de marcher avec cette masse de forces à travers la Manche sur le Tage et Madrid. Le maréchal Suchet, dans son mémoire, élevait contre ce plan de fortes objections. Sur 13 à 14 mille hommes de troupes actives dont il disposait, et avec lesquels il devait tenir tête à l'armée de Murcie qui était à Alicante, et à celle des Anglo-Siciliens qui menaçait de descendre à Tarragone, il ne pouvait pas consacrer moins de 6 mille hommes à la garde de Valence et des postes principaux de San-Felipe et de Sagonte. Il ne lui restait donc pas plus de 8 mille hommes à joindre à l'armée commune, destinée à marcher sur Madrid, et tout portait à croire que ces 8 mille hommes partis, on serait dans l'impossibilité de conserver le royaume de Valence. Ainsi pour un si faible renfort on s'exposait à perdre Valence, les ressources de ce riche pays, l'avantage de tenir éloignées de la Catalogne et de l'Aragon les armées de Murcie et de Sicile, et enfin les seules communications tout à fait sûres avec la France. Si de plus l'armée réunie marchant sur le Tage rencontrait derrière ce fleuve lord Wellington avec toutes ses forces, si elle n'était pas heureuse dans une nouvelle bataille, on se trouverait dans un vrai cul-de-sac, ayant le Tage fermé devant soi, et le royaume de Valence fermé derrière, situation affreuse et presque irrémédiable. Sans doute entre les routes de Madrid et de Valence, il y en avait une intermédiaire, aboutissant également aux Pyrénées, c'est celle qui allait par la province de Guadalaxara joindre Calatayud et Saragosse; mais pour la prendre il fallait avoir forcé le Tage à peu près à la hauteur de Madrid. Si on n'arrivait pas jusque-là, il n'y avait pour regagner l'Aragon que des chemins affreux, impraticables à l'artillerie, remplis de bandes invincibles dans leurs défilés, et il ne restait d'autre ressource que de redescendre sur Valence. Il fallait donc avant tout ne pas s'exposer à perdre cette capitale, et même avec la totalité de ses troupes le maréchal Suchet n'était pas absolument sûr de s'y maintenir, car l'armée anglo-sicilienne était une force inconnue, et qui devait être supposée très-considérable d'après les bruits répandus dans la contrée. Ainsi garder 14 mille hommes contre cette armée et celle de Catalogne n'était pas une prétention bien exagérée, surtout s'il fallait successivement les porter de San-Felipe à Tarragone, à une distance de cent lieues. Aussi le maréchal Suchet présentait-il un plan entièrement conçu dans la pensée de conserver le royaume de Valence. Valence, suivant lui, c'était une capitale, une source de gros revenus, le bord de la Méditerranée, et enfin tout le revers des Pyrénées. En gardant cette partie de la Péninsule, on était assuré de conserver ses communications, on demeurait en possession des provinces auxquelles Napoléon tenait le plus, et on pouvait toujours en partir pour recouvrer les autres. En conséquence il proposait de porter les armées d'Andalousie et du Centre réunies dans la province de Guadalaxara (voir la carte no 43), d'y forcer le Tage, cela fait, de séparer ces deux armées, de ramener celle du Centre sur Cuenca, d'où elle pourrait en tout temps donner la main à l'armée d'Aragon sur la frontière du royaume de Valence, d'établir celle d'Andalousie dans la province de Guadalaxara, sa base sur Calatayud, sa tête sur Madrid, et sa droite en communication constante par la province de Soria avec l'armée de Portugal. De la sorte les quatre armées principales, celles d'Aragon, du Centre, d'Andalousie, de Portugal, appuyées les unes aux autres, et adossées aux Pyrénées, pouvant toujours se trouver deux ensemble en moins de jours que l'ennemi ne mettrait à marcher sur l'une d'elles, possédant sûrement Valence, Tortose, Tarragone, Barcelone, Lerida, Saragosse, Burgos, Valladolid, provinces où avec une bonne administration elles seraient certaines de vivre largement, ne devaient jamais être forcées dans leur position, ni privées de leurs communications avec la France.

Avis du maréchal Jourdan. Mais ce plan, excellent quant à la conduite ultérieure, ne dispensait pas pour le moment d'une opération commune à tous les projets, celle de remonter sur Madrid afin d'y forcer la ligne du Tage. Comment devait-on s'y prendre pour cette opération délicate, à laquelle lord Wellington, s'il agissait comme autrefois le général Bonaparte en Italie, pouvait opposer de graves obstacles? C'est à surmonter cette difficulté qu'il fallait s'appliquer, et que s'appliqua en effet le maréchal Jourdan. L'exposé de son opinion, modèle rare de justesse de vues, d'exactitude d'assertions, de haute prudence, satisfaisait à tout, et aurait mérité que celui qui conseillait si bien pût encore exécuter lui-même ses propres conceptions, ou être compris, respecté et obéi de ceux qui étaient chargés de les exécuter à sa place.

Avant tout il fallait, selon lui, remonter sur Madrid par le haut Tage, afin d'aller donner la main à l'armée de Portugal, et avec les trois armées réunies de Portugal, du Centre, d'Andalousie, marcher sur les Anglais à la tête de 80 ou 90 mille hommes, et de 150 bouches à feu. Sans doute si on avait couru véritablement le danger de rencontrer lord Wellington établi avec toutes ses forces sur le Tage, le maréchal Jourdan disait que loin de s'exposer à un tel danger avant d'avoir rallié l'armée de Portugal, il aimerait mieux passer par Valence, Teruel, Calatayud, c'est-à-dire remonter en Aragon par un grand détour en arrière, puis de Calatayud passer à Aranda, où, sans courir un seul risque, on se trouverait réuni à l'armée de Portugal, et en mesure d'opposer aux Anglais 80 à 90 mille hommes, l'armée de Valence étant restée intacte. Mais cette route était longue, et, quoique bien approvisionnée, révélerait de notre part une extrême timidité, ce qui était un inconvénient. Aussi le maréchal Jourdan ne proposait-il pas de la prendre, jugeant que la chance de rencontrer lord Wellington concentré sur le haut Tage n'était pas assez grande pour se résigner à un si long détour. Probablement, disait-il, on trouverait le général britannique avec deux ou trois divisions gardant Madrid, et avec le reste bataillant en Castille contre le général Clausel. On forcerait donc sans beaucoup de difficulté la ligne du Tage, qui dans cette partie n'était pas un obstacle sérieux, on rallierait l'armée de Portugal, en ayant soin de la bien avertir de ce mouvement, et on rentrerait à Madrid avec une supériorité de forces décisive. Mais comme il était possible qu'on se trompât, que le Tage fût mieux gardé qu'on ne le supposait, il fallait pouvoir revenir sur Valence, pour y retrouver l'asile dans lequel on s'était déjà remis de ses souffrances, et le nœud de toutes les communications avec la France. Pour cela il importait de ne pas ôter au maréchal Suchet un seul de ses bataillons. Le maréchal Jourdan était donc d'avis de ne le point affaiblir, et de se borner à réunir les deux armées du Centre et du Midi, ce qui formerait une masse d'environ 56 mille hommes, avec cent bouches à feu bien approvisionnées, et suffirait pour forcer le Tage. Le maréchal Soult prétendait en défalquant ses malades, ses écloppés, ses vétérans qu'il devait laisser à Valence, n'avoir pas plus de 37 à 38 mille hommes, dont 6 mille de très-bonne cavalerie. Il en avait cependant davantage. Après les pertes de l'évacuation, et en reprenant à l'armée du Centre quelques détachements qui lui appartenaient, il pouvait réunir 45 ou 46 mille hommes de toutes armes, et de la plus excellente qualité[2]. L'armée du Centre un peu réorganisée, comptait bien encore 10 ou 11 mille hommes de très-bonne qualité aussi. Le maréchal Jourdan propose de faire marcher en deux colonnes sur le Tage les armées du centre et d'Andalousie. Le maréchal Jourdan proposa de faire marcher ces 56 mille hommes en deux colonnes, l'une formée de l'armée d'Andalousie par la route de la Manche, qui passe par Chinchilla, San-Clemente, Ocaña, Aranjuez (voir la carte no 43), l'autre formée de l'armée du Centre par la route de Cuenca, qui passe par Requena, Cuenca, Fuenti-Duena, toutes deux pouvant se donner la main dans leur mouvement, et devant aboutir sur le Tage au point où on voulait le franchir. Seulement le maréchal jugeant la colonne de droite (l'armée du Centre) trop faible, proposait de lui adjoindre 6 à 7 mille hommes de l'armée d'Andalousie, ce qui devait porter l'une à 16 ou 17 mille hommes, et réduire l'autre à 39 ou 40 mille. Il proposait en outre de donner un bon commandant à l'armée du Centre, le comte d'Erlon, de subordonner les deux généraux en chef au roi, qui tour à tour marcherait avec l'une ou avec l'autre colonne, et de s'acheminer sur-le-champ vers le but tant désiré du haut Tage. Dans ce plan le maréchal Suchet devait, comme il avait déjà fait, tirer de ses approvisionnements tout ce qui serait nécessaire aux troupes qui allaient se mettre en marche, et garder à Valence leurs embarras, c'est-à-dire leurs blessés, leurs hommes fatigués ou malades, service qu'il était prêt à leur rendre avec le plus grand empressement.

La proposition du maréchal Jourdan est acceptée. Ces vues étaient si sages, si appropriées à la situation, que Joseph les adopta immédiatement, par raison autant que par confiance habituelle dans les avis du maréchal Jourdan. Il ordonna au maréchal Soult de se préparer à marcher d'Almanza où il campait, sur Chinchilla, San-Clemente, Aranjuez, tandis que l'armée du Centre sortant de la Huerta de Valence par le défilé de Las Cabrillas, passerait par Cuenca, et viendrait tomber sur le Tage à Fuenti-Duena, assez près d'Aranjuez pour s'appuyer à l'armée d'Andalousie. Il prescrivit en outre au maréchal Soult de céder à l'armée du Centre le général d'Erlon avec 6 mille hommes, et lui fit annoncer que le maréchal Suchet mettrait à sa disposition, en riz, en biscuit, en eau-de-vie, les approvisionnements dont il aurait besoin.

Ces mesures déplurent singulièrement au maréchal Soult, car il rentrait ainsi sous les ordres directs du roi, et perdait une portion de ses forces. Aussi éleva-t-il de nouvelles objections, disant que Joseph n'avait pas le droit de lui ôter des troupes qu'il tenait de la confiance de l'Empereur. Mais Joseph prenant enfin un ton de maître, et lui ayant signifié d'obéir, ou de résigner sur-le-champ son commandement dans les mains du comte d'Erlon, il se soumit, et après avoir demandé d'abord six jours, en prit douze pour se mettre en chemin, ce qui d'ailleurs était fort explicable, ayant à rallier tout son corps d'armée, et à faire la séparation entre ce qui devait demeurer à Valence, et ce qui devait marcher à l'ennemi.

Départ des armées du Centre et d'Andalousie pour rentrer à Madrid. On partit donc du 18 au 20 octobre, bien pourvu de munitions et de vivres, en deux colonnes qui s'élevaient à 56 mille hommes, et on laissa au maréchal Suchet tout ce qui restait d'embarras des deux évacuations de Madrid et de Séville, tout ce qui n'était pas capable de servir activement. On n'avait aucun souci en laissant ces précieux restes à Valence, car on savait qu'ils y seraient en sûreté, et à l'abri du besoin. Le maréchal Suchet conserva toute son armée, et afin de pouvoir toujours communiquer avec les troupes du roi par la route la plus courte, celle de Cuenca, il fit travailler à la portion de cette route comprise entre Buñoz et Requena. L'armée du Centre y passa avec son artillerie.

Les deux colonnes s'avancèrent ainsi sur le Tage à la hauteur l'une de l'autre, sans être arrêtées par aucun obstacle sérieux. Celle du centre, sous le comte d'Erlon, eut affaire aux bandes de Villa-Campa, de l'Empecinado, de Duran, accourues à Madrid, et obstruant toute la région du haut Tage, c'est-à-dire les deux provinces de Guadalaxara et de Cuenca. Mais on n'eut pas de peine à les disperser, l'armée du Centre ayant été sagement portée à environ 16 mille hommes. Leur arrivée sur le Tage les 27 et 28 octobre. L'armée d'Andalousie n'eut aucune difficulté à surmonter, le fort de Chinchilla lui ayant ouvert ses portes, et on fut rendu au bord du Tage vers les 27 et 28 octobre, entre Fuenti-Duena et Aranjuez, pouvant se réunir en masse sur l'un ou l'autre de ces points.

La question importante était de savoir si on allait rencontrer lord Wellington en avant de Madrid, résolu à défendre sa conquête, ce qui était possible, car son entrée à Madrid avait produit une vive sensation en Europe, et il était naturel qu'il ne voulût pas en sortir. Cette question méritait fort de préoccuper Joseph et son major général Jourdan; mais heureusement tout ce qu'on apprenait était rassurant. Les rumeurs recueillies portaient à croire qu'on n'avait devant soi que le général Hill avec deux ou trois divisions. Voici en effet ce qui s'était passé entre les Anglais et l'armée de Portugal, depuis le voyage de Joseph à Valence et sa réunion avec l'armée d'Andalousie.