Motifs qui avaient empêché Joseph d'arriver plus tôt, et surtout d'annoncer son arrivée. Comment ce secours arrivait-il ainsi? comment arrivait-il si tard? comment même arrivait-il? C'est ce qu'il faut maintenant faire connaître. Joseph, comme on l'a vu, avait expédié au maréchal Soult non plus l'ordre de placer le comte d'Erlon en face du général Hill pour le suivre où il irait, mais l'ordre plus approprié aux circonstances de détacher immédiatement 10 mille hommes sur le Tage, pour les envoyer à l'armée de Portugal, et de se dessaisir ou de ces 10 mille hommes, ou de son commandement. De plus, Joseph avait autorisé le maréchal Soult à restreindre son occupation, s'il se croyait trop affaibli pour continuer à garder l'Andalousie tout entière. Il semble qu'un tel ordre n'admettait ni tergiversation ni refus, et certainement il n'en aurait pas rencontré s'il fût émané d'un pouvoir capable de se faire respecter, c'est-à-dire de Napoléon lui-même. Mais il n'en fut pas ainsi. Le maréchal Soult usant d'un argument déjà employé, déclara qu'il était prêt à obéir, mais à une condition qu'il ne devait pas laisser ignorer, c'était l'évacuation immédiate et complète de l'Andalousie, car avec 10 mille hommes de moins il lui était impossible de s'y maintenir. Cette assertion était fort contestable. L'armée d'Andalousie, comptant près de 60 mille combattants, sur un effectif de 90 mille hommes, pouvait bien pour quelque temps garder l'Andalousie avec 50 mille. Douze mille hommes suffisaient à Grenade, 12 mille devant Cadix, et avec 25 mille aux environs de Séville, on pouvait pour quelques semaines faire face à tous les événements, contenir notamment le général Hill qui n'en avait pas 15 mille, et qui ne songeait pas d'ailleurs à quitter Badajoz. Le maréchal Soult n'en avait pas laissé autant, à beaucoup près, lorsqu'il s'était porté en Estrémadure, soit pour assiéger Badajoz, soit pour livrer la bataille d'Albuera. À cette nouvelle espèce de refus déguisé, le maréchal Soult ajoutait des conseils sur le meilleur plan de campagne à suivre contre les Anglais. On voulait, disait-il, les détourner du nord de la Péninsule, eh bien, il y avait un moyen assuré d'y réussir, c'était, au lieu de diminuer l'armée qui gardait l'Andalousie, de la renforcer au contraire, de lui amener l'armée du Centre tout entière, peut-être même celle de Portugal, et lord Wellington craignant alors pour Lisbonne, serait bien obligé de se reporter du nord au midi.

D'abord cette conduite était formellement opposée aux instructions de Napoléon, qui avait prescrit de tout sacrifier au maintien des communications avec la France par les provinces du Nord, et qui, dans cette pensée, avait lui-même rendu l'armée du Nord indépendante de l'armée de Portugal, et ramené celle-ci du Tage sur le Douro, au risque d'isoler davantage les unes des autres ces armées qui avaient tant besoin d'être unies. Mais indépendamment de cette violation des ordres de Napoléon, se figure-t-on ce que nous serions devenus en Espagne, si le nord et le centre de la Péninsule étant livrés aux Anglais, lord Wellington dominant depuis Vittoria jusqu'à Baylen, et insurgeant toute la population par sa présence, nos armées s'étaient trouvées confinées en Andalousie?

Août 1812. Du reste, ce n'étaient pas des conseils que Joseph demandait au maréchal Soult, mais des renforts pour l'armée de Portugal. Voyant qu'il n'en pouvait pas obtenir, il avait remis à plus tard le soin de s'expliquer avec le chef de l'armée d'Andalousie, et apprenant à chaque instant le danger croissant du maréchal Marmont, il avait enfin pris le parti d'aller lui-même à son secours. Il aurait pu être prêt dès le 17 juillet, et en partant à cette date il serait encore arrivé à temps devant Salamanque. Mais le maréchal Suchet ayant mis la division italienne Palombini à sa disposition, et cette division pouvant être amenée sur Madrid, Joseph avait mieux aimé opérer avec 12 ou 13 mille hommes qu'avec 10 mille, et par ce motif avait attendu jusqu'au 21 juillet. Renforcé de 3 mille Italiens, il avait 18 mille hommes sous ses ordres. Il s'était décidé à n'en laisser que 5 mille de Madrid à Tolède, et à partir avec le reste pour la province de Salamanque. À ce moment même il eût été temps encore, s'il s'était hâté d'avertir le maréchal Marmont. Mais il n'en avait rien fait, et ce n'est que le 21 même que Joseph avait écrit à Marmont son départ et le commencement de son mouvement[1]. Arrivé le 23 à Villa-Castin, il n'avait appris que le 24 par de vagues rumeurs la funeste bataille de Salamanque, et s'était tenu à distance des Anglais, pour ne pas s'exposer lui-même à une catastrophe. Mais il n'avait pas voulu rebrousser chemin, et repasser immédiatement les montagnes du Guadarrama, dans l'intention de rendre, s'il le pouvait, quelque service à l'armée de Portugal. Il lui en rendait un véritable en effet par sa seule présence, c'était d'occuper l'attention de lord Wellington. Joseph reste quelques jours en vue des Anglais, pour dégager l'armée de Portugal. Ayant communiqué avec le général Clausel, et ayant su que ce général désirait que l'armée du Centre se tînt encore quelque temps en vue, afin de ralentir la marche de lord Wellington, il demeura sur le revers du Guadarrama, et n'en partit que lorsque l'armée de Portugal se fut paisiblement retirée sur Burgos, et que ses propres dangers l'obligèrent lui-même à se replier sur Madrid. Il rentra dans cette capitale profondément affecté, et n'attendant que des désastres de la déplorable situation où allait le mettre l'événement de Salamanque. Rentrée de Joseph dans Madrid, et gravité des résolutions qu'il avait à prendre. Il était de retour le 9 août de cette excursion qui aurait pu être si utile, et qui l'avait été si peu.

Le parti à prendre n'était malheureusement que trop indiqué par la nature des choses, et par le rude coup dont on venait d'être atteint. Puisqu'on avait été battu faute de se réunir à temps contre l'ennemi commun, il devenait encore plus évident qu'il fallait se concentrer au plus tôt, et faire expier aux Anglais la journée de Salamanque par une grande bataille, livrée avec toutes les forces dont les Français disposaient en Espagne. L'évacuation de l'Andalousie étant devenue inévitable, Joseph l'ordonne péremptoirement au maréchal Soult. Mais cette concentration de forces ne pouvait être obtenue que par l'évacuation immédiate de l'Andalousie, évacuation regrettable, et que Joseph tout en l'ordonnant déplorait fort, car l'effet moral en devait être fâcheux, et le gouvernement de Cadix en devait recevoir un puissant encouragement. Il faut ajouter que certaines menées auprès des mécontents de Cadix, destinées à rattacher à Joseph plus d'un personnage important, allaient être interrompues, et probablement abandonnées. En effet, les cortès de Cadix en opérant des réformes désirables, mais quelquefois prématurées ou excessives, avaient amené de profondes divisions, et beaucoup d'hommes, les uns fatigués de la guerre, les autres craignant en Espagne une révolution semblable à celle de France, disaient qu'autant valait se rattacher au gouvernement de Joseph, qui donnerait la paix et des réformes sans révolution. C'est aux hommes pensant et parlant de la sorte que nous devions en partie la soumission de l'Aragon, de Valence et de l'Andalousie. L'évacuation de cette dernière province allait faire disparaître ces commencements de soumission, et Joseph n'y répugnait pas moins que le maréchal Soult. Mais pour être dispensé d'un tel sacrifice, il eût fallu battre les Anglais, et comme on n'en avait pas pris le moyen, l'abandon immédiat et complet de l'Andalousie était la seule manière d'éviter de plus grands malheurs. Joseph écrivit donc au maréchal Soult une lettre sévère dans laquelle il lui ordonnait d'une façon absolue (avec injonction de remettre son commandement au comte d'Erlon s'il ne voulait pas obéir) de quitter l'Andalousie, c'est-à-dire d'évacuer les lignes de Cadix, Grenade, Séville, de sauver tout ce qu'on pourrait sauver, et de se replier sur la Manche. La réunion à l'armée du centre des soixante mille combattants du maréchal Soult permettrait de conserver Madrid, et, en y ajoutant l'armée de Portugal, fournirait le moyen d'aller chercher lord Wellington partout où il serait, et de lui livrer une bataille décisive avec des forces qui ne laisseraient pas la victoire douteuse. À ces conditions on serait dispensé d'abandonner Madrid, ce qui importait bien plus que de conserver Séville et Grenade. Mais on avait lord Wellington entre soi et l'armée de Portugal, libre de choisir entre la poursuite de l'armée vaincue, ou l'occupation triomphante de la capitale, et on ne savait en vérité laquelle de ces choses il préférerait. S'il se décidait à marcher sur Madrid, il était évident qu'il faudrait évacuer cette capitale, car le maréchal Soult ne pouvait pas arriver à temps pour la sauver.

Joseph aurait voulu se dispenser d'évacuer Madrid, mais la marche de lord Wellington sur cette capitale l'oblige à en sortir. Ces tristes doutes furent bientôt levés par les mouvements de lord Wellington. Après avoir poursuivi quelques jours l'armée de Portugal, et l'avoir mise hors de jeu, il s'arrêta aux environs de Valladolid, et rebroussa chemin pour se diriger sur Madrid. Quoiqu'il y eût un grand effet moral à produire en occupant la capitale de l'Espagne, cependant il y avait peut-être mieux à faire que d'entrer à Madrid, et si lord Wellington se fût attaché à poursuivre sans relâche l'armée de Portugal, dans l'état de fatigue, de dépit, de révolte morale où elle était, il est douteux que le général Clausel, malgré son aplomb et sa vigueur, eût pu la préserver d'une destruction totale. L'armée du Nord ne serait accourue que pour succomber à son tour, et toute force organisée étant détruite entre Madrid et Bayonne, l'illustre capitaine anglais aurait eu bon marché du reste, car il est peu présumable qu'il eût rencontré quelque part, réunies en temps opportun, les armées qui occupaient le midi de la Péninsule. Sans aucun doute Napoléon se trouvant dans une situation pareille eût en deux mois délivré l'Espagne des Français. Telle est la différence entre le génie et le simple bon sens! mais le bon sens se rachète par tant d'autres avantages, qu'il faut se garder de lui chercher des torts. Il faut aussi pardonner des faiblesses, même aux caractères les plus solides. Lord Wellington, tout raisonnable qu'il était, cachait sous une réserve tranquille une vanité peu ordinaire. Entrer triomphalement dans Madrid avait pour lui un attrait irrésistible, et il résolut de causer à Joseph de tous les préjudices celui qui devait lui être le plus sensible, quoique ce ne fût pas le plus grand. Joseph, obligé de quitter Madrid, n'avait que Valence pour asile. À dater du 10 août, lord Wellington se dirigea ostensiblement sur Madrid. Lorsque cette marche de l'armée anglaise fut connue, Joseph en fut profondément affecté, et il devait l'être, car tous les partis à prendre étaient fâcheux et graves. Peut-être il y aurait eu convenance à se replier sur la Manche, si on avait pu se flatter d'y rencontrer le maréchal Soult revenant de Séville, car en ajoutant l'armée du Centre à celle d'Andalousie, on eût été en mesure de livrer bataille à lord Wellington, et de lui disputer Madrid. Pourtant, même dans ce cas, c'eût été une étrange situation que de livrer bataille à une armée victorieuse, en ayant à dos le midi de l'Espagne et la mer, c'est-à-dire un abîme si on était battu. Ce parti était donc fort dangereux, mais on était dispensé de l'examiner sérieusement, car le maréchal Soult ne pouvait pas être supposé déjà en route, et en pleine exécution des ordres qu'il avait reçus. Il fallait dès lors aller rejoindre, ou le maréchal Soult à Séville, ou le maréchal Suchet à Valence. Or, entre ces deux déterminations, le choix n'était pas douteux. Outre que Séville était la plus lointaine des provinces de l'Espagne, elle était privée de tout moyen de communication avec la France, tandis qu'à Valence on était par Tortose, Tarragone, Lerida, Saragosse, en liaison facile et certaine avec les Pyrénées. On était de plus assuré d'y trouver un pays riche, soumis, parfaitement administré, et un accueil amical, les relations de Joseph avec le maréchal Suchet n'ayant pas cessé d'être excellentes. Enfin il y avait une dernière raison, tout à fait décisive, c'est qu'on pouvait amener l'armée d'Andalousie à Valence, et qu'il eût été insensé de prétendre amener l'armée d'Aragon à Séville, puisque, indépendamment de la perte de l'Aragon et de la Catalogne, qui en fût résultée, on se fût à jamais séparé de la France.

Il ordonne au maréchal Soult de venir l'y joindre. Ce n'était pas avec un conseiller aussi sage que le maréchal Jourdan que Joseph aurait pu hésiter sur la conduite à tenir en pareille circonstance. Il s'achemina donc sur le Tage, en prenant la direction de Valence, et, changeant les ordres précédemment expédiés au maréchal Soult, il lui prescrivit d'opérer sa retraite par Murcie sur Valence. Mais il fallait quitter Madrid, et c'était un parti extrêmement douloureux. Au milieu de cette Espagne soulevée tout entière contre lui, Joseph avait cependant rencontré un certain nombre d'Espagnols, et quelques-uns considérables par la naissance et la fortune, qui, soit par goût pour sa personne douce et attachante, soit pour épargner à leur pays une guerre affreuse, soit enfin par la conviction que toute civilisation en Espagne était venue des dynasties étrangères, s'étaient ralliés à sa cause. Il y avait aussi beaucoup de fonctionnaires d'ordre inférieur qui, par habitude de soumission, étaient restés à son service. Cette classe, dite des afrancesados, se trouvait surtout à Madrid, et elle ne comprenait pas moins de dix mille individus de tout sexe et de tout âge. Comment abandonner ces malheureux à la férocité des Espagnols, férocité qui égalait, il faut l'avouer, leur patriotisme, et qui, ne faisant grâce ni à nos blessés ni à nos malades, aurait pardonné encore moins à des compatriotes accusés de trahison. Les laisser, c'était les condamner à la mort; les emmener au mois d'août, à travers les plaines de la Manche et les montagnes stériles de Cuenca, c'était les condamner à la mort encore, mais à la mort par la misère. Joseph, en évacuant Madrid, est obligé de traîner après lui plusieurs milliers d'afrancesados. L'alternative était cruelle, et cependant, comme le danger le plus prochain est celui qu'on cherche toujours à éviter, au premier bruit d'évacuation ils voulurent tous partir. On ramassa ce qu'on put de voitures attelées de toutes les façons, et, le 10 août, ils commencèrent à sortir de Madrid, portés sur au moins deux mille voitures, et escortés par l'armée du Centre. Ils formaient avec cette armée une masse d'environ vingt-quatre mille individus, dont la moitié pourvus d'armes, et bien peu pourvus de vivres. Joseph leur offrit la seule consolation qu'il fût en son pouvoir de leur procurer, en se plaçant au milieu d'eux pour partager leurs infortunes. Parvenus sur les bords du Tage, vers Aranjuez, il voulut savoir si c'était toute l'armée anglo-portugaise qui marchait sur la capitale, ou si c'était un simple détachement d'une ou deux divisions, car, dans ce dernier cas, il aurait pu disputer la capitale, ou du moins ne pas s'en éloigner beaucoup, et attendre dans les environs l'arrivée de l'armée d'Andalousie. Brillante reconnaissance exécutée contre l'armée anglaise avant de s'éloigner de Madrid. Le général Treilhard, qui commandait une excellente division de dragons, fut chargé de reconnaître l'armée anglaise pour s'assurer de la réalité des choses. Il le fit aux environs de Majadahonda, sur les bords du torrent de Guadarrama, avec tant d'à-propos et de vigueur, qu'il culbuta l'avant-garde anglaise, et lui enleva 400 hommes avec trois pièces de canon. Le rapport des officiers anglais n'ayant permis aucun doute sur la présence de lord Wellington et de toute son armée aux portes de Madrid, on prit enfin le parti de se diriger par la route d'Ocaña, d'Albacete et de Chinchilla, sur Valence. On laissait à Madrid encore beaucoup de malades et de blessés. On les réunit au Retiro, fortifié depuis longtemps contre les guérillas et le peuple de Madrid, mais pas contre les attaques d'une armée régulière, et on y plaça une garnison de douze cents hommes sous le colonel Laffond. C'étaient douze cents hommes sacrifiés, car, par une négligence de l'état-major 8 de Joseph, on ne s'était pas même assuré si le puits du Retiro était pourvu d'eau. Pourtant ces douze cents hommes allaient rendre un service important, celui de sauver quelques mille malades et blessés du fer des guérillas, pour les remettre à l'armée anglaise, qui, se comportant comme il convient à une nation civilisée, respectait et faisait respecter les hommes désarmés.

Sortie de Madrid. On quitta le Tage vers le 15 août par une chaleur étouffante, et avec fort peu de ressources. Ce voyage devait être et fut des plus pénibles. Des centaines de familles, quelques-unes aisées, mais le plus grand nombre vivant à Madrid de leurs appointements, et de rations quand l'argent manquait, n'ayant plus en route cette ressource, encombraient les chemins sur des voitures mal attelées, et chaque soir tendaient la main aux soldats pour obtenir quelques restes de leur maraude. Souffrance de l'armée et des familles fugitives pendant la marche sur Valence. Partout on trouvait les habitants en fuite, les greniers brûlés ou vidés, et personne pour échanger contre de l'argent un peu de pain ou de viande. Au lieu des habitants on rencontrait souvent d'affreux guérillas, tuant sans pitié quiconque s'éloignait de la colonne fugitive. Le lendemain, qu'on fût fatigué, malade, mourant de faim, il fallait partir du gîte où l'on avait passé la nuit, si on ne voulait pas être égorgé à la vue même de l'arrière-garde. Voilà ce qui restait de la royauté de Joseph, qu'il avait paru si facile de substituer à celle de Charles IV, et qui avait déjà coûté l'envoi de six cent mille Français en Espagne, dont il survivait à peine trois cent mille!

Sept. 1812. Après quelques jours de cette retraite pénible, beaucoup de ces malheureux succombèrent. Un certain nombre ne pouvant plus suivre, allèrent se cacher dans des villages, pour y implorer une pitié que souvent ils n'obtinrent pas. Une partie des troupes espagnoles composant la garde de Joseph déserta, et enfin on arriva devant Chinchilla beaucoup moins nombreux qu'au départ. Le fort de ce nom était occupé par l'ennemi et barrait le chemin. Il fallut se détourner à grand'peine, et rejoindre la route à quelques lieues plus loin. Arrivée à Valence. Aux confins de Valence on rencontra les avant-postes du maréchal Suchet, et ceux qui avaient eu la force de continuer ce difficile voyage eurent la satisfaction de trouver un pays tranquille, habité, riche et amical. Excellent accueil qu'on y reçoit du maréchal Suchet. Le maréchal Suchet, à qui cette visite amenait de lourdes charges, reçut néanmoins avec un empressement respectueux le roi visiteur, et avec une sorte de fraternité la tribu fugitive dont ce roi était suivi. Le maréchal pouvait s'enorgueillir de montrer à ses compatriotes un pareil échantillon de la guerre bien faite, et de la conquête bien administrée. Il introduisit le roi Joseph dans Valence, lui ménagea un accueil infiniment meilleur que celui que ce prince avait jamais reçu à Madrid, et prodigua à tout ce qui l'accompagnait l'abondance de ses magasins. Il avait déjà envoyé plus de 5 millions en numéraire à Madrid; il paya en outre la solde aux troupes de l'armée du Centre, habilla celles qui en avaient besoin, et fournit un gîte et des vivres à tous les afrancesados. Ces derniers furent heureux de voir enfin à Valence des compatriotes soumis à la royauté nouvelle, car ils trouvaient chez eux, et une excuse pour leur attachement à Joseph, et des sympathies pour leur misère. Joseph se décide à attendre à Valence l'arrivée du maréchal Soult. On était entré à Valence le 1er septembre; on résolut d'y attendre dans le repos et une sorte de bien-être l'arrivée de l'armée d'Andalousie.

Bien que le maréchal Soult répugnât fort à quitter l'Andalousie, il ne pouvait pas se refuser plus longtemps à l'évacuer. Embarras du maréchal Soult. N'ayant pas consenti à s'y affaiblir pendant quelques semaines en faveur de l'armée de Portugal, il avait perdu le seul moyen de s'y maintenir. Y rester davantage, c'eût été s'exposer au sort du général Dupont. Se retirer sur Valence valait mieux pour lui que se retirer sur la Manche, car il évitait ainsi l'armée anglaise, dont il ignorait la marche et la force; il allait de plus en terre amie, tranquille et pourvue de toute sorte de ressources. Aussi songeait-il à prendre spontanément cette route, lorsqu'il reçut les ordres plus récents de Joseph qui la lui prescrivaient, et cette fois l'obéissance lui fut facile. Pourtant ce n'était pas sans beaucoup de souci qu'il allait se trouver en présence du roi d'Espagne, et de deux maréchaux, juges, et bons juges des derniers événements. Sa part dans les malheurs qu'on venait d'essuyer n'était pas la moindre. Sans doute le général Caffarelli avait pris l'alarme mal à propos à la vue de quelques voiles anglaises; le roi Joseph, après avoir fait de son mieux pour obliger les généraux français à s'entr'aider, avait commis la faute de partir tard de Madrid, et la faute plus grande encore d'annoncer tardivement son départ; le maréchal Marmont avait eu le tort de manœuvrer imprudemment devant un ennemi sagace et résolu, et avait par sa légèreté gravement compromis l'armée de Portugal; mais quelle part faire dans ces malheurs au maréchal Soult, qui, malgré des avis répétés, malgré les indices les plus frappants, s'était obstiné à croire que lord Wellington marcherait sur l'Andalousie et non sur la Castille, avait refusé tout secours à l'armée de Portugal, de laquelle il avait reçu tant de services, avait non-seulement refusé de la secourir, mais désobéi au roi qui était son chef militaire, désobéi sans l'excuse qui peut dans quelques cas très-rares justifier la désobéissance, celle d'avoir raison contre un chef qui se trompe! Expliquer ces actes aux yeux de Joseph et des maréchaux, qui avaient tout vu et tout su, était embarrassant. Il y avait toutefois un tribunal plus redoutable que celui que le maréchal Soult allait trouver à Valence, c'était le tribunal de Napoléon, qui avait gardé le silence sur l'affaire d'Oporto, mais qui pourrait bien ne pas le garder sur les événements récemment accomplis en Castille. Comment jugerait-il tout ce qui s'était passé, surtout si l'Espagne, comme c'était probable, finissait par être perdue à la suite de l'échauffourée de Salamanque? Singulière supposition du maréchal Soult à l'égard de Joseph. Le maréchal avait imaginé une singulière excuse pour expliquer sa désobéissance. Il avait supposé que Joseph ne lui avait donné tous les ordres à l'exécution desquels il s'était refusé, que par suite d'une secrète connivence avec Bernadotte dont il était le parent, avec les Anglais, avec les Russes dont il se serait fait le complice, de façon qu'il eût été tout simplement traître à la France et à son frère! Les raisons sur lesquelles se fondait le maréchal Soult pour admettre cette supposition, c'est que, d'après les journaux anglais, Bernadotte avait pris plusieurs centaines d'Espagnols à son service, c'est que l'ambassadeur de Joseph était resté en Russie, c'est que Moreau était arrivé d'Amérique en Suède, etc.... Ajoutant à tous ces faits la parenté de Joseph, qui était beau-frère de Bernadotte, il se croyait autorisé à supposer que Joseph avait donné dans une conspiration contre la France, que le premier acte de cette conspiration était l'abandon de l'Espagne, et que l'ordre d'évacuer l'Andalousie était le premier pas dans cette voie criminelle. Cette bizarre conception, une fois entrée dans l'esprit défiant du maréchal, lui avait paru devoir être mandée à l'Empereur, et il l'avait consignée dans une dépêche adressée au ministre de la guerre, que, pour plus de sûreté, il avait remise à un capitaine de vaisseau marchand, chargé d'aller la porter dans un des ports français de la Méditerranée.

Marche du maréchal Soult vers le royaume de Valence. Sa dépêche à l'Empereur expédiée, le maréchal Soult avait répondu au roi Joseph, et persistant à soutenir auprès de celui-ci, qu'au lieu de chercher à se concentrer dans les provinces du nord, il aurait mieux valu s'enfoncer tous au midi, y attirer la guerre, et y refaire ainsi la fortune de la nouvelle dynastie, il ajoutait néanmoins que plein de déférence pour les ordres royaux, il allait rassembler ses troupes éparses et se rendre par Murcie dans le royaume de Valence. En effet, après avoir détruit ou jeté dans la mer l'immense matériel si péniblement amassé dans les lignes de Cadix, après avoir formé un grand convoi de munitions, de vivres, de bagages, le maréchal emmenant tout ce qu'il pouvait transporter de ses malades et de ses blessés, confiant les autres à l'humanité des habitants de Séville, commença sa retraite le 25 août, et prit la route de Murcie. La portion de ses troupes qui était à Grenade devait naturellement être recueillie en passant. Celle qui sous le comte d'Erlon occupait inutilement l'Estrémadure, dut descendre sur les bords du Guadalquivir, le remonter par Cordoue jusqu'à Baeza, et se réunir à Huescar à la colonne principale. Quoique cette évacuation fût accompagnée de moins de misères que celle de Madrid, cependant grâce à la saison, au pays, à la multitude d'hommes et d'effets qu'on traînait après soi, elle fut triste aussi, et marquée par bien des souffrances. Enfin vers les derniers jours de septembre, les avant-gardes de l'armée du maréchal Soult aperçurent aux environs d'Almanza celles du maréchal Suchet, et éprouvèrent à les revoir une véritable joie, car dans ces redoutables et lointains climats, les Français se regardant comme destinés à périr jusqu'au dernier, ne se rencontraient pas, même les plus endurcis à la souffrance, sans se jeter dans les bras les uns des autres, et sans manifester l'émotion la plus vive.