Ces dispositions étaient plus prononcées encore dans les campagnes, quoique s'y manifestant d'une manière moins bruyante, et principalement dans les campagnes où la conscription avait eu le plus de peine à s'établir, comme celles de l'Ouest et du Midi. On comprend tout ce que les récits de Moscou devaient ajouter à l'aversion pour le service militaire, aversion qui n'était pas naturelle en France, mais que la continuité des guerres et les épouvantables effusions de sang avaient commencé à rendre générale. Transportés sous les drapeaux, nos jeunes conscrits étaient bientôt les soldats les plus gais et les plus intrépides; mais avant d'y arriver, ils murmuraient, et leurs familles jetaient les hauts cris. Le long du Rhin surtout, les récits des militaires revenant de Russie produisaient l'effet le plus fâcheux. On avait entendu des hommes appartenant aux vieux cadres qui rentraient par Mayence, dire aux conscrits en route pour rejoindre leurs corps: «Où allez-vous donc?... à l'armée?... Attendez donc que l'Empereur vous y mène lui-même, et en attendant retournez chez vous[6] ...»—Allusion offensante au départ de Smorgoni, que beaucoup de soldats de la grande armée n'avaient pas encore pardonné à Napoléon.
Sombre préoccupation des esprits. À ce mécontentement des masses se joignaient de sombres préoccupations, de singulières terreurs. On propageait des bruits alarmants, venus d'échos en échos de Moscou jusqu'à Strasbourg et à Mayence. On prétendait que des maréchaux avaient été pris ou tués, que d'autres étaient fous, mourants ou morts. On racontait qu'il y avait eu un combat sanglant entre la garde impériale et l'armée; on annonçait l'arrivée de barbares féroces prêts à fondre sur la France. En Italie, par exemple, où le merveilleux se mêlait à la peur, on répandait dans le peuple la prédiction d'une submersion totale de la Péninsule italienne, et on disait que cette péninsule allait être envahie par la Méditerranée et l'Adriatique sorties de leur lit. Chez un peuple superstitieux cette absurde rumeur causait un trouble indicible[7]. Les prêtres italiens, toujours ennemis, quoique soumis en apparence, ne contribuaient pas peu à propager ces folles croyances, et à irriter de toutes les manières, surtout dans les campagnes, l'esprit des populations.
Mécontentement plus grand encore dans les pays nouvellement réunis. Dans les départements de l'ancienne France ces mécontentements, ces alarmes ne portaient pas à la sédition, car si le gouvernement était oppressif, il était national, et si on le haïssait ce n'était pas comme étranger. Mais entre le Rhin et l'Elbe, en Hollande, en Westphalie, à Brème, à Hambourg, la vue des flottes anglaises et l'approche des Russes produisaient des tumultes, et à tout instant faisaient craindre un soulèvement général. Dans le grand-duché de Berg, département industrieux, que notre régime commercial incommodait beaucoup, on avait choisi le moment du tirage pour se jeter sur les fonctionnaires qui présidaient aux opérations du recrutement, pour battre les gendarmes et les chasser. Puis on avait couru aux maisons des douaniers et des percepteurs, et on les avait dévastées ou démolies. À Hambourg, où l'autorité française était abhorrée comme étrangère et comme représentant le blocus continental, on avait saisi l'occasion du départ d'une cohorte pour s'ameuter autour, l'empêcher de partir, courir ensuite sur les douaniers et les percepteurs français, les maltraiter et les chasser au cri de Vive Alexandre! vivent les Cosaques! Les autorités françaises auraient même été expulsées sur-le-champ, sans un secours de cavalerie envoyé par les Danois, nos alliés et nos voisins. À Amsterdam, à Rotterdam, on avait été moins audacieux, mais dans toute la Hollande on entendait souvent le cri de Vive Orange! et une insurrection à l'approche de l'ennemi était infiniment probable.
Toutefois, quand la classe éclairée d'un pays approuve des mesures, elle leur donne un appui extrêmement efficace. En France, cette classe tout entière sentant qu'il fallait se défendre énergiquement contre l'ennemi extérieur, le gouvernement eût-il cent fois tort, les levées s'exécutaient, et les hauts fonctionnaires soutenus par un assentiment moral qu'ils n'avaient pas toujours obtenu, accomplissaient leur devoir, quoique au fond du cœur ils fussent pleins de tristesse et de pressentiments sinistres. Napoléon appelait les manifestations que nous venons de rapporter des mouvements de la canaille, qu'il fallait réprimer sans pitié, et qui ne se reproduisaient point quand on savait les punir à propos. À Paris il avait fait opérer un certain nombre d'arrestations, dont l'effet momentané avait été de rendre un peu plus prudents les discoureurs de lieux publics. Mais dans le duché de Berg il avait ordonné de passer par les armes quelques-uns des révoltés, et lancé plusieurs colonnes mobiles qui parcouraient le pays et le remplissaient de terreur. À Hambourg il avait prescrit de fusiller six personnes pour l'outrage fait aux autorités françaises.
Napoléon veut opposer aux manifestations patriotiques des Allemands, des dons patriotiques consistant en cavaliers armés offerts par les villes de l'Empire. Au surplus ces circonstances ne le décourageaient pas, et ne lui ôtaient pas l'espérance d'obtenir de la France une manifestation nationale, qui répondît à l'élan patriotique des Allemands, et qui pût jusqu'à un certain point faire tomber cette assertion très-répandue en Europe, que la France était aussi fatiguée de son despotisme que les nations étrangères de sa domination. Il imagina de se faire offrir par les villes et les cantons des cavaliers montés et équipés, afin de réparer les pertes de la cavalerie, qui avaient été immenses dans la dernière campagne. Il suffisait de dire un mot à un seul préfet, qui transmettrait ce mot à un des conseillers municipaux de son chef-lieu, pour qu'une offre fût faite dans une grande ville, et imitée à l'instant dans tout l'Empire. Paris, adroitement stimulé, donne le premier exemple, et vote un régiment de cavalerie. La mieux placée de toutes les villes de France pour prendre l'initiative, la plus populeuse, la plus riche, la plus occupée des événements publics, celle de Paris, mise en mouvement la première, débuta par une offre éclatante. Un membre du conseil municipal dit que la ville de Paris, située plus près du gouvernement, mieux instruite par là de ses besoins, devait donner l'exemple, et que nos ennemis fondant leurs principales espérances sur la destruction de notre cavalerie, il fallait remplacer par quarante mille cavaliers bien montés et bien armés les vingt mille qu'un hiver extraordinaire avait détruits; que si les monarques coalisés se flattaient d'avoir pour eux l'opinion publique de leur pays, il fallait leur prouver que le héros qui avait sauvé la France de l'anarchie n'avait pas moins qu'eux la faveur de sa nation, qu'il avait son admiration, son attachement, son dévouement sans bornes, et qu'aucune coalition ne prévaudrait contre lui. En même temps ce conseiller municipal proposa d'offrir à l'Empereur un régiment de cinq cents cavaliers montés et équipés. À peine cette proposition avait-elle été présentée qu'elle fut accueillie, votée avec acclamation, et portée aux Tuileries par une députation du conseil. Manière de propager cet exemple. Le récit de cette scène, inséré au Moniteur, suffisait pour éveiller le patriotisme des uns, le zèle intéressé des autres, et pour stimuler vivement tout préfet qui n'aurait pas été devancé par ses administrés. Dans certains lieux situés hors de la vieille France il s'éleva quelques objections du reste bien timides et réprimées à l'instant même par les préfets, qui n'hésitaient pas à interner les contradicteurs, c'est-à-dire à les exiler dans l'intérieur de l'Empire. Mais dans la totalité des départements compris entre le Rhin, les Alpes et les Pyrénées, ces offres ne rencontrèrent aucune difficulté. S'il y avait provocation de la part des préfets ou de leurs affidés, il y avait aussi plein assentiment de la part du pays, car il n'y avait pas un citoyen sensé et patriote qui pût objecter quoi que ce fût à de pareilles propositions. L'opinion que Napoléon était l'auteur de nos malheurs, mais qu'il fallait le soutenir, parce que seul il était capable de repousser la formidable masse d'ennemis qu'il avait attirée sur la France, cette opinion était unanime. Votes des villes de Rouen, Bordeaux, Toulouse, Marseille, Lyon, Strasbourg, Mayence, Lille, Amsterdam, etc. À Paris succédèrent les grandes villes, puis les moindres, puis les cantons, chacun donnant plus ou moins, suivant ses moyens et son zèle. Lyon offrit 120 cavaliers, Bordeaux 80, Strasbourg 100; Rouen, Lille, Nantes, 50; Angers 45; Amiens, Marseille, Toulouse, 30; Metz, Rennes, Mayence, 25; Pau, Toulon, Bayonne, Caen, Besançon, Tours, Versailles, Genève, 20; Nancy, Clermont, Dunkerque, Nîmes, Aix, 15. Les villes de Saint-Quentin, Orléans, le Mans, la Rochelle, le Havre, Dijon, Cherbourg, Brest, Mâcon, Angoulême, Verdun, Poitiers, Perpignan, offrirent, les unes 12 cavaliers, les autres 10 ou 8; les villes de Saint-Denis, Laon, Fontainebleau, Blois, Yvetot, Dieppe, Vendôme, Moulins, Périgueux, Niort, Meaux, Elbeuf, Quimper, Vannes, Abbeville, Langres, Libourne, Lunéville, Lisieux, Sens, Tarascon, Orange, Arles, Narbonne, Nevers, les unes 6, les autres 5, 4 ou 3. Puis vint la suite des petites villes, et celle des cantons, dont les délibérations remplissaient tous les jours plusieurs colonnes du Moniteur. Il est à remarquer que les cités étrangères unies violemment à l'Empire, et par conséquent les plus mal disposées, émirent presque toutes des votes d'une importance fort supérieure à leur zèle, évidemment sous l'impulsion de préfets qui les intimidaient, ou de gens sages qui cherchaient à faire oublier quelques actes imprudents de leurs concitoyens. Ainsi Rome vota 240 cavaliers, Gênes 80, Hambourg 100, Amsterdam 100, Rotterdam 50, la Haye 40, Leyde 24, Utrecht 20, Dusseldorf 12.
Moyens employés pour réaliser de la manière la plus utile à l'armée, les dons offerts par les villes. Les offres faites, il fallait les réaliser, trouver l'homme, le cheval, l'équipement. On s'adressa pour avoir les hommes à quelques cavaliers revenus du service, à des postillons, à des gardes forestiers, à des remplaçants enfin. Cependant il était encore plus difficile de se procurer les hommes que les chevaux, parce que l'argent n'y pouvait rien. Bientôt un avis du ministère de l'intérieur apprit aux préfectures qu'on tenait surtout aux chevaux et à l'équipement. Ce n'était plus dès lors qu'une affaire d'argent. Pour l'obtenir, les préfets firent entre les citoyens les plus imposés une répartition des sommes nécessaires, et envoyèrent à chacun d'eux sa cote, qui était, dans certains départements riches, de 1000, de 800, de 600 francs par tête, et qui fut exactement acquittée, malgré quelques rares réclamations contre un mode d'impôt tout à fait illégal. Les préfets se mirent ensuite en quête pour trouver des chevaux en les payant bien, et en trouvèrent. L'équipement n'était pas une difficulté dans un pays aussi industrieux que la France.
En peu de jours les offres montaient à 22 mille chevaux, 22 mille équipements, et 16 mille cavaliers. C'était une ressource véritable que 22 mille chevaux, surtout avec la difficulté qu'il y avait alors à s'en procurer. De plus, l'effet moral de ces offres ne laissait pas d'être assez grand, car bien que la main de l'autorité fût visible, néanmoins on connaissait aussi, et on ne niait pas l'assentiment réel du pays, rattaché tout entier à l'idée d'une résistance énergique suivie d'une paix prompte et honorable. Cet élan, sans doute, ne ressemblait pas à celui de l'Allemagne, car elle était enthousiaste, enthousiaste de sa liberté à conquérir, de son indépendance nationale à recouvrer, et nous, nous étions froidement convaincus de la nécessité de nous défendre contre un ennemi imprudemment attiré sur la France. Mais ce qui chez nous devait égaler au moins l'énergie de l'Allemagne, c'était l'énergie de nos soldats, qui partant avec peine du sein de leurs familles désolées, et une fois devant l'ennemi n'écoutant plus que la voix de l'honneur, allaient devenir les émules, en valeur si ce n'est en expérience, des plus braves soldats de l'ancienne armée.
Formation des divers corps destinés à composer la nouvelle armée. Une fois en possession de ces immenses moyens de recrutement, Napoléon les employa avec ce prodigieux génie d'organisation dont il avait donné tant de preuves. Des quatre principales ressources dont il pouvait disposer, et s'élevant ensemble à 500 mille hommes, deux étaient déjà réalisées, la conscription de 1813 et les cohortes. La troisième, celle des cent mille hommes pris sur les quatre dernières classes, pouvait être obtenue en février. Quant à la quatrième, la conscription de 1814, il suffisait de l'obtenir dans le courant de l'année, puisqu'elle n'était destinée qu'à remplacer dans les dépôts la conscription de 1813, qui allait être versée en entier dans les bataillons de guerre. Voici comment, avec ces ressources, Napoléon recomposa son armée.
Réorganisation des anciens corps qui ont péri en Russie. Après s'être fait illusion un moment sur ce qui restait entre la Vistule et l'Oder, il était maintenant parfaitement éclairé, et savait qu'il ne pouvait compter que sur quelques débris, consistant surtout en cadres. Il ordonna donc qu'on gardât sur l'Oder seulement un cadre de compagnie par 100 hommes, et un cadre de bataillon par 600 hommes. Tout le reste dut être renvoyé en France. Même en se réduisant de la sorte, il n'y avait pas de quoi former un bataillon par régiment, bien que les régiments de la grande armée comptassent au départ cinq bataillons de guerre présents au drapeau. Ce premier bataillon était destiné à composer exclusivement la garnison des places de l'Oder. Quant à celles de la Vistule, telles que Dantzig et Thorn, elles se trouvaient déjà bloquées, et elles avaient d'ailleurs reçu des divisions entières, telles que les divisions Grandjean, Heudelet, Loison. En ramassant tout ce qui se présenta de soldats errants, et rentrant les uns après les autres, on put à peine compléter un bataillon par régiment. On renforça ce bataillon, en y adjoignant les compagnies d'infanterie qui avaient été mises en garnison sur les vaisseaux. On se souvient sans doute que Napoléon avait pris dans les bataillons de dépôt une compagnie d'infanterie, pour la placer à demeure sur chaque vaisseau de haut bord. En général, c'étaient des soldats de trois et quatre ans de service. Réduit à faire ressource de tout, il ordonna de mettre à terre ces compagnies, et celles qui étaient sur l'Escaut et le Texel furent acheminées immédiatement sur l'Oder, pour être incorporées dans les premiers bataillons, dits des places de l'Oder.
Ces anciens corps réduits à deux, et placés sous les ordres des maréchaux Davout et Victor. Ce premier bataillon à peu près refait dans chaque régiment, on recueillit ce qui restait des cadres des autres bataillons, et on le réunit partie dans l'intérieur de l'Allemagne, partie sur le Rhin. Les régiments français de l'armée de Russie étaient au nombre de trente-six[8], dont seize au corps de Davout (le 1er), six au corps d'Oudinot (le 2e), six au corps de Ney (le 3e), huit au corps du prince Eugène (le 4e). Napoléon décida que le 1er corps serait réorganisé à seize régiments et resterait sous le maréchal Davout; que les 2e et 3e corps, confondus en un seul de douze régiments, seraient réorganisés et confiés au maréchal Victor; que le 4e enfin, celui du prince Eugène, serait réorganisé en Bavière. Les corps du maréchal Davout et du maréchal Victor devaient comprendre par conséquent vingt-huit régiments. Napoléon voulut qu'on retînt à Erfurt le cadre des seconds bataillons de ces vingt-huit régiments, expédia sur-le-champ le général Doucet pour les commander, et fit partir des dépôts, en conscrits de 1813 déjà instruits, de quoi porter ces vingt-huit bataillons à 800 hommes chacun. La place d'Erfurt était alors une possession française, pourvue d'un immense matériel, et le cadre employant à venir à Erfurt le temps que les recrues mettaient à s'y rendre de leur côté, la réorganisation se faisait à moitié chemin, dès lors moitié plus tôt, et moitié plus près du théâtre de la guerre. Napoléon avait envoyé des fonds pour indemniser les officiers qui avaient tout perdu en Russie, pour leur payer leur solde arriérée, et leur procurer ainsi quelques consolations. Aussitôt ces bataillons remis en état, ils devaient joindre sur l'Elbe, les uns le maréchal Davout, les autres le maréchal Victor. Les cadres des troisièmes, quatrièmes et cinquièmes bataillons devaient venir se recruter sur le Rhin, avec les hommes plus forts, mais point encore instruits, des quatre classes antérieures. Par conséquent ces derniers bataillons ne pouvaient pas être réorganisés avant trois ou quatre mois. Le projet de Napoléon était d'envoyer au moins dès qu'il pourrait leurs troisièmes et quatrièmes bataillons aux maréchaux Davout et Victor. Ces maréchaux auraient dès lors trois bataillons par régiment, et comme ils connaissaient parfaitement la guerre du Nord, Napoléon se proposait de les porter de nouveau sur la Vistule, où il se flattait d'être au mois de juin. En passant l'Oder ils devaient prendre leurs premiers bataillons, enfermés dans les places, et le maréchal Davout aurait alors un corps de seize régiments à quatre bataillons, le maréchal Victor, un corps de douze régiments également à quatre, c'est-à-dire un total de 112 bataillons, représentant l'infanterie d'une armée de 120 mille hommes. En attendant, le maréchal Davout, avec les seize seconds bataillons réorganisés à Erfurt, allait occuper la ville de Hambourg, habituée à plier sous son autorité; le maréchal Victor, avec les douze qui lui étaient destinés, allait occuper la grande place de Magdebourg, et l'un et l'autre établi ainsi sur l'Elbe serait en mesure de protéger les derrières du prince Eugène.