Les points en litige fort restreints depuis le mode adopté pour l'institution canonique. Napoléon s'était hâté le surlendemain même de son arrivée à Paris d'écrire au Pape, pour lui témoigner le plaisir qu'il éprouvait de le posséder si près de lui, le désir de l'aller voir et de terminer bientôt les différends qui troublaient l'Église. Puis à cette lettre il avait joint des allées et des venues de MM. de Bayane, de Barral, Duvoisin, pour l'amener à un accord par des concessions presque inespérées. En effet les points en litige ne présentaient plus d'aussi grandes difficultés qu'auparavant. Le mode de l'institution canonique était convenu depuis que l'Église, si facile alors sur sa prérogative essentielle, avait concédé qu'après six mois tout prélat serait institué, ou par le Pape, ou à son défaut, par le métropolitain de la province ecclésiastique. Ce qui était plus difficile à déterminer, c'était l'établissement temporel du Souverain Pontife. Le Pape ne voulant pas d'un établissement à Paris, on espère par transaction lui faire accepter un établissement à Avignon. Pie VII ne faisant pas entrer la chute de Napoléon dans ses prévisions, et ne voyant dès lors aucun moyen de le forcer à restituer les États romains, en était à considérer l'établissement de la papauté à Avignon, avec une dotation convenable, comme une sorte de pis-aller acceptable, qui avait dans le passé un précédent, une excuse et une consolation. Mais ce qui le révoltait, et lui paraissait pire que la captivité même, c'était le projet attribué à Napoléon, et qu'il avait eu en effet un moment, d'établir la papauté à Paris, sous la main des empereurs français. Si une telle chose avait pu s'accomplir, Pie VII n'aurait plus été à ses propres yeux que le patriarche de Constantinople, et la grande Église d'Occident aurait été ravalée pour lui au niveau de la moderne Église d'Orient.

Arrangements de détail au moyen desquels on pouvait se flatter d'amener un accord. Cette disposition d'esprit fournissait donc un moyen de négociation précieux, car en cédant sur l'établissement à Paris, et en accordant l'établissement à Avignon, on pouvait amener le Pape à consentir à la solution de la question réputée la plus épineuse. Restaient les arrangements relatifs aux biens de l'Église romaine, vendus ou à vendre, et aux siéges qualifiés de suburbicaires, parce qu'ils sont placés aux environs de Rome, et entourés d'une antique majesté. Le Pape tenait beaucoup à conserver ces siéges, et à pouvoir nommer des évêques de Velletri, d'Alban, de Frascati, de Palestrina, etc., car, sans moyens de récompenser des services, il lui aurait été impossible d'entretenir son gouvernement. À ces points s'en ajoutaient quelques autres encore, sur lesquels, avec la volonté d'en finir, et avec la puissance de Napoléon, il était facile d'arriver à un accord.

Lorsqu'on est près de s'entendre, Napoléon se transporte à Fontainebleau pour s'aboucher avec le Pape. Lorsqu'on fut près de s'entendre, Napoléon résolut de se transporter lui-même à Fontainebleau, pour terminer par sa présence les hésitations ordinaires du Pape, et pour obtenir de lui un acte formel qu'on pût offrir au public comme gage de la paix religieuse, comme avant-coureur peut-être de la paix européenne.

En conséquence, le 19 janvier, feignant une partie de chasse à Grosbois, il changea brusquement de direction, et se rendit à Fontainebleau, où il avait secrètement envoyé sa maison. Le Pape était en ce moment en conférence avec plusieurs évêques et cardinaux. Déjà ému par les grandes affaires dont on l'entretenait depuis quelques jours, il le fut bien davantage en apprenant l'arrivée subite de Napoléon, qu'il n'avait pas vu depuis le couronnement, qu'il désirait et appréhendait tout à la fois de rencontrer, car s'il se flattait d'exercer une certaine influence sur l'auteur du Concordat, il craignait encore plus de subir la sienne. Entrevue cordiale de Napoléon et de Pie VII. Sans lui laisser le temps de la réflexion, Napoléon accourut, le serra dans ses bras en l'appelant son père. Le Pape reçut ses embrassements, en l'appelant son fils, et, sans entrer ce jour-là dans le fond des affaires, ces deux princes, si singulièrement associés par la destinée pour se plaire et se tourmenter toute leur vie, parurent parfaitement heureux de se revoir. L'espérance d'une prompte et complète réconciliation rayonnait sur les visages. Les serviteurs du Pape, ordinairement les plus chagrins, semblaient saisis et charmés par ce spectacle.

Le lendemain Pie VII, entouré des cardinaux et des évêques qu'on avait laissé pénétrer jusqu'à lui pour cette circonstance, alla en grande cérémonie rendre visite à l'Empereur dans ses appartements. De chez l'Empereur il se transporta chez l'Impératrice, qu'il ne connaissait pas, car ce n'était pas celle qu'il avait sacrée, et sur ce trône où tout se succédait si vite, la souveraine était déjà changée! Comme tout le monde, il la trouva bonne, douce, heureuse de sa grandeur, se montra avec elle ce qu'il était toujours, digne, affectueux, plein des grâces de la vieillesse, puis, après lui avoir fait sa visite, il reçut la sienne, et au milieu de tout ce mouvement parut retrouver un peu de vie, de satisfaction et d'espérance.

Gravité de la résolution que le Pape avait à prendre. Toutefois il ne pouvait avoir d'illusion sur ce qui allait se passer. L'Empereur n'avait pu se déplacer pour ne faire à Fontainebleau qu'une visite. Suivant sa coutume, cet homme si actif, si dominateur, aspirait à quelque grand résultat, il venait arracher au chef de l'Église un consentement, et lui imposer ce qui lui coûtait le plus, une résolution. Et quelle résolution! Renoncer à la puissance temporelle, abandonner Rome pour Avignon, accepter une hospitalité magnifique, un esclavage doré, devenir ainsi patriarche de Constantinople en Occident, avec quelques richesses et quelques apparences souveraines de plus! Et pourtant, si le Pontife ne consentait pas à cette condition, n'allait-il pas trouver un nouvel Henri VIII, qui non par amour (ce n'était pas la faiblesse de Napoléon), mais par ambition, porterait à l'Église des coups plus redoutables encore que la spoliation de ses biens matériels? Perplexité de Pie VII. Pie VII était sur cela vaincu au fond de son cœur; mais avant de se résoudre, avant d'attacher à son pontificat un tel souvenir historique, avant de se résigner à être l'Augustule de la Rome chrétienne, ou de braver tout ce qui pourrait résulter pour la religion d'une lutte prolongée, il fallait un effort au-dessus de l'énergie de son âme, énergie qui était grande quand il s'agissait d'opposer à la persécution une résistance passive, qui devenait presque nulle quand il fallait prendre un parti prompt et difficile. Jamais, au reste, quelque temps qu'on lui eût donné, il ne se serait décidé lui-même, et Napoléon, s'il voulait un résultat, avait bien fait de venir en personne le séduire, l'éblouir, lui prendre presque la main pour l'obliger à signer!

Efforts de Napoléon pour le décider. Les visites d'apparat terminées, les sérieux entretiens commencèrent. Napoléon était résolu à déployer tout ce qu'il avait de grâce et de vigueur d'esprit, de puissance fascinatrice en un mot, pour charmer le Pape, et pour le convaincre en même temps qu'il n'y avait rien de mieux à faire que ce qu'on lui demandait. D'abord, sans paraître y attacher d'importance, il exposa, quand il en eut l'occasion, tout ce qu'il allait accomplir dans la prochaine campagne, et se montra certain d'accabler ses adversaires dès l'ouverture des hostilités. Bien qu'on n'eût pas laissé pénétrer jusqu'à Fontainebleau les fâcheuses impressions déjà répandues en Europe sur la situation de Napoléon, le Pape savait cependant que pour la première fois il n'était pas revenu triomphant de la guerre. Mais en le voyant si confiant, si assuré de foudroyer bientôt la jactance des Russes et des Allemands, on ne pouvait pas ne pas éprouver la même confiance, et, aux changements près opérés dans sa personne, car, au lieu d'être droit et mince, Napoléon était déjà un peu courbé et plein d'embonpoint, le Pape crut revoir le jeune et radieux empereur de 1804. C'était, sous une extrême largeur de traits, le même feu, la même noblesse, la même beauté de visage.

Brillantes offres de Napoléon à Pie VII. Après avoir persuadé à Pie VII qu'il était aussi puissant que jamais, que contre ses volontés on ne prévaudrait pas plus qu'autrefois, Napoléon lui ôta toute espérance de recouvrer Rome, et lui montra la résolution irrévocable de ne jamais abandonner à une influence étrangère la moindre parcelle de l'Italie. Le chef de l'Église n'avait donc qu'à choisir entre Paris et Avignon. Il ferait bien mieux d'accepter Paris, disait Napoléon. Il y serait vénéré, entouré de toutes sortes d'hommages, et il y verrait l'empereur des Français tout disposé à lui tenir l'étrier, comme faisaient jadis les empereurs germaniques. Il aurait en outre la certitude de n'avoir plus de démêlés, car à la première difficulté, un moment d'explications cordiales entre les deux souverains arrêterait tout conflit prêt à naître. Mais enfin puisqu'il ne le voulait pas, il n'avait qu'à préférer Avignon, lieu déjà consacré par un long séjour des papes. Les ordres allaient être donnés immédiatement, et tout serait bientôt disposé pour qu'il y trouvât la plus somptueuse existence. Il y recevrait en liberté les ambassadeurs de toutes les puissances, qui jouiraient auprès de lui des priviléges et de l'indépendance diplomatiques, appartinssent-ils à des États en guerre avec la France, et qui pourraient se rendre auprès de la nouvelle cour pontificale par la mer et le Rhône, presque sans toucher au territoire de l'Empire. Deux millions de revenu lui seraient attribués pour l'indemniser des biens vendus dans les États romains. Tous les biens dont la vente n'était pas consommée, et c'était la plus grande partie, lui seraient rendus, et seraient administrés par ses agents. On allait rétablir pour lui complaire les siéges suburbicaires, dont il nommerait les évêques. Il aurait en outre, soit en Italie, soit en France, à son choix, la faculté de nomination dans dix diocèses, de quoi récompenser par conséquent les serviteurs de son gouvernement, sans compter la nomination des cardinaux qui ne cesserait pas de lui appartenir. Les prélats des États romains dont les siéges avaient été supprimés, qui étaient encore vivants, et qui étaient l'un des plus graves soucis du Pape, auraient la qualité, le titre, la situation d'évêques in partibus, et recevraient leur vie durant, sur le Trésor français, un traitement égal aux revenus de leurs anciens diocèses. Ce serait encore une nouvelle légion de grands dignitaires ecclésiastiques qui contribuerait à l'éclat de la cour d'Avignon. Les archives romaines, les grandes administrations de la pénitencerie, de la daterie, de la propagande, etc., seraient transportées auprès du Pape dans le beau pays de Vaucluse, et convenablement établies dans la nouvelle Rome pontificale, qu'on allait consacrer tout entière à sa glorieuse destination.

Le Pape n'aurait donc rien à regretter, ni richesses, ni éclat souverain, ni indépendance, ni puissance, car il réglerait toutes les affaires religieuses à son gré, aussi librement qu'il le faisait jadis à Rome. Il ne perdrait que la puissance temporelle, vaine ambition des pontifes, grave danger pour la religion, qui avait toujours souffert des démêlés des souverains temporels de Rome avec les princes de la chrétienté. C'est en traitant ce sujet que Napoléon déploya tout ce qu'il avait de subtilité et de logique pressante pour convaincre Pie VII. Habile argumentation de Napoléon auprès de Pie VII. Il s'attacha particulièrement à lui persuader que la séparation des deux puissances spirituelle et temporelle, et l'abolition de la dernière, étaient une révolution inévitable du temps, qui n'intéressait en rien la religion, son influence et sa perpétuité. Que de choses, en effet, depuis vingt ans, qu'on n'avait jamais vues, qu'on n'aurait jamais imaginées, et qu'il fallait cependant admettre, puisqu'elles étaient accomplies! Louis XVI et Marie-Antoinette sur l'échafaud; Napoléon, un simple officier d'artillerie, au palais des Tuileries, époux de Marie-Louise, tenant le sceptre de l'Occident; les empereurs d'Allemagne réduits à l'empire d'Autriche; la maison de Bourbon exclue de tous les trônes; le descendant du grand Frédéric réduit à l'état d'un électeur de Brandebourg; les anciens rangs effacés; les peuples exigeants, commandant presque à leurs souverains, excepté à Napoléon qui seul les contenait dans le monde; enfin la face de l'univers changée, tout cela n'était-il pas bien extraordinaire, tout cela ne parlait-il pas un langage aussi clair qu'irrésistible? La puissance temporelle des papes n'était-elle pas évidemment une des choses destinées à disparaître avec tant d'autres? Et ne fallait-il pas même remercier le ciel d'avoir choisi comme instrument de ces révolutions un homme tel que Napoléon, né dans la religion catholique, en ayant tous les souvenirs, l'aimant comme sa religion maternelle, sachant de quel prix elle était pour les hommes, et résolu à la défendre et à la faire fleurir!—C'est en ce point surtout que Napoléon fut heureusement inspiré, et produisit une vive impression sur le Pontife.—Supprimez, lui disait-il, entre nous, cette vaine difficulté de la souveraineté temporelle, supprimez-la, et vous verrez ce que vous et moi, libres de ces ennuis, nous ferons pour la religion!...—Et alors il lui montrait l'Église germanique détruite, privée de ses biens par l'avidité ordinaire des princes allemands, n'attendant et ne pouvant obtenir son rétablissement que de lui seul; l'Église de Hollande, l'Église des provinces anséatiques, pouvant être non pas maintenues, car elles n'existaient plus depuis deux siècles, mais restaurées; un siége catholique, par exemple, à la veille d'être rétabli à Hambourg; l'Église espagnole, l'Église italienne actuellement détruites et ayant besoin d'un sauveur, tout cet univers chrétien enfin dépendant de l'empereur des Français, de sa volonté puissante, et près de renaître ou de s'anéantir, sur un mot de sa bouche! Eh bien, ajoutait-il, réconcilié avec le Pape, rendu au repos par la paix européenne qui ne pouvait tarder, n'ayant plus à débattre avec le Pontife de vulgaires intérêts de territoire, dignes à peine d'occuper des princes de quatrième ordre, mais nullement le chef de l'Église universelle et le chef de l'Empire français, il s'appliquerait à faire à la religion plus de bien que ne lui en avait fait Charlemagne. En présence d'un tel avenir, comment discuter, comment hésiter! La Providence avait choisi un pontife doux, vertueux, modeste, pour rendre à la religion la pureté, le désintéressement des apôtres, et avec leur désintéressement leur influence sur les âmes, et lui homme de guerre, habitué à vaincre les difficultés de la terre, pour opérer cette révolution sans que la religion en fût affaiblie, de manière au contraire qu'elle gagnât en puissance morale tout ce qu'elle perdrait en puissance matérielle!

L'excellent Pape à qui on avait souvent écrit ou dit des choses semblables, mais qui n'avait jamais entendu personne les exprimer avec la chaleur, l'éloquence, l'air de persuasion que Napoléon y apportait, le Pape était séduit, vaincu, et se disait qu'en effet beaucoup de choses étaient changées, que beaucoup changeraient encore, que vraisemblablement la puissance temporelle des papes était une de ces choses destinées à finir, mais que, Napoléon aidant, elle n'emporterait en disparaissant aucun des appuis de la religion, aucun de ses moyens d'influence. C'était un sacrifice tout matériel à faire dans l'intérêt de la religion elle-même, et c'était dès lors acte de désintéressement et non de faiblesse, acte honorable et non pas honteux, que de consentir aux arrangements proposés! Il plaidait ainsi en son cœur avec Napoléon, et puis, quand il fallait se décider, il tombait dans des perplexités insurmontables.