»J'ai signé directement avec le Pape un concordat qui termine tous les différends qui s'étaient malheureusement élevés dans l'Église. La dynastie française règne et régnera en Espagne. Je suis satisfait de la conduite de tous mes alliés. Je n'en abandonnerai aucun; je maintiendrai l'intégrité de leurs États. Les Russes rentreront dans leur affreux climat.
»Je désire la paix: elle est nécessaire au monde. Quatre fois depuis la rupture qui a suivi le traité d'Amiens, je l'ai proposée dans des démarches solennelles. Je ne ferai jamais qu'une paix honorable et conforme aux intérêts et à la grandeur de mon empire. Ma politique n'est point mystérieuse; j'ai fait connaître les sacrifices que je pouvais faire.
»Tant que cette guerre maritime durera, mes peuples doivent se tenir prêts à toutes espèces de sacrifices, car une mauvaise paix nous ferait tout perdre, jusqu'à l'espérance, et tout serait compromis, même la prospérité de nos neveux!
»L'Amérique a recouru aux armes pour faire respecter la souveraineté de son pavillon. Les vœux du monde l'accompagnent dans cette glorieuse lutte. Si elle la termine en obligeant les ennemis du continent à reconnaître le principe que le pavillon couvre la marchandise et l'équipage, et que les neutres ne doivent pas être soumis à des blocus sur le papier, le tout conformément aux stipulations du traité d'Utrecht, l'Amérique aura bien mérité de tous les peuples. La postérité dira que l'ancien monde avait perdu ses droits, et que le nouveau les a reconquis.
»Mon ministre de l'intérieur vous fera connaître dans l'exposé de la situation de l'Empire, l'état prospère de l'agriculture, des manufactures et de notre commerce intérieur, ainsi que l'accroissement toujours constant de notre population. Dans aucun siècle, l'agriculture et les manufactures n'ont été en France à un plus haut degré de prospérité.
»J'ai besoin de grandes ressources pour faire face à toutes les dépenses qu'exigent les circonstances; mais moyennant différentes mesures que vous proposera mon ministre des finances, je ne devrai imposer aucune nouvelle charge à mes peuples.»
Effet produit par le discours impérial. Ce discours, qui était de nature à émouvoir fortement les esprits, fut reçu avec les acclamations qui accueillent presque toujours le prince vulgaire ou grand, solidement établi ou menacé, qui se présente aux yeux de la foule. S'il était permis d'oublier un instant que la sagesse est la première des qualités dans le gouvernement des États, on admirerait volontiers à la tête d'un vaste empire cette indomptable fierté, ces conditions de paix si hardiment, quoique si imprudemment tracées au monde! Difficultés qui allaient en résulter par rapport aux négociations. Toutefois en songeant à la situation de l'Europe, aux cris du patriotisme révolté retentissant d'une extrémité du continent à l'autre, on regrette que ce beau langage apportât tant de difficultés aux négociations qui pouvaient seules amener la paix, et arrêter l'effusion du sang humain! Qu'allait dire en effet l'Angleterre de cette déclaration que la dynastie française régnait, et régnerait en Espagne? Qu'allaient dire tous les États intéressés au partage du grand-duché de Varsovie, de cette déclaration que la France maintiendrait l'intégrité du territoire de tous ses alliés? Qu'allait dire, et surtout qu'allait faire l'Autriche, chargée de rapprocher les puissances, si on lui rendait sa tâche impossible?
Telles étaient les questions désolantes que soulevait ce discours. Mais le public ignorant le secret des cabinets, ne pouvait pas se les adresser. L'assurance du langage impérial était faite pour le tranquilliser, du moins dans une certaine mesure, et pour imposer à l'Europe. C'était tout ce qu'il y avait de politique dans cet impolitique discours. On jugera du reste de ses effets par les événements eux-mêmes.
Derniers événements survenus en Allemagne pendant les préparatifs militaires de Napoléon. On se ferait difficilement une idée du changement que quelques jours écoulés avaient apporté dans l'Allemagne déjà si émue. Le roi de Prusse, qui s'était retiré à Breslau pour y être plus indépendant de nous, et même de ses sujets, n'y était plus maître de ses déterminations. Retraite du roi de Prusse à Breslau. Toujours convaincu que le seul moyen de sortir sain et sauf du chaos des événements actuels, c'était d'avoir beaucoup de soldats sous les armes, il n'avait pas attendu pour ordonner de nouvelles levées les réponses aux questions posées à Paris. Édits pour la levée des volontaires. Il avait publié plusieurs édits, et deux notamment, l'un pour engager les jeunes gens de famille à servir comme volontaires dans les chasseurs à cheval, l'autre pour engager les jeunes gens de toutes les classes à servir comme chasseurs à pied dans les régiments d'infanterie. L'opinion publique, en effet, eût été révoltée d'une distinction qui eût ouvert aux uns, fermé aux autres, les rangs de l'armée, toutes les classes demandant à contribuer à ce qu'elles appelaient l'affranchissement de l'Allemagne. À ce double appel, les têtes déjà en fermentation avaient été saisies d'un vertige général. De toutes parts on était accouru chez M. de Goltz, le seul des ministres prussiens demeuré à Berlin, et on lui avait demandé violemment, comme on le fait dans les jours de révolution, pour qui, contre qui, le roi réclamait le secours de ses sujets, ajoutant qu'ils étaient prêts, dans un cas, à se lever tous comme un seul homme, et ce cas, il n'était pas difficile de le deviner, c'était celui où le roi voudrait employer leur dévouement contre l'oppresseur de l'Allemagne, contre Napoléon. M. de Goltz, qui connaissait parfaitement la situation, et qui savait comment parler et se conduire, leur avait répondu en les exhortant à se confier dans la sagesse et le patriotisme du roi, à s'en remettre à lui des intérêts de la patrie, et à lui donner leurs bras, en le laissant libre d'en disposer comme il croirait plus utile de le faire. Tandis que M. de Goltz gardait cette réserve, ses yeux, son visage exprimaient ce que sa langue n'osait pas dire, et on l'avait quitté pour s'enrôler. Enthousiasme universel en Prusse, et empressement à courir aux armes. De toutes parts d'ailleurs, les meneurs des sociétés secrètes avaient dit qu'il fallait s'armer, que le roi, incertain encore dans le moment, ne le serait pas longtemps, qu'un peu plus tôt, un peu plus tard, il serait entraîné, et que plus il se sentirait fort, et entouré de ses sujets armés, plus il inclinerait à suivre le penchant de son cœur, qui le portait à se dévouer à l'affranchissement de l'Allemagne. Sous ces fortes impulsions, la jeune noblesse s'était enrôlée dans les chasseurs à cheval, la jeune bourgeoisie des écoles et du commerce s'était empressée de prendre rang dans les chasseurs à pied. En quelques jours les universités et les boutiques avaient été vides, et il avait fallu presque suspendre les cours publics. La noblesse s'équipait elle-même; des dons volontaires, rendus obligatoires par des taxations qu'on envoyait chez les principaux commerçants, servaient à équiper les jeunes gens privés de ressources. Les arsenaux de l'État leur fournissaient des armes. Pour achever la ressemblance avec les premières journées de notre révolution, tous les hommes avaient pris une cocarde, c'était la cocarde noire et blanche. Aucun n'eût osé négliger de mettre à son chapeau ce signe de ralliement, car il eût passé pour un citoyen tiède ou ennemi de son pays.
Satisfaction et embarras du roi de Prusse. Le roi de Prusse, apprenant à Breslau cet enthousiasme de ses sujets, dont il était témoin d'ailleurs en Silésie, était à la fois joyeux et alarmé, joyeux de se voir bientôt à la tête d'une force considérable, alarmé d'être pressé entre les Russes et les Français, obligé de se prononcer pour les uns ou pour les autres, sans savoir encore de quel côté se trouveraient l'indépendance et la restauration de la Prusse. Les réponses de Paris arrivant sur ces entrefaites le trouvèrent on ne peut pas plus mal disposé à les écouter patiemment. Cet excellent prince, comme tous les caractères inertes et ordinairement contenus, avait des moments où il s'échappait à lui-même, et où il n'était plus reconnaissable. Son irritation en recevant de Paris le rejet de ses propositions. Il fut indigné de ce qu'on lui contestait une somme de 94 millions dépensée pour l'armée française, de ce qu'on lui refusait un argent dont il avait si grand besoin, de ce qu'on lui retenait ses places de l'Oder et de la Vistule qui lui eussent été si utiles pour se décider avec plus de sûreté entre les Français et les Russes, surtout de ce qu'on lui déniait jusqu'à la faculté d'entrer en rapports ostensibles avec l'empereur Alexandre. Ce prince était surtout fort contrarié de ne pouvoir entrer en relations directes avec la Russie. Il tenait beaucoup en effet à s'aboucher sans retard avec ce monarque, premièrement parce que les Autrichiens autorisés à s'entremettre avaient déjà envoyé des agents diplomatiques à Wilna et à Londres, secondement parce qu'il voulait écarter les armées belligérantes de la Silésie, troisièmement enfin parce qu'il voyait à Kœnigsberg le baron de Stein, le général d'York, les agents russes, gouverner la province, convoquer les états, agir sans lui, et éventuellement contre lui, trancher en un mot du souverain, et se conduire comme s'ils étaient prêts à se détacher de la monarchie prussienne dans le cas où il n'adhérerait pas à la coalition. Frédéric-Guillaume éperdu voulait demander compte à Alexandre de ces procédés envers un ami, envers un ancien allié, dont il avait causé jadis les malheurs, et dont il devait aujourd'hui comprendre les cruels embarras. L'homme qu'il aurait désiré envoyer auprès d'Alexandre était M. de Knesebeck, le même qu'il avait chargé l'année précédente d'aller expliquer et justifier à Saint-Pétersbourg son traité d'alliance avec Napoléon, et qui, autorisé ou non, avait dépassé de beaucoup les limites dans lesquelles il aurait dû se renfermer pour rester loyal envers la France. Sans doute Frédéric-Guillaume aurait pu dépêcher M. de Knesebeck secrètement, mais on n'aurait pas tardé à le savoir, les meneurs de Kœnigsberg, dans leur joie, n'auraient pas manqué de le publier, et le roi eût été en infraction de son alliance avec Napoléon, par conséquent dans un mauvais cas, si une nouvelle victoire d'Iéna ouvrait la campagne. Frédéric-Guillaume aurait donc voulu, outre la restitution de son argent et de ses places, obtenir l'autorisation d'envoyer un agent ostensible auprès d'Alexandre.