Le monarque prussien, qui offrait le triste spectacle d'un roi honnête placé entre sa conscience et l'intérêt de sa couronne, était en ce moment cruellement agité par l'une et par l'autre. Quoique peu démonstratif ordinairement, il afficha cette fois encore plus de colère qu'il n'en éprouvait, disant qu'il n'y tenait plus, qu'on l'opprimait, qu'on lui déniait ce qu'on lui devait incontestablement en lui refusant les 94 millions réclamés; qu'on s'était engagé à le rembourser dans trois mois, et qu'il y en avait plus de six que les fournitures avaient été faites; qu'en lui retenant ses places, données en gage jusqu'à ce qu'il se fût acquitté, on violait les traités et son territoire, puisqu'il ne devait plus rien; qu'en lui contestant, ce qui appartenait à toute puissance indépendante, la faculté de négocier avec un État voisin, on le traitait comme un prince dépendant, qui n'aurait plus la liberté de ses déterminations; que si encore on pouvait le protéger, si on s'était maintenu sur le Niémen ou sur la Vistule, il y aurait prétexte à écarter tout pourparler avec la Russie, mais qu'ayant perdu le Niémen, après le Niémen la Vistule, et étant à la veille de perdre l'Oder, il était injuste et déraisonnable de l'empêcher de négocier pour la neutralité au moins de sa royale demeure.

Le roi de Prusse se décide, malgré la France, à envoyer M. de Knesebeck à l'empereur Alexandre. Après avoir fait grand bruit de ces raisons, de manière à se préparer une excuse à tout événement, le roi, sans le publier ni le cacher, expédia M. de Knesebeck pour le quartier général russe, et dès ce jour on peut dire que d'une alliance il avait passé à l'autre. Il n'était pas encore fixé sur le mérite de sa résolution, il ne savait pas s'il faisait bien ou mal, s'il ne renouvelait pas la faute de 1806, si le mouvement auquel il assistait n'était pas semblable à celui qui avait précédé la bataille d'Iéna, et ne serait pas suivi des mêmes revers! Il est en effet si difficile quelquefois de distinguer entre le présent et un passé qui lui ressemble sous beaucoup de rapports, et de discerner dans ce présent ce que la Providence a caché de nouveau! Mais Frédéric-Guillaume voyait les Français se retirer pas à pas du Niémen à la Vistule, de la Vistule à l'Oder, les Russes s'avancer à leur suite, ses sujets l'appeler à grands cris, la question d'heure en heure se résoudre sans lui, et n'attendant plus de lumières de sa raison qui ne pouvait plus lui en fournir, il se mit à attendre toute lumière, toute détermination de l'événement lui-même. D'ailleurs son cœur de citoyen et de roi était avec ces Allemands qui poussaient mille cris, levaient mille bras pour l'indépendance de l'Allemagne, et si quelque chose le retenait encore, c'était la crainte seule d'aggraver l'esclavage de cette Allemagne qui lui était si chère.

Marcher en avant afin d'éloigner les Français de la Prusse, était pour les Russes le vrai moyen de décider le roi Frédéric-Guillaume. Le secret de ce cœur royal, tous les Prussiens le devinaient et le disaient aux Russes. M. de Knesebeck ne pouvait que le répéter à Alexandre. Il fallait marcher en avant, forcer le quartier général français à rétrograder de Posen jusqu'à Francfort-sur-l'Oder; il fallait aussi marcher sur Varsovie, de Varsovie sur Cracovie, et la Silésie enveloppée ainsi par ses deux extrémités, tomberait avec son roi dans les mains d'Alexandre. Il fallait faire plus encore, il fallait s'avancer non-seulement sur l'Oder, mais sur l'Elbe, dégager à droite Berlin et Hambourg, à gauche Dresde, et on délivrerait non-seulement la Prusse qui se lèverait tout entière comme un seul homme, mais les provinces anséatiques, le Hanovre, la Westphalie qui n'attendaient que l'occasion de s'insurger, la Saxe qui ne demandait qu'à être arrachée à la carrière aventureuse où Napoléon l'avait précipitée, peut-être même le Wurtemberg et la Bavière, et ce qui importait mille fois davantage, on délivrerait l'Autriche des liens dans lesquels la politique et une fausse parenté la tenaient encore engagée.

Avis pour et contre une marche en avant parmi les militaires russes. Les militaires réfléchis, le prince Kutusof en tête, désapprouvaient une marche aussi hardie, car il était impossible de laisser derrière soi Dantzig et Thorn qui avaient 30 mille hommes de garnison, Stettin, Custrin, Glogau, Spandau qui en avaient 30 mille autres, sans bloquer au moins ces places, et on ne pouvait dès lors poursuivre la campagne qu'avec une faible partie de ses forces. Il fallait en effet laisser à droite 40 mille hommes devant les places de la basse Vistule, 20 à 30 mille à gauche devant Varsovie et les Autrichiens, il devait donc en rester une cinquantaine de mille pour agir offensivement contre les Français, auxquels on rendrait en les poussant sur l'Elbe le service de les obliger à se concentrer, de manière qu'on se serait affaibli autant qu'on les aurait renforcés. Invincible derrière le Niémen, beaucoup moins sur la Vistule, plus du tout sur l'Oder, on serait incapable de vaincre sur l'Elbe. Il y avait donc folie à venir s'exposer ainsi au premier bond de ce lion irrésistible, contre lequel on n'avait obtenu de succès qu'en l'évitant.

Ces raisonnements, peu politiques, mais très-militaires, ne rencontraient que des oreilles rebelles chez les Allemands enthousiastes, et chez les Russes enthousiasmés à leur tour, et il est vrai qu'il y a des jours, fort rares sans doute, où la passion a plus raison que la raison. On répondait en effet, que les Français étaient enfermés dans les places et n'en sortiraient point, que les Prussiens et 20 mille Russes tout au plus suffiraient pour les contenir; qu'à gauche les Polonais étaient consternés, prêts à accepter d'Alexandre une restauration de leur patrie qu'ils n'attendaient plus de la France; que les soldats autrichiens buvaient tous les jours avec les soldats russes, qu'ils se retireraient volontiers devant le moindre corps chargé de les suivre, qu'on aurait ainsi 80 mille hommes au moins pour se porter en avant, que le prince Eugène n'en avait pas 20 mille, que les 25 ou 30 mille Français réunis à Berlin étaient menacés de tous côtés, et avaient la plus grande peine à s'y soutenir, que la plus simple démonstration forcerait le quartier général français à rétrograder de Posen sur Francfort, de Francfort sur Berlin, de Berlin sur Magdebourg, et que là des milliers d'Allemands se lèveraient pour l'obliger à rétrograder encore; mais que sans prétendre aller si loin, il était certain qu'en dégageant Posen et Varsovie, qu'en faisant un pas de plus pour dégager Berlin et Dresde, on affranchirait la Prusse, on se donnerait cent mille Prussiens tout de suite, deux cent mille dans quelques semaines, que cette alliance enlevée à Napoléon, assurée à la Russie et à l'Angleterre, achèverait de changer la face des choses en Europe, et mettrait sur la voie de la dernière des révolutions politiques, de la plus décisive, de celle enfin qui détacherait l'Autriche de la France pour la rattacher à la coalition européenne.

Toutes ces assertions étaient plus vraies que ne le croyaient les enthousiastes qui les débitaient, plus vraies encore que ne pouvait le supposer Alexandre à qui on les répétait tous les jours. Alexandre décidé surtout par les flatteries des Allemands à marcher en avant. Mais il ne fallait pas tant de vérité pour l'entraîner; il suffisait du bruit, du mouvement qu'on faisait autour de lui, des fumées si nouvelles de la gloire dont on l'enivrait, du titre de roi des rois qui de toutes parts retentissait à ses oreilles, et sans plus de motifs il avait décidé qu'on se porterait en avant. M. de Knesebeck n'avait pas eu beaucoup de chemin à parcourir pour le rencontrer, et il l'avait trouvé en marche sur la Vistule. Qu'avait-il à lui dire? rien qu'Alexandre ne sût, qu'on ne lui eût déjà dit, c'est que dès qu'il aurait fait quelques pas encore, la Prusse et son roi seraient à lui.

Mouvement des Russes sur la Vistule. Alexandre avait employé le mois de janvier à se rendre par Suwalki, Willenberg, Mlawa, Plock sur la Vistule, cheminant entre la Pologne et la Vieille-Prusse. Resté du 5 février jusqu'au 9 à Plock, il en était parti pour Kalisch, n'ayant plus qu'une courte distance à franchir pour être à Breslau, auprès de Frédéric-Guillaume. Le centre, composé des réserves et de la garde, marche sur Kalisch, tandis que Wittgenstein s'avance sur Dantzig, et Miloradovitch sur Varsovie. Les gardes russes et la réserve, comprenant environ 18 mille hommes, l'avaient suivi. Pendant ce temps, Wittgenstein à droite avec l'ancienne armée de la Dwina, que précédaient quelques mille Cosaques, s'avançait à la tête de 34 mille hommes sur Custrin et Berlin, laissant en arrière l'armée de Moldavie pour observer Dantzig et Thorn, avec 16 mille hommes. À gauche, Miloradovitch, Doctoroff, Sacken, disposant de 40 mille hommes, s'étaient dirigés sur Varsovie, et suivaient lentement le corps autrichien, qu'ils savaient peu disposé à se battre, et fort impatient de rentrer en Gallicie. L'ordre était donné aux deux colonnes de droite et de gauche de pousser toujours en avant, tandis que l'empereur Alexandre menant le centre, attendrait le moment d'entrer à Breslau pour se jeter dans les bras du roi de Prusse, et que l'ancienne armée de Moldavie, à la tête de laquelle Barclay de Tolly avait remplacé l'amiral Tchitchakoff, tiendrait en respect les garnisons de la Vistule.

Le prince Eugène, débordé sur ses ailes est obligé de quitter Posen. Le prince Eugène débordé à gauche par Thorn, à droite par Varsovie, n'osant pas dégarnir Berlin pour amener à lui les troupes de Grenier, n'avait aucune chance de se maintenir à Posen. Il en aurait eu le moyen, si le prince de Schwarzenberg avait voulu se retirer avec Reynier et Poniatowski sur Kalisch. Recevant ainsi un renfort de 50 mille hommes, ne craignant pas dans ce cas d'affaiblir un peu le corps qui gardait Berlin pour faire quelque chose de sérieux à Posen, il aurait pu avec 70 mille hommes tenir tête au centre russe, et en arrêtant le centre arrêter les ailes. Conduite du prince de Schwarzenberg, et sa retraite en Gallicie. Mais le prince de Schwarzenberg, qui avait ordre de ne plus s'engager, depuis que sa cour adoptait ouvertement la politique de médiation, alléguait auprès du général Reynier et du prince Poniatowski l'impuissance où il était de se battre, l'inutilité d'ailleurs de le faire actuellement dans l'intérêt des opérations futures, et les pressait de se tenir prêts à rétrograder davantage, car il ne pouvait plus demeurer à Varsovie. Invité à se diriger sur Kalisch, il avait répondu qu'ayant sur Cracovie, c'est-à-dire vers la Gallicie, ses dépôts, ses recrues, ses magasins, il lui était impossible de prendre la route de Kalisch, mais qu'il couvrirait ceux de ses compagnons d'armes qui croiraient devoir manœuvrer dans cette direction. Sur cette déclaration Reynier était parti tout de suite pour Kalisch, et y avait heureusement devancé les Russes, des mains desquels il n'avait pu se tirer qu'en livrant plusieurs combats d'arrière-garde. Poniatowski, rassemblant en toute hâte environ 15 mille Polonais, et laissant une garnison à Modlin, n'avait pu gagner à temps la route de Kalisch, et avait été contraint de suivre le prince de Schwarzenberg sur Cracovie, où il s'était retiré avec les restes fugitifs du gouvernement polonais.

Mars 1813. Le prince Eugène, informé de ces divers mouvements, avait pris le parti de quitter Posen, et de s'acheminer vers Francfort-sur-l'Oder par la grande route de Meseritz. Il avait en même temps ordonné à l'ancienne division Lagrange, faisant partie des troupes qui gardaient Berlin, de venir à sa rencontre jusqu'à Francfort. Il s'était joint à elle avec les 10 mille hommes de toute nature qui lui restaient, et qui s'étaient accrus par le ralliement d'un certain nombre de soldats de la garde sous les ordres du général Roguet. Retraite du prince Eugène sur Berlin. Ne considérant pas la position de Francfort comme beaucoup plus tenable que celle de Posen, il avait résolu de se porter à Berlin, où il pouvait réunir avec Grenier 40 mille hommes, et y avoir enfin une meilleure contenance que celle à laquelle il était réduit depuis un mois. Pendant qu'il y marchait, les coureurs de l'armée russe sous les colonels Tettenborn et Czernicheff, avaient passé l'Oder à Wrietzen, tout près de Berlin, avaient assailli à l'improviste un régiment de cavalerie italienne du corps du général Grenier, détruit ce régiment presque en entier, et fait éclater dans Berlin une joie immodérée.

Le général Grenier, sorti alors de Berlin avec ses deux divisions d'infanterie, avait repoussé les coureurs trop téméraires de l'armée de Wittgenstein, et était rentré dans cette capitale après avoir un peu calmé la joie de ses habitants. Le prince Eugène prend définitivement le parti de se replier sur l'Elbe, et de s'établir de Dresde à Magdebourg. En prenant une forte position en avant de Berlin, en attirant à lui le corps du général Lauriston, dont une division était déjà à Magdebourg, en montrant la ferme résolution de combattre, le prince Eugène eût probablement arrêté les Russes, mais craignant de provoquer des événements décisifs avant l'arrivée de Napoléon, se voyant entouré d'ennemis, n'ayant pas plus de 2,500 hommes de cavalerie, exposé souvent à ne pouvoir pas même communiquer avec Magdebourg faute de troupes à cheval, il prit le parti de venir s'asseoir définitivement sur l'Elbe, où d'ailleurs le général Reynier avait déjà été obligé de se replier par le mouvement du centre des Russes. Le 4 mars il sortit de Berlin, après avoir évacué sur Magdebourg ses blessés, ses malades et son matériel. Placé désormais à la tête de quarante mille hommes, il n'avait plus à craindre qu'on vînt insulter sa prudence et ses aigles.