Quant à la presse des matelots, les Américains ajoutaient que si la désertion était un délit que les Anglais avaient incontestablement le droit de poursuivre et de punir sur leur territoire, ils ne pouvaient pas le poursuivre sur le territoire d'autrui; que sur les mers, qui sont à tous et à personne, un bâtiment couvert de son pavillon national était territoire national, que c'était là un principe reconnu par tous les peuples; que, dès lors, rechercher un matelot, Anglais ou non, sur un bâtiment américain était un fait aussi révoltant que le serait celui d'un constable anglais voulant saisir à Washington même un coupable anglais, et lui faire subir ou une loi anglaise ou un jugement anglais; que c'était là purement et simplement une violation de territoire; qu'enfin tous les droits d'un gouvernement poursuivant un coupable de sa nation sur le sol étranger, se réduisaient à réclamer l'extradition, ce qui ne pouvait s'obtenir qu'en vertu de stipulations spéciales et réciproques, appelées traités d'extradition.
L'exaspération des Américains contre la Grande-Bretagne les aurait amenés à lui déclarer immédiatement la guerre, si Napoléon ne leur avait lui-même fait subir des rigueurs intempestives. Ces principes étaient tellement clairs, que lord Castlereagh et ses légistes furent réduits au silence, et que dès l'année 1811 la guerre eût été déclarée à l'Angleterre par les États-Unis, circonstance alors des plus heureuses pour nous, si des rigueurs moins graves sans doute, mais fâcheuses encore, exercées par la France, n'avaient fourni aux partisans de l'influence britannique en Amérique et aux amis exagérés de la paix des arguments spécieux contre la guerre.
Napoléon n'avait pas voulu révoquer immédiatement ses décrets, et s'était borné à une simple promesse formelle de les révoquer, dès que l'Amérique aurait fait quelque chose de significatif contre l'Angleterre. L'acte américain du 2 mars 1811, qui rétablissait les rapports commerciaux avec la France, et les laissait suspendus avec l'Angleterre, ayant été connu en Europe, Napoléon y répondit par un acte du 28 avril 1811, qui révoquait les décrets de Berlin et de Milan par rapport à l'Amérique. Cet acte officiel causa une vive sensation aux États-Unis, et fit tomber la principale des assertions anglaises, au point de ne pas permettre de la reproduire. Malheureusement Napoléon détruisit en partie ce bon effet, en maintenant encore certaines exceptions au droit pur des neutres, et en imposant au commerce américain certaines gênes singulièrement incommodes.
Maintien des saisies prononcées en France contre les cargaisons américaines. D'abord il ne voulut pas restituer les fameuses cargaisons américaines capturées en Hollande, parce qu'elles avaient une grande valeur, et qu'elles appartenaient d'ailleurs à cette classe d'Américains qui s'étaient faits les complaisants du commerce britannique, et pour lesquels il avait plus d'aversion que pour les Anglais eux-mêmes. Il donnait à l'appui de cette rigueur deux bonnes raisons, premièrement que les propriétaires de ces cargaisons se trouvant en Europe contrairement à l'acte de non-intercourse, y étaient en violation des lois de leur pays, et devaient dès lors être considérés comme dénationalisés; secondement, qu'à la même époque on avait arrêté en Amérique des bâtiments français, pour violation de l'acte de non-intercourse, et que l'arrestation des Français autorisait naturellement celle des Américains. À la vérité, les Français saisis étaient au nombre de trois ou quatre, et les Américains au nombre de plusieurs centaines. Mais en fait d'honneur, disait Napoléon, on ne comptait pas, et mille Américains capturés ne compensaient pas à ses yeux un seul Français maltraité dans les ports de l'Union. Toutefois il avait consenti à restituer les quelques Américains saisis depuis la déclaration du 1er novembre 1810, c'est-à-dire depuis l'offre faite à l'Amérique de révoquer les décrets de Berlin et de Milan, si elle acceptait les conditions mises à cette révocation.
Diverses restrictions au droit des neutres maintenues par Napoléon. Quant au droit des neutres, Napoléon, en le rétablissant au profit des Américains, avait laissé subsister diverses exceptions. Il renonçait complétement à la faculté de rechercher la propriété ennemie sous le pavillon neutre, et admettait que le pavillon couvrant la marchandise, le neutre pouvait porter ce qu'il voulait en tous lieux. Il renonçait à rechercher si un bâtiment américain avait touché à Londres ou à Malte; il renonçait également à tous les blocus fictifs, mais il prétendait encore saisir un Américain qui serait trouvé sous convoi anglais, comme devenu ennemi par cette association; il prétendait en outre, les Anglais persistant à bloquer les rivages de France, interdire à tout bâtiment l'accès des rivages d'Angleterre, ne s'adressant pas en cela, disait-il, aux Américains, mais aux rivages d'Angleterre, en représaille de ce qui se faisait contre les rivages de France. Enfin, ayant des armées devant Lisbonne et Cadix, il soutenait que porter des farines à Lisbonne et à Cadix c'était violer un blocus réel, et il avait prescrit de l'empêcher. Ces restrictions au droit pur des neutres étaient fort soutenables, mais leur utilité réelle ne valait pas le mauvais effet qu'elles devaient produire en Amérique.
Précautions gênantes imposées au commerce américain. Quant au commerce, Napoléon, toujours soigneux en admettant en France les Américains de n'y introduire ni des bâtiments anglais ni des produits anglais, avait imaginé des précautions extrêmement minutieuses. D'abord il n'avait permis que deux points de départ, New-York et la Nouvelle-Orléans, et trois points d'arrivée, Bordeaux, Nantes et le Havre. Il avait exigé que chaque cargaison fût, avant le départ d'Amérique, vérifiée et inventoriée par ses consuls, pour qu'il n'y eût pas en route substitution de valeur et de qualité. En outre il avait désigné les matières qu'on pourrait importer en France, en avait exclu le sucre et le café, qui sont d'origine toujours douteuse, et avait voulu qu'en retour des marchandises introduites, les Américains fussent tenus d'exporter un tiers de la valeur de ces marchandises en vins, et deux tiers en soieries. Enfin il avait soumis les objets importés d'Amérique au fameux tarif du 5 août 1810, lequel consistait à substituer un droit de 50 pour cent à la prohibition absolue prononcée contre tous les produits exotiques.
Lorsque les Américains admis dans nos ports y trouvèrent ces gênes, relativement aux points de départ et d'arrivée, relativement à la nature des marchandises qu'ils pouvaient introduire, à la nature et à la proportion de celles qu'ils étaient tenus d'exporter, ils se plaignirent vivement d'un commerce chargé de pareilles entraves, et malheureusement leurs plaintes portées aux États-Unis devaient y produire un retentissement fâcheux. Napoléon, en effet, se privait pour un bien petit avantage d'un résultat politique fort important, celui d'une déclaration de guerre de l'Amérique à l'Angleterre. Tout en ayant raison de ne pas vouloir laisser s'infiltrer les produits anglais en France par le moyen des neutres, il était bien certain qu'une fois la guerre déclarée les Américains ne puiseraient guère la matière de leurs importations dans les entrepôts britanniques. De plus, en exigeant des constatations bien faites par des consuls d'une probité rigoureuse, il aurait pu se dispenser de restreindre à deux ports en Amérique, à trois ports en France, les points de départ et d'arrivée, car c'était rendre aux Anglais le blocus de nos rivages trop facile, que de réduire à trois le nombre des points à bloquer. Quant aux marchandises, la plupart, comme les bois, les tabacs, les farines, étaient tellement propres aux États-Unis, les autres, comme les cotons, avaient des signes tellement certains de leur origine, qu'il n'y avait pas à craindre la substitution pendant la traversée du produit anglais au produit américain. Quant aux sucres et cafés, comme il en fallait absolument une certaine quantité en France, et que Napoléon permettait même d'aller les chercher en Angleterre au moyen des licences, il eût été bien plus simple de les recevoir des Américains, dussent ces derniers les prendre dans les colonies anglaises. Enfin, quant à l'obligation d'acheter une certaine proportion de vins et de soieries de France, il fallait ne pas tant s'occuper de Bordeaux et de Lyon, car c'était leur nuire par trop de sollicitude, et il suffisait de s'en fier aux Américains du soin de choisir ceux de nos produits qu'ils pourraient exporter avec le plus d'avantage.
Le premier intérêt, celui qui l'emportait sur tous les autres, même par rapport au blocus continental, c'était d'amener la guerre entre l'Amérique et l'Angleterre. Dût-il en résulter quelque fraude, il fallait à tout prix amener cette guerre, car à l'instant les Anglais perdaient leur commerce avec l'Amérique, qui était encore de deux cents millions, et rien ne pouvait les dédommager d'une telle perte. De plus, la suppression du pavillon américain comme intermédiaire était pour eux un dommage d'un autre genre, qui valait tous les sacrifices momentanés qu'on s'imposerait en faveur de l'Amérique. Lorsque par exemple nous obligions les Suédois, les Danois, les Prussiens à déclarer la guerre aux Anglais, ils cédaient à la violence, et ne se livraient qu'à de feintes hostilités. Mais une fois le premier coup de canon tiré entre l'Amérique et l'Angleterre, une haine nationale ardente devait s'allumer entre elles, le pavillon américain devait cesser d'être le complaisant de la marine britannique, et se figure-t-on ce que serait devenu pour l'Angleterre le blocus continental, si les Américains ne s'étaient plus offerts pour déjouer ce blocus, en prêtant aux Anglais leur prétendu pavillon neutre?
Les procédés de la France envers l'Amérique servent d'arguments aux partisans de l'Angleterre. En vue d'obtenir un tel résultat, aucun sacrifice ne devait nous coûter, et il était évident que pour l'obtenir il fallait d'abord faire cesser toute plainte fondée des Américains contre nous, afin que leur irritation fût exclusivement tournée contre l'Angleterre, et ensuite leur faire espérer, en dédommagement du commerce qu'ils allaient perdre avec l'Angleterre, un large commerce avec la France. Malheureusement, par défiance, par orgueil, par entêtement, Napoléon se défendait contre les concessions qu'on lui demandait, ne les accordait qu'une à une, et souvent même en détruisait l'effet par des rigueurs intempestives. Aussi lorsque dans le congrès américain les partisans de la guerre citaient les vaisseaux arrêtés par les Anglais, ou ceux à bord desquels on avait exercé la presse, les partisans de la paix citaient en réponse les vaisseaux américains arrêtés par la marine française aux bouches de la Tamise ou du Tage; et lorsqu'on voulait faire luire à leurs yeux le vaste commerce de l'Empire français en compensation du commerce britannique, ils citaient les deux ports d'où l'on pouvait partir d'Amérique, les trois ports où l'on pouvait aborder en France, et les gênes, les tarifs excessifs qu'on était exposé à y rencontrer.
État des partis en Amérique. L'état des esprits aux États-Unis, la division des partis dans cette contrée libre, compliquaient encore cette situation. Alors comme plus anciennement, et comme plus tard, l'Amérique du Nord était divisée en fédéralistes et en démocrates.