C'était une première chance heureuse que l'expédition de Russie enlevait à Napoléon. Il allait voir s'en évanouir une autre non moins regrettable, c'était celle qui aurait pu naître de la guerre imminente entre l'Angleterre et l'Amérique.
Imminence d'une guerre entre l'Angleterre et l'Amérique. Cette guerre, toujours possible, toujours probable depuis plus d'un an, venait enfin d'être déclarée.
Si Napoléon pour soumettre aux rigueurs du blocus continental les puissances du continent, était condamné à les froisser cruellement, l'Angleterre pour exercer son despotisme sur les mers, était condamnée aussi à froisser non moins cruellement les puissances maritimes. Pour obliger en effet toutes les nations commerçantes à venir toucher à Londres ou à Malte, y recevoir permission de naviguer, y payer tribut, s'y charger de marchandises anglaises; pour les obliger à reconnaître comme bloqués des ports qui ne l'avaient jamais été, même par des forces illusoires, il fallait exercer une tyrannie insupportable sur mer, et tout aussi odieuse que celle de Napoléon sur terre. Excès de pouvoirs commis par l'Angleterre sur les mers, et assez semblables à ceux que Napoléon se permet sur le continent. Si Napoléon sous prétexte de fermer au commerce britannique une portion de rivage, s'en emparait, témoin la Hollande, Oldenbourg, les villes anséatiques, l'Angleterre ne pouvant prendre possession de l'Océan, s'y arrogeait des droits qui valaient bien les usurpations territoriales de Napoléon, et qui devaient tôt ou tard révolter les nations intéressées à la liberté des mers.
C'était là une des circonstances dont Napoléon aurait pu profiter, et qui lui aurait procuré des alliés, comme il en donnait à l'Angleterre par les rigueurs du blocus continental, s'il avait su en quoi que ce soit attendre les bienfaits du temps.
La plupart des puissances maritimes de l'ancien monde, absorbées dans son immense empire, avaient disparu. Mais au delà de l'Atlantique il en restait une inaccessible aux armées européennes, grandissant en silence, acquérant chaque jour des forces qu'on soupçonnait, sans les connaître, c'était l'Amérique, véritable Hercule au berceau, qui devait étonner l'univers dès qu'il ferait un premier essai de sa vigueur naturelle. On se rappelle l'attitude qu'avaient prise à son égard l'Angleterre et la France, à propos du droit maritime, soutenu par l'une, contesté par l'autre, et il semblait que toutes deux fissent assaut de fautes sur ce théâtre où elles auraient eu tant d'intérêt à se bien conduire. Mais le cabinet britannique ayant même surpassé les fautes de Napoléon, la balance allait enfin verser en faveur de ce dernier, et la guerre s'était détournée de la France pour assaillir l'Angleterre, conjoncture bien heureuse, si quelque chose avait pu être heureux encore, lorsque toutes nos ressources venaient de s'engloutir dans l'abîme du Nord.
On a vu plus haut comment l'Amérique révoltée par les ordres du conseil, qui exigeaient qu'on touchât à Londres ou à Malte pour obtenir la permission de naviguer, et qui frappaient d'interdit de vastes étendues de rivages sans l'excuse du blocus réel, avait été presque aussitôt froissée par les décrets de Berlin et de Milan, qui déclaraient dénationalisé tout bâtiment ayant déféré aux prescriptions du conseil britannique, et comment indignée également de ces deux tyrannies, dont l'une pourtant était la suite inévitable de l'autre, elle avait répondu d'une manière égale à toutes deux, en leur opposant l'acte de non-intercourse. L'Amérique révoque l'acte de non-intercourse, et déclare qu'elle rétablira ses relations commerciales avec celle des puissances belligérantes qui renoncera à ses prétentions arbitraires sur les mers. On se souvient que cet acte défendait aux navigateurs américains de fréquenter les mers d'Europe, mais que beaucoup de ces navigateurs, enfreignant les règlements de leur pays, avaient, par l'appât d'un gros bénéfice, subi les lois, le pavillon, la souveraineté de l'Angleterre, et fourni cette race de faux neutres, dont Napoléon avait fait de si larges captures, et dont il avait voulu obliger tous les États, même la Russie, à faire leur butin. On se souvient encore qu'après moins de deux années de ce régime, l'Amérique dégoûtée de se punir elle-même pour punir les autres, avait enfin changé de système, et déclaré qu'elle était prête à rentrer en relations commerciales avec celle des deux puissances belligérantes qui renoncerait à toute prétention tyrannique sur les mers.
Napoléon saisit cette occasion, et révoque les décrets de Berlin et de Milan à l'égard des Américains, à condition qu'ils feront respecter leurs droits par l'Angleterre. Napoléon avait habilement saisi cette circonstance, et déclaré qu'à partir du 1er novembre 1810 les décrets de Berlin et de Milan seraient levés pour l'Amérique, si celle-ci obtenait par rapport à elle-même la révocation des ordres du conseil, ou si, ne le pouvant pas, elle faisait respecter ses droits. C'était une déclaration conditionnelle, incomplète dans sa forme, car Napoléon n'avait pas encore émis de décret, incomplète dans ses effets, car il ne restituait pas immédiatement aux Américains tous les droits de la neutralité, mais très-sincère, et qu'il était résolu à faire suivre d'effets sérieux, à condition que les Américains se conduiraient convenablement envers nous et envers eux-mêmes, c'est-à-dire qu'ils exigeraient la révocation des ordres du conseil, ou déclareraient la guerre à l'Angleterre. Napoléon, avec des ménagements qu'il n'avait pas toujours pour la dignité d'autrui, s'était abstenu de prononcer le mot de guerre à l'Angleterre, pour ne pas dicter trop ouvertement à l'Amérique la conduite qu'elle avait à tenir, et il s'était renfermé dans la formule plus générale, mais suffisamment significative, que nous venons de rapporter, formule qui n'imposait à l'Amérique d'autre obligation que celle de faire respecter ses droits.
L'Amérique accepte la déclaration de Napoléon, rétablit les relations commerciales avec la France, et les laisse suspendues avec l'Angleterre. L'Amérique s'empressant d'accueillir cette ouverture, avait déclaré, par un acte du 2 mars 1811, tous les rapports maritimes rétablis avec la France, et l'acte de non-intercourse maintenu envers l'Angleterre, jusqu'à ce que celle-ci révoquât ses ordres du conseil. À cette nouvelle le cabinet britannique, s'obstinant par amour-propre bien plus que par intérêt, dans ses ordres du conseil, les avait modifiés dans quelques-unes de leurs dispositions, sans les abroger en principe. Ainsi il avait cessé d'imposer aux bâtiments de commerce la relâche à Londres ou à Malte; il avait restreint aussi son système de blocus, et s'était borné à déclarer bloquées les côtes de l'Empire français, depuis l'Elbe jusqu'à Saint-Sébastien dans l'Océan, depuis Port-Vendre jusqu'à Cattaro dans la Méditerranée et l'Adriatique, et quant à la prétention de confisquer la propriété ennemie sur les bâtiments neutres, il l'avait maintenue sans restriction. Modifications illusoires apportées par l'Angleterre à ses ordres du conseil. C'était retenir à peu près tout entière la tyrannie maritime que l'Angleterre s'était arrogée, car si l'obligation d'aller à Londres cessait, si le blocus sur le papier était un peu moins étendu, en réalité la prétention de visiter les neutres autrement que pour constater la sincérité du pavillon, et de rechercher à leur bord la propriété ennemie, la prétention de leur interdire tel ou tel port qui n'était pas bloqué effectivement, constituaient justement toutes les usurpations dont ils s'étaient plaints, et qui avaient amené en représaille les décrets de Berlin et de Milan. Prétentions dans lesquelles persiste l'Angleterre. Si en droit les violations de principes étaient tout aussi flagrantes, en fait elles étaient tout aussi incommodes, car la visite exercée contre le pavillon neutre servait non-seulement à saisir chez les Américains les soieries, les vins, tout ce qui faisait l'objet de leur commerce avec la France, sous prétexte que c'était propriété ennemie, mais donnait occasion à une vexation insupportable, la presse des matelots. Les Anglais en effet prétendaient avoir le droit de poursuivre les matelots anglais déserteurs de leur patrie, en quelque lieu qu'ils les trouvassent. En conséquence, après avoir recherché sur les bâtiments américains tout ce qui pouvait paraître marchandise française, ils enlevaient encore les matelots américains, sous prétexte que parlant anglais ils étaient Anglais. La presse exercée à l'égard des matelots américains. Cette dernière vexation était devenue intolérable. Tout bâtiment portant une marchandise française en était dépouillé; tout matelot parlant anglais était arrêté comme déserteur, et plusieurs frégates anglaises exerçaient ce droit sur les rivages mêmes d'Amérique, à la vue des populations indignées. Sans doute il pouvait y avoir en Amérique quelques matelots anglais déserteurs, car dans tous les pays qui sont en état de guerre, il arrive qu'un certain nombre de matelots émigrent pour ne pas être arrachés au commerce, toujours plus lucratif pour eux que la guerre. Mais heureusement pour l'honneur des nations, c'est le moindre nombre qui agit de la sorte. Or, on évaluait à plus de six mille les matelots dont la capture était légalement constatée, ce qui donnait lieu de croire qu'on en avait enlevé le double au moins sur les bâtiments américains, en supposant qu'ils étaient Anglais. Si donc au droit de visite ainsi exercé, on ajoute le blocus de l'Empire français, qui comprenait alors la meilleure partie de l'Europe civilisée, on conviendra que le commerce de l'Europe restait impossible aux Américains, et que les dispenser de venir prendre à Londres ou à Malte la permission de naviguer, que restreindre quelque peu en leur faveur le blocus général, c'était laisser subsister la tyrannie des mers tout entière. Autant valait pour un Américain subir une relâche à Londres, car au moyen de cette relâche il obtenait une licence avec laquelle il avait ensuite la faculté d'aller où il voulait, et de faire au moins le commerce britannique à défaut d'autre.
Longue controverse entre l'Angleterre et l'Amérique. Les Américains connaissaient trop le droit maritime et leurs propres intérêts pour ne pas relever à l'instant ces intolérables prétentions, et montrer tout ce qu'avaient d'illusoire les prétendues modifications apportées aux ordres du conseil. La presse de leurs matelots surtout, obstinément continuée à l'embouchure de la Chesapeak et de la Delaware, par des frégates anglaises dont on entendait le canon, était, chaque fois qu'elle s'exerçait, l'occasion d'un cri unanime, et le sujet des plus véhémentes réclamations. Toute l'année 1811, employée par Napoléon à faire une guerre négligée dans la Péninsule, et à préparer une guerre fatale en Russie, avait été pour les Anglais et les Américains remplie de cette contestation, parvenue bientôt au dernier degré de violence. Lord Castlereagh soutenait avec une arrogance incroyable, et une obstination sophistique peu digne de l'Angleterre, que les modifications apportées aux ordres du conseil étaient considérables, plus considérables que celles que Napoléon avait apportées aux décrets de Berlin et de Milan; qu'en réalité ces décrets n'avaient pas été révoqués, que l'Amérique ne pouvait pas fournir la preuve de cette révocation, que tous les jours on avait la démonstration du contraire dans l'arrestation de nombreux bâtiments américains par la marine française; qu'enfin en demandant pour le pavillon neutre la liberté de transporter ce qu'il voudrait, sauf la contrebande de guerre, on demandait tout simplement la libre circulation des produits français dans le monde entier, vins, soieries, etc., et qu'en retour les Américains n'avaient pas obtenu la libre circulation des produits anglais. Quant à la presse des matelots, lord Castlereagh se montrait inflexible, et ne voulait à aucun prix renoncer à l'exercer, disant qu'en fait d'hommes de mer, lesquels constituaient la plus précieuse des propriétés britanniques, l'Angleterre prenait son bien partout où elle le trouvait.
Les Américains répondaient avec raison que les modifications apportées aux ordres du conseil étaient nulles, lorsqu'on se réservait la faculté de rechercher la propriété ennemie sous le pavillon neutre, et lorsqu'on maintenait en outre le blocus fictif; que la révocation des décrets de Berlin et de Milan était un acte qui les concernait exclusivement, de la sincérité duquel ils étaient seuls juges, puisqu'il s'appliquait à leur commerce et non à celui d'autrui; que d'ailleurs ils avaient dans les mains la déclaration officielle du ministère français, prête à être convertie en décret dès que la condition exigée par la France serait remplie par l'Amérique; qu'à la vérité quelques procédés arbitraires, résultant d'une situation indéterminée, résultant surtout des violences britanniques, étaient encore à déplorer de la part de la France, que c'était à l'Amérique à les faire cesser, et qu'elle y pourvoirait; qu'en tout cas la révocation des décrets de Napoléon la regardait, qu'elle y croyait, que cela suffisait pour qu'elle pût demander un acte semblable à l'Angleterre; que relativement au reproche de n'avoir pas obtenu de la France la libre circulation des marchandises anglaises, ce reproche était puéril, et indigne de toute controverse sérieuse; qu'en effet, l'Amérique en réclamant la liberté pour le neutre de charger à son bord ce qu'il voulait, ne demandait pas à introduire en Angleterre par exemple des vins ou des soieries de France, ce qui eût été une prétention impertinente, mais à porter par toutes les mers des soieries et des vins aux peuples auxquels il conviendrait de recevoir ces objets; que c'était là le droit incontestable de toute nation neutre, car elle ne devait pas souffrir de la guerre, n'y prenant aucune part; que ce droit elle le réclamait, et allait l'obtenir de la France par la révocation des décrets de Berlin et de Milan; qu'elle pourrait dès lors à la face du pavillon français porter sur ses bâtiments et sur toutes les mers des cotonnades anglaises par exemple, les offrir à tous les pays qui en désiraient, mais qu'elle ne pouvait exiger de ces pays, et de la France notamment, qu'ils les reçussent, car la liberté du pavillon n'était pas la liberté du commerce; elle était la faculté de porter ce qu'on voulait à qui voulait le recevoir, mais non la faculté d'introduire chez autrui ce qu'il ne lui convenait pas d'admettre sur son territoire; que se plaindre de ce que la diplomatie américaine n'avait pas obtenu davantage, de ce qu'elle n'avait pas exigé de la France la libre introduction des produits anglais, était déraisonnable jusqu'à la puérilité, et que ce n'était pas traiter sérieusement que de prétendre en faire un grief.