Le prince de Schwarzenberg quitte Paris sans avoir pu dire les vérités qu'il nous importait le plus de connaître. Le prince de Schwarzenberg partit de Paris fort mécontent de tout ce qu'il avait vu, et, s'il avait été juste, il aurait dû être aussi mécontent de lui que des autres, car il n'avait pas même su faire entendre autant de vérités que son gouvernement l'avait autorisé à en dire, et autant qu'il en devait à Napoléon, pour se laver envers lui de tout reproche d'ingratitude, en acceptant le nouveau rôle qu'il allait bientôt jouer.
Ce qui se passait à Vienne pendant que Napoléon achevait ses préparatifs de guerre. À Vienne les choses ne se passaient pas mieux, bien qu'avec beaucoup plus de clairvoyance et d'esprit de la part des représentants de la France et de l'Autriche. Tandis que M. de Narbonne était en route pour s'y rendre, la situation avait encore empiré pour nous, et M. de Metternich et l'empereur, pressés entre l'opinion universelle de l'Allemagne qui les sommait de se joindre à la coalition, et la France envers laquelle ils étaient engagés, ne savaient plus comment se tirer d'embarras, et se trouvaient condamnés chaque jour à de plus pénibles dissimulations. Leur but n'avait pas changé, car il n'y en avait qu'un de sage et d'honnête à poursuivre dans leur situation. Passer de l'état d'allié de la France à celui d'allié de la Russie, de la Prusse, de l'Angleterre, par un état intermédiaire, celui d'arbitre, imposer aux uns comme aux autres une paix avantageuse à l'Allemagne, se tenir à ce rôle intermédiaire le plus longtemps possible, ne se réunir à la coalition qu'à la dernière extrémité, était aux yeux du prudent empereur, de l'habile ministre, la seule conduite à tenir. Pour l'empereur, elle conciliait, comme nous l'avons dit, ses intérêts de souverain allemand avec ses devoirs de père; pour le ministre, elle offrait une manière convenable de passer d'une politique à l'autre, et de rester décemment à la tête des affaires. Pour les deux elle avait le grand mérite d'épargner à l'Autriche la guerre avec la France, qui, à leurs yeux, présentait toujours des chances singulièrement effrayantes. Mais faire accepter aux coalisés, exaltés par la haine et l'espérance, cette lente transition vers eux, faire accepter à Napoléon des conseils modérés, était une chose presque impossible, dans laquelle toute la dextérité du monde pouvait échouer, surtout au milieu des incidents continuels d'une situation extraordinaire. Embarras et dissimulation forcée de l'Autriche. Il eût été plus commode sans aucun doute de s'expliquer nettement et immédiatement avec tous, de dire aux coalisés comme à Napoléon qu'on voulait la paix, qu'on la voulait allemande pour l'Allemagne d'abord, dont on devait avoir les intérêts à cœur, pour l'Europe ensuite, à l'équilibre de laquelle une Allemagne indépendante était indispensable; que, pouvant jeter dans la balance un poids décisif, on était prêt à le faire contre celui qui n'admettrait pas complétement et tout de suite ce système de pacification générale. Mais parler ainsi avant d'avoir deux cent mille hommes en Bohême pouvait être chose hasardeuse en présence d'un caractère aussi impétueux que Napoléon, et d'une coalition aussi enivrée de succès inespérés que l'était celle de la Russie, de l'Angleterre et de la Prusse. Il était donc prudent de gagner du temps avant de s'expliquer. Le cabinet autrichien n'y négligea rien: il était en fonds d'habileté pour réussir dans une tâche pareille.
Ses efforts pour former en Allemagne un parti favorable à la médiation. D'abord il avait voulu en Allemagne même se ménager des adhérents à sa politique médiatrice, et il les avait cherchés parmi les princes engagés comme lui dans l'alliance française, par prudence ou par intérêt. Il avait commencé par s'adresser secrètement à la Prusse, qui, avec une mobilité tenant à sa position et aux passions de son peuple, avait versé tout d'un coup de la médiation dans la guerre. Secrètes menées auprès du roi de Saxe. Ne pouvant plus se servir de la Prusse, il avait, toujours en secret, tourné ses efforts vers la Saxe et la Bavière, qui ne demandaient pas mieux que d'avoir la paix, surtout de l'avoir avantageuse à l'Allemagne, et il les avait rattachées à sa politique. Il avait amené, comme on l'a vu, le roi de Saxe à quitter Dresde, à nous refuser son contingent en cavalerie, et à enfermer dans Torgau son contingent en infanterie. Mais ce n'était plus assez, il voulait maintenant le conduire de Ratisbonne à Prague, pour en disposer plus complétement, et lui faire adopter toutes ses vues. La principale de ces vues consistait à obtenir du vieux roi le sacrifice de la Pologne, présent bien flatteur de Napoléon, mais présent chimérique et dangereux, dont la campagne de Moscou venait de démontrer le péril et l'inanité. L'Autriche voudrait arracher ce prince des mains des Français, et le conduire en Bohême pour en disposer à son gré. Ayant le consentement du roi de Saxe pour la suppression du grand-duché de Varsovie, le cabinet autrichien espérait trouver moins de difficultés de la part de Napoléon, qui n'aurait plus l'embarras et le désagrément d'abandonner un allié pour lequel il avait toujours affiché la plus grande faveur. Alors, avec les territoires qui s'étendent du Bug à la Warta, on avait de quoi reconstituer la Prusse, on délivrait la Russie de ce grand-duché de Varsovie, qui était pour elle un fantôme accusateur et menaçant; on lui donnait quelque chose pour le duc d'Oldenbourg, et on reprenait pour soi, ce qui au milieu de beaucoup de vues de bien public n'était pas indifférent à l'Autriche, la portion de la Gallicie perdue après la bataille de Wagram. Le principal désir de l'Autriche serait d'amener le roi de Saxe à renoncer au grand-duché de Varsovie, et de se débarrasser du corps polonais retiré aux frontières de Gallicie. C'était donc un point bien important à obtenir du roi de Saxe, et on poursuivait cet objet auprès de lui avec secret, dextérité et insistance. On voulait enfin que la Saxe n'employât ses forces qu'avec celles de l'Autriche, en même temps, dans la même mesure. Ses forces consistaient dans la belle cavalerie qui avait suivi la cour, dans les dix mille hommes d'infanterie cantonnés à Torgau, dans la place de Torgau elle-même, dans la forteresse de Kœnigstein sur l'Elbe, et enfin dans le contingent polonais du prince Poniatowski, qui s'était retiré vers Cracovie à la suite du prince de Schwarzenberg. Cette dernière partie des forces saxonnes était la plus intéressante aux yeux de l'Autriche, non à cause de son importance militaire, mais à cause de sa position toute spéciale. Embarras que cause à l'Autriche le corps polonais, surtout par rapport au corps auxiliaire autrichien avec lequel il n'a cessé de marcher. Il fallait empêcher en effet que le corps polonais, à la réouverture prochaine des hostilités, ne se mit en mouvement sur l'ordre qu'il recevrait de Napoléon, et n'attirât ainsi les Russes vers la Bohême. Ajoutez qu'à la reprise des hostilités ce n'était pas seulement aux Polonais que Napoléon devait envoyer des ordres de mouvement, mais au corps autrichien lui-même. Pour dénouer tant de complications, M. de Metternich, avec sa fertilité d'esprit ordinaire, avait imaginé un premier moyen, adroit mais dangereux s'il était divulgué, c'était de continuer par convention écrite ce qu'on avait déjà fait par convention tacite, c'est-à-dire de se retirer devant les Russes en feignant d'y être contraint par des forces supérieures. Convention secrète avec les Russes, pour éviter de nouvelles hostilités avec eux. En conséquence, employant à un double usage M. de Lebzeltern, qui avait été envoyé à Kalisch pour y offrir la médiation autrichienne, on était convenu des faits suivants par une note, échangée entre les parties, qu'on s'était promis de tenir à jamais secrète. Le général russe, baron de Sacken, dénoncerait l'armistice par lequel les Russes avaient suspendu les hostilités avec les Autrichiens à la fin de la dernière campagne, et feindrait de déployer sur leur flanc une force considérable; ceux-ci, de leur côté, feindraient de se retirer par nécessité, repasseraient la haute Vistule, abandonneraient Cracovie, rentreraient en Gallicie, et emmèneraient le corps polonais de Poniatowski avec eux, en l'obligeant à subir cette prétendue nécessité. Une fois arrivés là, les Russes s'arrêteraient et respecteraient les frontières autrichiennes. Mais pour ne pas garder les Polonais si près du grand-duché de Varsovie, et surtout pour ne pas les laisser séjourner au milieu de la Gallicie, à laquelle ils pouvaient mettre le feu, le cabinet autrichien voulait convenir avec le roi de Saxe, leur grand-duc, de les ramener à travers les États autrichiens sur l'Elbe, où Napoléon ferait d'eux ce qu'il lui plairait. On aurait ainsi résolu l'une des plus grosses difficultés du moment.
Les Russes avaient accepté la secrète convention dont nous venons de parler, et M. de Nesselrode, devenu, non pas encore en titre mais en fait, le ministre dirigeant d'Alexandre, s'était hâté de la signer. Restait à faire agréer ces divers arrangements au roi de Saxe.
Le roi de Saxe adhère à tout ce que lui suggère l'Autriche, mais oppose quelque résistance relativement au grand-duché de Varsovie. Ce pauvre roi, horriblement tourmenté, ne sachant plus à qui se donner, mais suivant volontiers l'Autriche, dont la position ressemblait fort à la sienne, avait consenti à tout ce qu'on lui avait proposé. Il avait stipulé à l'égard de sa cavalerie conduite à Ratisbonne, de son infanterie enfermée dans Torgau, de la place de Torgau et de celle de Kœnigstein, qu'il ne serait usé de ces forces et de ces places que d'accord avec l'Autriche, conjointement avec elle, et conformément à son plan de médiation. À l'égard des troupes polonaises, il avait consenti que, rentrées en Gallicie, on leur ôtât momentanément leurs armes, sauf à les leur rendre ensuite, et qu'on les conduisît à travers les États autrichiens, en leur fournissant tout ce dont elles auraient besoin, à un point de la Bavière ou de la Saxe qui serait ultérieurement désigné. Par malheur pour cette combinaison, il se trouvait dans les troupes polonaises un bataillon de voltigeurs français, et ce n'était pas une médiocre affaire de désarmer des Français, surtout en prétendant rester les alliés de la France.
Ce point obtenu, il fallait arracher au roi de Saxe l'abandon définitif du duché de Varsovie, afin d'ôter à Napoléon, avons-nous dit, un embarras et un argument, et l'Autriche voulait proposer à la Saxe comme dédommagement de la Pologne la jolie principauté d'Erfurt, jusqu'ici gardée en dépôt par la France, et un moment offerte en dédommagement au duc d'Oldenbourg. Mais la Saxe, tout en cédant aux vues de l'Autriche, s'était défendue quand on lui avait parlé du sacrifice du grand-duché de Varsovie, car Erfurt, quoique une jolie enclave de ses États, ne valait pas cette glorieuse couronne de Pologne, qui un siècle auparavant brillait si bien au front des princes de Saxe. Aussi le cabinet autrichien voulait-il amener le roi de Saxe de Bavière en Bohême, pour mieux disposer de lui. Afin de l'y attirer, il faisait valoir auprès de ce prince l'avantage d'être à Prague dans un pays inviolable, et à quelques heures de Dresde, en mesure par conséquent de parler chaque jour à ses sujets, et de conserver leur affection.
Menées de l'Autriche auprès de la Bavière. Les négociations entamées avec la Bavière étaient tout aussi délicates, et présentaient même beaucoup plus de difficultés. Outre qu'il fallait lui faire agréer un projet de médiation qui était tout à fait en dehors de la politique de Napoléon (ce qui ne laissait pas d'avoir ses dangers), il fallait la disposer à un sacrifice nullement utile à la cause générale, mais très-utile à l'Autriche, c'était le rétablissement de la frontière de l'Inn, entamée aux dépens de l'Autriche et au profit de la Bavière par le traité de paix de 1809. Ici il n'y avait que la menace à employer, et aucun dédommagement à offrir, car il ne se trouvait autour de la Bavière que les territoires de Baden, de Wurtemberg, de Saxe, qu'on n'aurait su comment démembrer au profit d'un voisin. La tâche était difficile, et on courait la chance que la Bavière mécontente ne révélât tout à Napoléon. Quant à nos alliés de Bade, de Wurtemberg, l'Autriche n'avait pu les aborder qu'avec beaucoup de ménagements, leur voisinage des bords du Rhin les rendant tout à fait dépendants de la domination vigilante de Napoléon.
Arrivée de M. de Narbonne à Vienne. C'est au milieu de ce travail subtil et secret que M. de Narbonne vint surprendre l'Autriche, et lui apporter des vues malheureusement bien différentes des siennes. Opposition absolue entre les idées qu'il est chargé de proposer, et les idées de l'Autriche. Au lieu du projet de reconstituer la Prusse, et de rendre l'Allemagne indépendante, M. de Narbonne apportait un bouleversement de l'Allemagne plus grand encore que celui auquel on voulait remédier, c'est-à-dire la Prusse détruite définitivement, la Saxe substituée à la Prusse, et l'Autriche payée il est vrai par la Silésie, mais plus dépendante que jamais! Certes il n'y avait pas avec de telles propositions grand moyen de s'entendre; ajoutez que M. de Narbonne, récemment entré dans la faveur de Napoléon, arrivait naturellement avec le désir de se distinguer, et surtout avec la prétention de n'être pas comme son prédécesseur dupe de M. de Metternich! Dispositions dangereuses, quoique fort concevables, car ce qu'il y aurait eu de mieux, c'eût été de paraître dupe sans l'être, et même de l'être réellement, plutôt que de forcer l'Autriche à se prononcer, en lui montrant qu'on l'avait devinée.
Brillant accueil fait à M. de Narbonne. L'accueil de M. de Metternich à M. de Narbonne fut des plus empressés et des plus flatteurs. M. de Metternich, ne se contentant pas d'être un esprit politique profond, se piquait d'être aussi un esprit aimable et sincère, et savait l'être au besoin. Il fit avec M. de Narbonne assaut de grâce; il l'accueillit comme un ami auquel il n'avait rien à cacher, et avec le secours duquel il voulait sauver la France, l'Autriche, l'Europe d'une affreuse catastrophe, en s'expliquant franchement et tout de suite sur toutes choses. Il se donna donc beaucoup de peine pour savoir si M. de Narbonne apportait enfin quelques concessions à la politique européenne, qui prouvassent de la part de Napoléon une disposition à la paix. Mais M. de Narbonne attendait encore de Paris ses dernières instructions, dans lesquelles on devait lui tracer point par point la manière dont il ferait successivement à l'Autriche les importantes ouvertures dont on allait le charger. M. de Metternich s'efforce auprès de M. de Narbonne, comme auprès de M. Otto, de savoir quelle paix la France serait disposée à conclure. Jusque-là il n'avait presque rien à dire, si ce n'est que Napoléon entendait ne rien céder, mais que si l'Autriche voulait devenir sa complice, il la payerait bien, avec des territoires qu'on prendrait n'importe à qui. En pareille situation, se taire, beaucoup écouter, beaucoup deviner, en attendant qu'il pût parler, était tout ce que M. de Narbonne avait de mieux à faire, et c'est ce qu'il fit. Comme il ne parlait pas, M. de Metternich essaya de parler. Il dit des choses qu'on aurait dû deviner sans qu'il les dît, et qu'on aurait au moins dû comprendre, quand il prenait soin de les répéter si souvent, et avec une bonne volonté si évidente de les rendre utiles. On était à Vienne, suivant M. de Metternich (et il disait vrai), dans une position des plus difficiles depuis la défection de la Prusse. L'Allemagne entière demandait qu'on se joignît aux Russes et aux Anglais contre les Français. Toutes les classes à Vienne, quoique moins hardies qu'à Berlin, tenaient au fond le même langage, et ce qu'il y avait de plus grave, c'est que l'armée partageait leur avis. Tout le monde voulait qu'on profitât de l'occasion pour affranchir l'Allemagne du joug de la France, et pour faire cesser un état de choses intolérable. L'Autriche savait sans doute tout ce qu'il y avait d'exagéré, d'imprudent dans ce langage. Elle savait que Napoléon était très-puissant, très-redoutable, qu'il ne fallait pas s'attaquer à lui témérairement; et lui, M. de Metternich, n'allait pas retomber dans les fautes dont il avait voulu détourner la politique autrichienne par le mariage de Marie-Louise. Il n'oubliait donc ni la puissance de Napoléon, ni le mariage, ni le traité d'alliance du mois de mars 1812, et il ne se laisserait pas plus conduire par le peuple des capitales que par celui des salons et des états-majors. Il fallait pourtant reconnaître des vérités qui étaient évidentes, et ne pas tomber soi-même dans l'aveuglement qu'on reprochait à ses adversaires; il fallait se dire qu'il y avait en Europe un soulèvement universel des esprits contre la France, au moins contre son chef, et en France même un besoin de repos bien légitime; qu'on gagnerait des batailles sans doute, mais que des batailles ne suffiraient pas longtemps pour résister à un tel mouvement; qu'il fallait donc pactiser, pactiser en conservant sa juste grandeur, mais sans vouloir opprimer l'indépendance des autres, au point de rendre leur situation intolérable.—M. de Metternich ajoutait que l'Autriche n'avait que des vues droites, modérées, qu'elle voulait rester l'alliée de la France, qu'on ne pouvait pas cependant exiger d'elle qu'elle versât le sang de ses peuples pour appesantir une chaîne dont elle portait sa lourde part; que si on lui demandait d'appuyer de toutes ses forces un projet de paix acceptable par l'Europe, ses peuples lui pardonneraient peut-être de demeurer unie à la France pour un tel but, mais que dans le cas contraire, elle exciterait chez ses propres sujets un soulèvement universel. À ce propos, M. de Metternich citait des arrestations de personnages considérables, celle de M. de Hormayer notamment, et en outre des destitutions nombreuses, qu'on avait été obligé d'ordonner pour imposer silence aux plus turbulents des patriotes germaniques. Mais il faisait remarquer qu'il y a terme à tout, que le cabinet était un nageur nageant vigoureusement contre le courant, mais ne pouvant le remonter que si Napoléon lui tendait la main. Puis craignant qu'il n'y eût quelque apparence ou de blâme ou de menace dans ses paroles, il se confondait en protestations d'attachement, d'estime, d'admiration pour Napoléon, et tenait, disait-il, à se séparer de tous ceux qui voudraient tendre à l'abaisser.—L'abaisser, grand Dieu! s'écriait spirituellement M. de Metternich; il s'agit de le laisser grand trois ou quatre fois comme Louis XIV. Ah! s'il voulait se contenter d'être grand de la sorte, combien il nous rendrait tous heureux, et combien il assurerait l'avenir de son fils, avenir qui est devenu le nôtre!—
M. de Narbonne ne répondant que par de vagues généralités, M. de Metternich lui dit assez clairement quelle est la paix que voudrait l'Autriche. M. de Metternich n'obtenant en réponse à ces généralités si vraies que des généralités banales sur l'étendue de nos armements, sur nos prochaines victoires, sur la nécessité de nous ménager, renouvelait avec adresse, et avec un regard interrogateur, ces coups de sonde déjà donnés dans la profondeur de notre ambition. Il répétait alors ce qu'il avait dit déjà plusieurs fois, sur l'impossibilité de maintenir la chimère du grand-duché de Varsovie, condamnée par la campagne de 1812; sur la nécessité de renforcer les puissances intermédiaires, et, par préférence à toutes, la Prusse, seule capable de remplacer la Pologne à jamais détruite; sur la nécessité de reconstituer l'Allemagne; sur l'impossibilité de faire durer la Confédération du Rhin, institution à jamais ruinée dans l'esprit des peuples germaniques, et beaucoup plus incommode qu'utile à Napoléon; sur l'impossibilité de faire agréer par les puissances belligérantes l'adjonction définitive au territoire français de Lubeck, Hambourg, Brême; sur tous les points enfin que nous avons précédemment indiqués, et à l'égard desquels s'était déjà manifestée clairement la pensée du cabinet autrichien.—Nous aurons déjà bien assez de peine, ajoutait M. de Metternich, d'empêcher qu'on ne parle de la Hollande, de l'Espagne, de l'Italie! L'Angleterre en parlera probablement, et si elle cède sur la Hollande et sur l'Italie, elle ne cédera certainement pas sur l'Espagne. Mais nous n'en dirons rien pour ne pas compliquer les affaires, et, s'il le faut, nous laisserons l'Angleterre de côté, et nous traiterons sans elle. Nous amènerons peut-être la Russie et la Prusse à s'en séparer, si nous leur présentons des conditions acceptables, et, dans ce cas, la France nous retrouvera ses fidèles alliés! Mais, de grâce, qu'elle s'explique, qu'elle nous fasse connaître ses intentions, et qu'elle nous rende possible de rester ses alliés, en nous donnant à soutenir une cause raisonnable, une cause que nous puissions avouer à nos peuples!—Quant à ce qui concernait particulièrement les intérêts autrichiens, M. de Metternich montrait un dégagement de toute préoccupation qui prouvait bien qu'il n'avait qu'à puiser à droite ou à gauche dans les offres qu'on faisait de tous les côtés à l'Autriche!—Que ne lui offrait-on pas en effet, disait-il, de la part des coalisés!... Mais il n'écouterait pas leurs folles propositions; il se contenterait de ce qu'on ne pouvait pas refuser à l'Autriche, de cette portion de la Gallicie qu'on lui avait prise en 1809 pour agrandir l'impossible duché de Varsovie, des provinces illyriennes dont la France avait promis la restitution, et il parlait de cela comme d'une chose faite, assurée, irrévocable, tandis qu'il en avait à peine été dit quelques mots entre les cabinets français et autrichien.