Nominations tendant à conquérir des amis à la dynastie impériale. Au moment de partir pour l'armée, Napoléon, cherchant à concilier des amis à son fils et à sa femme, aurait voulu faire une promotion considérable de sénateurs, afin d'étayer par des intérêts satisfaits le dévouement ébranlé d'un grand nombre de personnages. Mais cette mesure présentait un danger que le pénétrant archichancelier lui signala. Il ne restait que treize places vacantes au Sénat, et treize dotations disponibles. Faire plus de nominations qu'il n'y avait de vacances, c'était s'obliger ou à diviser davantage les ressources existantes, ou à augmenter les revenus du Sénat. La situation des finances ne permettant pas de recourir à ce dernier moyen, et ne voulant pas user du premier, de peur de mécontenter le Sénat, Napoléon ne nomma que treize nouveaux membres, qui n'ajoutèrent pas beaucoup, comme on le verra plus tard, à la fidélité de ce corps. Il prodigua en outre les décorations de l'ordre de la Réunion, et nomma duc le comte Decrès, auquel il avait fait attendre ce titre fort injustement, car ce n'était pas la faute de ce ministre si la marine n'avait pas eu de grands succès pendant l'ère impériale. Il choisit pour ses aides de camp le général Corbineau, qui avait miraculeusement trouvé le passage de la Bérézina, et l'illustre Drouot, qui rendait de si grands services dans l'artillerie de la garde, avec laquelle se gagnaient les batailles. Il ne se borna pas à ménager des amis à sa femme et à son fils, il chercha encore à leur épargner des embarras. Il avait rappelé d'Espagne le maréchal Soult, et permis à M. Fouché de revenir de sa sénatorerie. Il ne voulut pas laisser oisifs à Paris ces deux personnages, surtout le second. Il emmena le maréchal Soult avec lui, se proposant de lui donner un emploi dans sa garde, et il résolut, dès qu'il serait rentré dans les pays allemands, de confier à M. Fouché le gouvernement des provinces conquises.

Napoléon consacre 70 millions à l'achat de bons de la caisse d'amortissement pour les soutenir. Il venait de terminer, après trois ou quatre semaines, la session du Corps législatif, et lui avait fait voter la loi de finances, ainsi que la loi relative à la vente des biens communaux. En attendant que les nouveaux bons de la caisse d'amortissement eussent obtenu la confiance du public, il en avait acheté pour la liste civile et le trésor extraordinaire pour environ 70 millions, ce qui était un grand secours donné à M. Mollien, mais une notable diminution des ressources métalliques renfermées aux Tuileries. Suivant sa coutume, il envoya quelques millions à Mayence, dans une caisse inconnue de tous ses ministres, pour qu'aucun d'eux ne comptât sur elle, et qu'il pût y trouver les moyens de pourvoir extraordinairement à ce qui manquerait à ses troupes.

Mesures relatives à l'exécution du concordat de Fontainebleau. Avant de partir, il prit encore quelques mesures relativement au concordat de Fontainebleau. Le Pape, sans nier l'authenticité de ce concordat, ni la réalité de la signature par lui donnée, avait adopté le parti de ne pas exécuter le nouveau traité, en gardant du reste le plus complet silence sur ses intentions. Il ne parlait pas de sa translation à Avignon, pour laquelle d'ailleurs rien n'était encore prêt; il n'exerçait aucune des fonctions du pontificat; il n'avait pas fait choix d'un ministre pour communiquer avec le gouvernement français, n'avait pas davantage informé les diverses cours catholiques qu'on pouvait lui envoyer à Avignon des représentants accrédités. Quant aux fameuses bulles destinées à instituer les évêques nommés par Napoléon, tant de fois annoncées et depuis si longtemps attendues, il n'en disait rien, de manière que le gouvernement de l'Église restait toujours suspendu. Sur ces divers objets, Pie VII, revenant à un système de finesse qui n'était pas à lui, mais à ses conseillers, était loin de déclarer qu'il voulait renoncer au concordat de Fontainebleau et rétracter sa signature, mais il semblait indiquer que dans l'état des choses l'exécution de ce traité n'avait rien de pressant, et affectait de sommeiller plus que de coutume dans sa paisible retraite. Seulement les personnages actifs du parti de l'Église faisaient à Fontainebleau de fréquents voyages. Le bouillant Napoléon faillit s'emporter, et gâter par un éclat l'habileté de son rapprochement avec le Saint-Père. Mais mieux conseillé il se borna à profiter de ses avantages. Publication de ce concordat. Le Pape ayant signé le concordat publiquement, librement, Napoléon n'avait aucune raison de le tenir secret. À la vérité, il avait promis de ne le rendre public qu'après la communication qui devait en être faite aux cardinaux; mais la mauvaise foi dont on usait envers lui, le retard qu'on mettait à faire cette communication aux cardinaux, qui étaient tous réunis à Paris, les dénégations de beaucoup de gens d'église, assurant, les uns que le concordat n'existait pas, les autres qu'il avait été extorqué par la violence, donnaient enfin à Napoléon le droit de le publier. En conséquence il le fit insérer au Bulletin des lois, comme loi de l'État, devant recevoir son exécution à partir de cette insertion. Il prit ensuite ses mesures pour que l'institution des nouveaux prélats, signifiée officiellement au Pape, pût avoir lieu par le métropolitain, si le Pape ne l'accordait pas lui-même dans les six mois. En outre il restreignit le nombre des visiteurs à Fontainebleau, et désigna ceux qui pourraient être admis auprès du Pape. Arrestation du cardinal di Pietro. Enfin il ordonna, mais sans bruit, l'arrestation et la translation à quarante lieues de Paris du cardinal di Pietro, comme s'étant signalé par ses mauvais conseils en cette dernière circonstance. Il ne laissa point ignorer autour du Pape le motif de cette nouvelle rigueur. Au surplus il ne l'étendit à aucun autre des conseillers de Pie VII. C'était un avertissement qu'il voulait donner, mais point encore un éclat qu'il voulait faire.

Arrivée du prince de Schwarzenberg au moment où Napoléon allait quitter Paris. Peu de jours avant son départ pour Mayence, survint le prince de Schwarzenberg, qui était annoncé comme le confident des plus secrètes résolutions du cabinet autrichien. Napoléon avait déjà réexpédié à Vienne M. de Bubna, dont il avait goûté l'esprit, caressé l'amour-propre, et encouragé autant que possible les bonnes dispositions pour la France. Il s'était fort appliqué à lui inculquer l'idée, qui en ce moment pouvait difficilement entrer dans une tête allemande, que l'Autriche devait chercher à refaire avec la France sa fortune délabrée. Il tenta la même chose auprès du prince de Schwarzenberg. Ce prince, qui ne haïssait point Napoléon, et avait lieu au contraire d'en être personnellement satisfait, commençait à se trouver fort embarrassé, car il ne voulait pas lui déplaire, et il tenait aussi à ménager les passions de son pays, bien qu'il fût loin de les partager entièrement. M. de Metternich l'avait envoyé pour questionner beaucoup plus que pour parler; il l'avait chargé surtout de savoir quelle paix Napoléon serait disposé à conclure, et de lui insinuer que l'Autriche ne tirerait l'épée que pour la paix, et pour une paix tout allemande. Dire cela à l'impétueux Napoléon, rayonnant de confiance et d'ardeur, n'était chose ni aisée ni agréable. Aussi le prince de Schwarzenberg n'avait-il accepté cette mission qu'à regret, et ne la remplissait-il qu'avec une sorte de mauvaise grâce. Attitude embarrassée du prince de Schwarzenberg. Il n'articula rien de clair ni de satisfaisant, parla seulement de la nécessité de la paix, du déchaînement des esprits en Allemagne, et n'osa exprimer qu'une très-petite partie de ce qu'il était chargé de dire. Napoléon du reste ne lui laissa ni le temps ni l'occasion de s'expliquer, chercha en le caressant beaucoup à l'entraîner dans ses projets, lui montra une confiance calculée, et prenant ses états de troupes qu'il avait toujours sur sa table à travail, s'efforça de lui persuader qu'il avait en France, en Allemagne, en Italie, en Espagne, onze ou douze cent mille hommes sous les armes, valant bien en qualité les jeunes Allemands qu'on devait lui opposer, ayant de bien autres officiers, et surtout un bien autre général. Il affirma qu'il allait écraser les Russes et les Prussiens, et les jeter au delà de la Vistule. Il tâcha ensuite de persuader au prince que c'était le cas pour l'Autriche de rendre la paix certaine et immédiate en se prononçant en faveur de la France, et de la rendre en outre la plus avantageuse qu'elle eût jamais conclue, en acceptant la Silésie, un million de Polonais, et l'Illyrie, toutes choses qu'il était prêt à lui donner. Ce prince n'ose pas dire à Napoléon les vérités qu'il est chargé de lui exposer. Le prince de Schwarzenberg, quoique doué d'une raison assez ferme, fut touché des calculs de Napoléon, essaya toutefois de lui dire qu'il aurait à combattre dans la prochaine campagne des troupes animées d'un violent fanatisme, que ce ne serait pas l'affaire d'une ou deux batailles, qu'il serait donc sage à lui de songer à négocier, que l'Autriche était toute prête à l'y aider, mais qu'elle ne pouvait cependant pas se battre contre l'Europe pour un arrangement qui ne serait en rien conforme aux vœux et aux intérêts de l'Allemagne. Mais Napoléon était beaucoup trop ardent pour qu'on pût avec de froides raisons l'arrêter dans ses élans. Le prince de Schwarzenberg vit bien qu'il voulait se battre à outrance, que rien ne l'en empêcherait, que probablement il aurait des succès, et pensa qu'il fallait attendre ces succès, et en connaître l'importance, avant de rien augurer et de rien résoudre. En conséquence il proféra quelques mots sans force et sans suite, puis se tut, n'osant pas même dire à Napoléon, sur un point très-important, la vérité qu'il savait, et qu'il eût été de sa loyauté de lui faire connaître. Ce point était relatif au corps auxiliaire autrichien. L'Autriche affectant de rester fidèle au traité d'alliance du 14 mars 1812, le corps auxiliaire autrichien devait toujours être à la disposition de Napoléon, et de plus son entrée en action était fort désirable en ce moment. Napoléon dit donc au prince de Schwarzenberg qu'il allait expédier à ce corps des ordres pour qu'il s'avançât avec le prince Poniatowski vers la haute Silésie, et qu'il espérait que ces ordres seraient exécutés. Le prince de Schwarzenberg qui savait bien que son gouvernement ne voulait plus tirer un coup de fusil, craignit de l'avouer à Napoléon, et eut la faiblesse de lui répondre que le corps autrichien obéirait.

Départ de Napoléon pour l'armée. Après avoir vainement tenté de convertir le prince de Schwarzenberg, Napoléon adressa à ses alliés le grand-duc de Bade, le prince primat, le duc de Wurzbourg, les rois de Wurtemberg, de Bavière et de Saxe, la recommandation de préparer leur contingent, et surtout de lui expédier ce qu'ils auraient de cavalerie organisée. Il insista particulièrement auprès du roi de Saxe, retiré à Ratisbonne, lequel avait avec lui les 2,400 beaux cavaliers dont nous avons parlé, et sur lesquels Napoléon comptait pour les adjoindre au corps du maréchal Ney. Il fit cette demande comme on donne un ordre absolu. Toutes ces dispositions terminées, et après avoir reçu les derniers embrassements de l'Impératrice, émue, désolée de cette séparation, il partit le 15 avril, aussi ardent, aussi confiant qu'au début de ses plus belles campagnes! Heureuse et fatale confiance qui devait produire de grandes choses, mais, par son excès même, amener de nouveaux et irréparables désastres!

FIN DU LIVRE QUARANTE-SEPTIÈME.

LIVRE QUARANTE-HUITIÈME.
LUTZEN ET BAUTZEN.

Suite de la mission du prince de Schwarzenberg. — Ce prince quitte Paris après avoir essayé de dire à l'Impératrice et à M. de Bassano ce qu'il n'a osé dire à Napoléon. — Ce qui s'est passé à Vienne depuis la défection de la Prusse. — La cour d'Autriche persévère plus que jamais dans son projet de médiation armée, et veut imposer aux puissances belligérantes une paix toute favorable à l'Allemagne. — Efforts de cette cour pour ménager des adhérents à sa politique. — Ce qu'elle a fait auprès du roi de Saxe, retiré à Ratisbonne, pour en obtenir la disposition des troupes saxonnes et des places fortes de l'Elbe, et la renonciation au grand-duché de Varsovie. — L'Autriche ayant obtenu du roi Frédéric-Auguste la faculté de disposer de ses forces militaires, en profite pour se débarrasser de la présence du corps polonais à Cracovie. — Ne voulant pas rentrer en lutte avec les Russes, elle conclut un arrangement secret avec eux, par lequel elle doit retirer sans combattre le corps auxiliaire, et ramener le prince Poniatowski dans les États autrichiens. — Négociations de l'Autriche avec la Bavière. — M. de Narbonne arrive à Vienne sur ces entrefaites. — Accueil empressé qu'il reçoit de l'empereur et de M. de Metternich. — M. de Metternich cherche à lui persuader qu'il faut faire la paix, et lui laisse entendre qu'on ne pourra obtenir qu'à ce prix l'appui sérieux de l'Autriche. — Il lui insinue de nouveau quelles pourront être les conditions de cette paix. — M. de Narbonne ayant reçu de Paris ses dernières instructions, transmet à la cour de Vienne les importantes communications dont il est chargé. — D'après ces communications, l'Autriche doit sommer la Russie, la Prusse et l'Angleterre de poser les armes, leur offrir ensuite la paix aux conditions indiquées par Napoléon, et si elles s'y refusent, entrer avec cent mille hommes en Silésie, afin d'en opérer la conquête pour elle-même. — Manière dont M. de Metternich écoute ces propositions. — Il paraît les accepter, déclare que l'Autriche prendra le rôle actif qu'on lui conseille, offrira la paix aux nations belligérantes, mais à des conditions qu'elle se réserve de fixer, et pèsera de tout son poids sur la puissance qui refuserait d'y souscrire. — M. de Narbonne, s'apercevant bientôt d'un sous-entendu, veut s'expliquer avec M. de Metternich, et lui demande si, dans le cas où la France n'accepterait pas les conditions autrichiennes, l'Autriche tournerait ses armes contre elle. — M. de Metternich cherche d'abord à éluder cette question, puis répond nettement qu'on agira contre quiconque se refuserait à une paix équitable, en ayant du reste toute partialité pour la France. — Évidence de la faute qu'on a commise en poussant soi-même l'Autriche à devenir médiatrice, d'alliée qu'elle était. — Tout à coup on apprend que le corps d'armée du prince de Schwarzenberg rentre en Bohême, au lieu de se préparer à reprendre les hostilités, que le corps polonais doit traverser sans armes le territoire autrichien, que le roi de Saxe se retire de Ratisbonne à Prague pour se jeter définitivement dans les bras de l'Autriche. — Nouvelles réclamations de M. de Narbonne. — Il insiste pour que le corps autrichien, conformément au traité d'alliance, reste aux ordres de la France, et demande formellement si ce traité existe encore. — M. de Metternich refuse de répondre à cette question. — M. de Narbonne attend, pour insister davantage, de nouveaux ordres de sa cour. — Surprise et irritation de Napoléon, arrivé à Mayence, en apprenant la retraite du corps autrichien, et surtout le projet de désarmer le corps polonais. — Il ordonne au prince Poniatowski de ne déposer les armes à aucun prix, et enjoint à M. de Narbonne, sans toutefois provoquer un éclat, de faire expliquer la cour d'Autriche, et de tâcher de pénétrer le secret de la conduite du roi de Saxe. — Napoléon, au surplus, se promet de mettre bientôt un terme à ces complications par sa prochaine entrée en campagne. — Ses dispositions militaires à Mayence. — Bien qu'il ait préparé les éléments d'une armée active de 300 mille hommes, et d'une réserve de près de 200 mille, Napoléon n'en peut réunir que 190 ou 200 mille au début des hostilités. — Son plan de campagne. — Situation des coalisés. — Forces dont ils disposent pour les premières opérations. — L'Autriche ne voulant pas se joindre à eux avant d'avoir épuisé tous les moyens de négociation, ils sont réduits à 100 ou 110 mille hommes pour un jour de bataille. — Composition de leur état-major. — Mort du prince Kutusof, le 28 avril, à Bunzlau. — Marche des coalisés sur l'Elster, et de Napoléon sur la Saale. — Habiles combinaisons de Napoléon pour se joindre au prince Eugène. — Arrivée de Ney à Naumbourg, du prince Eugène à Mersebourg. — Beau combat de Ney à Weissenfels le 29 avril, et jonction des deux armées françaises. — Vaillante conduite de nos jeunes conscrits devant les masses de la cavalerie russe et prussienne. — Arrivée de Napoléon à Weissenfels, et marche sur Lutzen le 1er mai. — Mort de Bessières, duc d'Istrie. — Projets de Napoléon en présence de l'ennemi. — Il médite de marcher sur Leipzig, d'y passer l'Elster, et de se rabattre ensuite dans le flanc des coalisés. — Position assignée au maréchal Ney, près du village de Kaja, pour couvrir l'armée pendant le mouvement sur Leipzig. — Tandis que Napoléon veut tourner les coalisés, ceux-ci songent à exécuter contre lui la même manœuvre, et se préparent à l'attaquer à Kaja. — Plan de bataille proposé par le général Diebitch, et adopté par les souverains alliés. — Le corps de Ney subitement attaqué. — Merveilleuse promptitude de Napoléon à changer ses dispositions, et à se rabattre sur Lutzen. — Mémorable bataille de Lutzen. — Importance et conséquences de cette bataille. — Napoléon poursuit les coalisés vers Dresde, et dirige Ney sur Berlin. — Marche vers l'Elbe. — Entrée à Dresde. — Passage de l'Elbe. — Maître de la capitale de la Saxe, Napoléon somme le roi Frédéric-Auguste d'y revenir sous peine de déchéance. — Ce qui s'était passé à Vienne pendant que Napoléon livrait la bataille de Lutzen. — M. de Narbonne recevant l'ordre de faire expliquer l'Autriche relativement au corps auxiliaire et au corps polonais, insiste auprès de M. de Metternich et lui remet une note catégorique. — Prières de M. de Metternich pour détourner M. de Narbonne de cette démarche. — M. de Narbonne ayant persisté, le cabinet de Vienne répond que le traité d'alliance du 14 mars 1812 n'est plus applicable aux circonstances actuelles. — On reçoit à Vienne les nouvelles du théâtre de la guerre. — Bien que les coalisés se vantent d'être vainqueurs, les résultats démontrent bientôt qu'ils sont vaincus. — Satisfaction apparente de M. de Metternich. — Empressement du cabinet de Vienne à se saisir maintenant de son rôle de médiateur, et envoi de M. de Bubna à Dresde pour communiquer les conditions qu'on croirait pouvoir faire accepter aux puissances belligérantes, ou pour lesquelles du moins on serait prêt à s'unir à la France. — Napoléon, en apprenant ce qu'a fait M. de Narbonne, regrette qu'on ait poussé l'Autriche aussi vivement, mais la connaissance précise des conditions de cette puissance l'irrite au dernier point. — Il prend la résolution de s'aboucher directement avec la Russie et l'Angleterre, d'annuler ainsi le rôle de l'Autriche après avoir voulu le rendre trop considérable, et de faire contre elle des préparatifs militaires qui la réduisent à subir la loi, au lieu de l'imposer. — En attendant, ordre à M. de Narbonne de cesser toute insistance, et de s'enfermer dans la plus extrême réserve. — Napoléon envoie le prince Eugène à Milan pour y organiser l'armée d'Italie, et prépare de nouveaux armements dans la supposition d'une guerre avec l'Europe entière. — Réception du roi de Saxe à Dresde. — Napoléon se dispose à partir de Dresde, afin de pousser les coalisés de l'Elbe à l'Oder, en leur livrant une seconde bataille. — Leur plan de s'arrêter à Bautzen et d'y combattre à outrance étant bien connu, Napoléon au lieu d'envoyer le maréchal Ney sur Berlin, le dirige sur Bautzen. — Arrivée de M. de Bubna à Dresde au moment où Napoléon allait en partir. — Habileté de M. de Bubna à supporter la première irritation de Napoléon, et à l'adoucir. — Explication qu'il donne des conditions de l'Autriche. — Modifications avec lesquelles Napoléon les accepterait peut-être. — Napoléon feint de se laisser adoucir, pour gagner du temps et pouvoir achever ses nouveaux armements. — Il consent à un congrès où seront appelés même les Espagnols, et à un armistice dont il se propose de profiter pour s'aboucher directement avec la Russie. — Départ de M. de Bubna avec la réponse de Napoléon pour son beau-père. — À peine M. de Bubna est-il parti que Napoléon, conformément à ce qui a été convenu, envoie M. de Caulaincourt au quartier général russe, sous le prétexte de négocier un armistice. — Départ de Napoléon pour Bautzen. — Distribution de ses corps d'armée, et marche du maréchal Ney, avec soixante mille hommes, sur les derrières de Bautzen. — Description de la position de Bautzen, propre à livrer deux batailles. — Bataille du 20 mai. — Seconde bataille du 21, dans laquelle les formidables positions des Prussiens et des Russes sont emportées après avoir été vaillamment défendues. — Le lendemain 22, Napoléon pousse, l'épée dans les reins, les coalisés sur l'Oder. — Combat de Reichenbach et mort de Duroc. — Arrivée sur les bords de l'Oder et occupation de Breslau. — Détresse des souverains coalisés, et nécessité pour eux de conclure un armistice. — Après avoir refusé de recevoir M. de Caulaincourt de peur d'inspirer des défiances à l'Autriche, ils envoient des commissaires aux avant-postes afin de négocier un armistice. — Ces commissaires s'abouchent avec M. de Caulaincourt. — Leurs prétentions. — Refus péremptoire de Napoléon. — Pendant les derniers événements militaires, M. de Bubna se rend à Vienne. — Il y fait naître une sorte de joie par l'espérance de vaincre la résistance de Napoléon aux conditions de paix proposées, moyennant certaines modifications auxquelles on consent, et il revient au quartier général français. — Napoléon, se sentant serré de près par l'Autriche, allègue ses occupations militaires pour ne pas recevoir immédiatement M. de Bubna, et le renvoie à M. de Bassano. — S'apercevant toutefois qu'il sera obligé de se prononcer sous quelques jours, et qu'il aura, s'il refuse leurs conditions, les Autrichiens sur les bras, il consent à un armistice qui sauve les coalisés de leur perte totale, et signe cet armistice funeste, non dans la pensée de négocier, mais dans celle de gagner deux mois pour achever ses armements. — Conditions de cet armistice, et fin de la première campagne de Saxe, dite campagne du printemps.

Avril 1813. Suite de la mission du prince de Schwarzenberg. Après le départ de Napoléon, le prince de Schwarzenberg était resté confondu de tout ce qu'il avait vu et entendu, et très-mécontent de n'avoir ni pu ni osé exprimer une seule des vérités qu'il avait mission de dire à la cour de France. Il essaya de se montrer plus ouvert avec l'Impératrice, auprès de laquelle il avait accès, car, outre qu'il était pour elle Allemand et ambassadeur de son père, il avait été le négociateur de son mariage, et avait par conséquent tous les titres pour en être écouté. Malheureusement ses discours à cette princesse ne pouvaient pas avoir grand effet. Ses entretiens avec Marie-Louise et M. de Bassano. Marie-Louise, éblouie du prestige dont elle était entourée, éprise alors de son époux qui lui plaisait, et qui la comblait de soins, formait des vœux ardents pour ses triomphes, mais n'avait sur lui aucun crédit. Ses yeux étaient encore rouges des larmes qu'elle avait versées en le quittant, lorsqu'elle reçut l'ambassadeur de son père. Elle écouta avec chagrin ce que lui dit le prince de Schwarzenberg sur les dangers de la situation présente, sur les passions soulevées en Europe contre la France, sur la nécessité de conclure la paix avec les uns, et de la conserver au moins avec les autres. Pour toute réponse la jeune Impératrice répéta ce qu'on lui avait appris à dire des forces immenses de Napoléon; mais entendant peu ce qui avait rapport à la guerre, elle se borna surtout à demander qu'on ménageât sa situation en France, et qu'après l'y avoir envoyée comme un gage de paix, on ne l'exposât pas à devenir une nouvelle victime des orages révolutionnaires. Les infortunes de Marie-Antoinette avaient laissé un tel souvenir dans les esprits, que souvent Marie-Louise se sentait saisie de terreurs subites, et se regardait comme en grand danger si l'Autriche était encore une fois en guerre avec la France. Elle parla de ses craintes au prince de Schwarzenberg, mais sans le toucher beaucoup, car il ne les prenait pas au sérieux, et d'ailleurs il pensait en politique et en militaire, et bien qu'un peu gêné par les faveurs qu'il avait reçues de la cour de France, il songeait par-dessus tout à la fortune de son pays et à la sienne. Il ne pouvait pas résulter grand'chose de pareils entretiens. Ceux que le prince de Schwarzenberg eut avec M. de Bassano, qui était resté quelques jours encore à Paris, auraient pu avoir plus d'utilité, mais n'en eurent malheureusement aucune.

Lors du mariage de Marie-Louise, le prince de Schwarzenberg avait poussé l'intimité avec M. de Bassano presque jusqu'à l'intrigue; ils étaient donc très-familiers l'un avec l'autre, et pouvaient se parler librement. M. de Schwarzenberg tenta de dire la vérité, sans y apporter cependant tout le courage qu'il aurait dû y mettre, et qui plus tard l'aurait excusé de manquer à la reconnaissance envers Napoléon, s'il ne parvenait pas à en être écouté. Il essaya de contester quelque peu les allégations de M. de Bassano, de rabattre quelque chose des immenses armements dont ce ministre faisait un continuel étalage, de parler de l'inexpérience de notre infanterie, surtout de la destruction de notre cavalerie, de la fureur patriotique que nous allions rencontrer chez les coalisés, des passions qui entraînaient en ce moment les peuples de l'Europe et dominaient les gouvernements eux-mêmes, de l'impossibilité où serait l'Autriche de se battre contre l'Allemagne pour la France, à moins qu'elle ne parût le faire pour une paix tout allemande. M. de Bassano ne sembla guère comprendre ces vérités, et avec une naïveté qui honorait sa bonne foi, mais pas du tout son jugement politique, allégua souvent le traité d'alliance, et surtout le mariage. Le prince de Schwarzenberg perdant patience, laissa échapper ces mots: Le mariage, le mariage!... la politique l'a fait, la politique pourrait le défaire!—À ce cri de franchise sorti de la bouche du prince de Schwarzenberg, M. de Bassano, surpris, commença à entrevoir la situation; mais au lieu de venir au secours de la faiblesse de son interlocuteur, qui n'osait pas avouer ce qu'il savait, c'est que l'Autriche ne se battrait point pour nous contre les Allemands, qu'elle se joindrait même à eux si nous n'acceptions pas la paix qu'elle avait imaginée, il feignit de ne pas comprendre, afin de n'avoir pas à répondre, et se prêta à ce que l'entretien se terminât par de nouvelles et mensongères protestations de fidélité à l'alliance. Sans doute, paraître n'avoir pas compris, afin d'éviter un éclat, pouvait être habile, bien qu'une explication franche, amicale et complète eût été beaucoup plus habile à notre avis; mais en dissimulant avec le représentant de l'Autriche, il fallait au moins ne pas dissimuler avec Napoléon; il fallait lui dire à lui ce qu'on affectait de n'avoir pas entendu d'un autre, c'est que, s'il ne faisait pas des sacrifices, il aurait l'Autriche de plus sur les bras, et succomberait sous une coalition de l'Europe entière. M. de Bassano jugea qu'il valait mieux ne rien répéter à l'Empereur de ce qu'il avait recueilli, afin de ne pas l'irriter contre l'Autriche. L'intention était honnête assurément; mais on perd, en les servant ainsi, les maîtres qu'on n'a point habitués au langage de la vérité. Si le monde entier, si la nature des choses devaient les ménager comme on les ménage soi-même, il se pourrait que taire le mal ce fût le conjurer; mais comme il n'y a de soumis que soi, les faits qu'on leur laisse ignorer ne font que s'aggraver, grandir et se convertir bientôt en désastres!