Napoléon approuve la nouvelle position assignée aux armées de la Péninsule. Au surplus il approuvait la situation nouvelle qu'on y avait prise, tout en blâmant amèrement les fautes par lesquelles on y avait été amené. Il approuvait qu'on ne retînt que Valence, la Catalogne, l'Aragon, les Castilles, ce qui était une moitié et la plus importante de la Péninsule; mais il voulait qu'on les gardât de manière à rejeter au loin les Anglais, s'ils faisaient une tentative nouvelle sur Valladolid et Burgos, et qu'on leur donnât même assez d'occupation pour les empêcher d'entreprendre des expéditions maritimes sur les côtes de France. Le maréchal Suchet, qui n'avait point été affaibli, lui semblait suffisant pour défendre l'Èbre et la côte de la Méditerranée depuis Barcelone jusqu'à Valence. Les armées d'Andalousie, du centre et de Portugal, réunies comme elles l'avaient été dans la dernière campagne, lui semblaient suffisantes pour défendre les Castilles contre lord Wellington. Toutefois il veut qu'on les concentre davantage vers le nord. Seulement il mettait beaucoup de prix à rapprocher davantage encore ces trois armées, et il ordonna de leur faire repasser le Guadarrama, de n'avoir sur le Tage que de la cavalerie, de ne conserver à Madrid qu'une division d'avant-garde, qu'on y laisserait pour l'effet moral, et d'établir la cour à Valladolid. Il voulait que les trois armées fussent réunies en avant de Valladolid, de manière à pouvoir en un clin d'œil se concentrer, et marcher sur l'armée anglaise. Il enjoignit même de préparer un parc de siège, qui pût faire craindre à lord Wellington une entreprise sur Ciudad-Rodrigo, toujours dans le but de le fixer dans la Péninsule. Il ne prescrivit qu'une mesure qui parût en contradiction avec ces sages dispositions, c'était de prendre au besoin une partie de ces trois armées pour détruire à tout prix les bandes qui désolaient le nord de l'Espagne, et qui interceptaient les communications avec la France, dans la Navarre, le Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava. Il considérait cette interruption de communications comme un trouble fâcheux, et comme un inconvénient politique des plus graves. Se proposant effectivement de faire bientôt de l'Espagne un objet de négociation et d'échange, il voulait pouvoir dire qu'il en possédait la meilleure moitié d'une manière incontestée, partir de là pour s'attribuer la Catalogne, l'Aragon, la Navarre, les provinces basques, ce qu'on appelait en un mot les bords de l'Èbre, et restituer le reste à Ferdinand. C'est l'arrangement qu'il avait songé à imposer à Joseph, et qu'il était prêt à conclure avec Ferdinand et les Anglais; mais il gardait son secret, afin de ne le dire que le plus tard et le plus efficacement possible[13].
Rôle nouveau, et peut-être trop étendu, assigné au général Clausel. Dans cette intention, et pour avoir des communications sûres, il avait confié l'armée du nord au général Clausel, dont le mérite nouveau et subitement révélé l'avait frappé quoique de loin, et il lui avait donné la faculté d'attirer à lui une partie des trois armées concentrées en Castille, afin qu'il eût le temps de détruire les bandes avant l'époque où les Anglais avaient l'habitude d'entrer en campagne. C'était une détermination importante, et qui pouvait avoir, comme on le verra plus tard, de graves conséquences. Sauf cette détermination qui était fautive, à en juger par le résultat, ses dispositions étaient excellentes. Il n'avait enlevé qu'une trentaine de mille hommes à l'Espagne en lui prenant des cadres, et sur 280 mille hommes d'effectif, il lui laissait 200 mille combattants, les meilleurs que la France possédât à cette époque. Rappel du maréchal Soult. Il avait rappelé le maréchal Soult, désormais incompatible avec la cour de Madrid, et avait donné à Joseph, outre le maréchal Jourdan pour le conseiller, les généraux Reille, d'Erlon, Gazan, pour commander sous lui les trois armées du centre, d'Andalousie et de Portugal.
Prêt à quitter la France, Napoléon veut confier la régence à Marie-Louise. Rassuré ainsi sur l'Espagne, satisfait des progrès de ses armements du côté de l'Allemagne, Napoléon s'apprêtait à partir, aussi confiant qu'à aucune époque dans le résultat de ses vastes combinaisons. Mais il voulait auparavant organiser son gouvernement de manière à parer à un accident, ou réel, ou seulement supposé, comme celui dont le général Malet s'était servi pour mettre en prison jusqu'à des ministres.
Nous avons déjà dit que, songeant à faire couronner le Roi de Rome cet hiver même, et à investir Marie-Louise de la régence, il avait entretenu de cet objet l'archichancelier Cambacérès, le seul homme dans lequel il eût pour la politique intérieure une entière confiance. Couronner le Roi de Rome dans un moment où les esprits étaient profondément attristés, attirer à Paris les personnages les plus influents des départements dans un moment où l'on avait besoin d'eux pour les manifestations patriotiques qu'on cherchait à provoquer, n'avait pas semblé une chose convenable après un peu de réflexion. Restait la régence, dont il était facile sans y mettre beaucoup d'apparat d'investir Marie-Louise, afin que, dans le cas où un boulet emporterait Napoléon, on put rallier les esprits autour d'un gouvernement tout constitué, et déjà même en fonction. Or Napoléon qui avait fait la campagne de 1812 en empereur, voulait, comme nous l'avons dit, faire en général, même en soldat, celle de 1813. Il en sentait le besoin, et il lui plaisait d'ailleurs de redevenir simplement homme de guerre, car la guerre était son art de prédilection, et une fois rassuré sur le sort de sa femme et de son fils qu'il aimait véritablement, il se sentait presque heureux de retourner sans réserve, et pour ainsi dire sans souci, au métier de sa jeunesse, au métier qui avait fait ses délices et sa gloire. Motifs qu'il a pour conférer la régence à l'Impératrice. Il résolut donc de donner la régence à Marie-Louise, et de la lui conférer avant son départ. Cette disposition avait aussi un avantage de quelque valeur, c'était de flatter l'empereur François, qui était fort attaché à sa fille, quoiqu'il le fût davantage à sa maison. Il était à présumer en effet que si Napoléon succombait sur un champ de bataille, et que Marie-Louise restât souveraine de France, celle-ci aurait son père pour ami. Il est même probable que si ce cas s'était réalisé, la France n'étant pas affaiblie comme elle le fut en 1814, on se serait contenté de lui arracher certains sacrifices, en lui laissant les Alpes et le Rhin pour frontière.
On comprend bien que ce n'était pas à Marie-Louise, bonne et assez sensée, mais profondément ignorante des affaires d'État, que Napoléon songeait à confier le gouvernement de son vaste empire, mais à un homme dont le bon sens était sans égal, l'expérience consommée, et le caractère un peu moins faible qu'on ne le supposait généralement. On devine que nous parlons de l'archichancelier Cambacérès. Napoléon voulait qu'il fût à côté de Marie-Louise, et que sous le nom de cette princesse il gouvernât toutes choses. Napoléon serait même mort sans inquiétude, si, la guerre terminée, il avait été certain de laisser pendant dix ans encore la minorité de son fils et l'ignorance de sa femme sous la direction de ce personnage, chez lequel la finesse, le tact, la modération, le savoir, se réunissaient pour composer un homme d'État supérieur, non pas un homme d'État ferme, hardi, parlant haut, comme on en voit dans les pays libres, mais un maître habile dans l'art des ménagements, comme il en faut dans un pays tel que la France, qui même lorsqu'elle n'est pas libre, ne peut être gouvernée qu'avec infiniment de précautions. Pour une pareille tâche Napoléon craignait ses frères, et se défiait de leurs prétentions, de leur humeur inquiète, surtout pendant une minorité.
Défiance de Napoléon à l'égard de ses frères. L'âge, un commencement d'infortune, un long maniement des hommes, l'abaissement des caractères sous le pouvoir absolu, les lectures historiques qui avaient rempli sa jeunesse et qui lui revenaient en mémoire dans son âge mûr, avaient singulièrement ajouté à sa défiance naturelle. Lui, si confiant pour les choses qu'il dirigeait en personne, n'entrevoyait après sa mort que sinistres aspects, surtout pour son fils et pour sa femme. Plein d'humeur contre ses frères et beau-frère qui le contrariaient, et qu'il maltraitait fort, il était convaincu qu'ils se disputeraient le pouvoir s'il laissait un fils enfant, et qu'ils en troubleraient la minorité. Il s'entretint longuement de ces inquiétudes avec le prince Cambacérès, et se montra résolu à employer les précautions même les plus offensantes à l'égard de ses frères. Les constitutions impériales refusaient la régence aux femmes, pour la donner aux oncles de l'Empereur mineur. Il veut sous le nom de l'Impératrice confier en réalité le pouvoir à l'archichancelier Cambacérès. Napoléon dit hardiment au prince Cambacérès qu'il ne voulait pas que ses frères fussent investis de la régence, et qu'il entendait la conférer à Marie-Louise, pour que lui, Cambacérès, l'exerçât en réalité sous le nom de l'Impératrice. Sa mort au feu lui semblait fort possible, l'effrayait peu pour lui-même, et pouvait même à ses yeux n'être pas la pire des fins. Il voulait donc laisser un gouvernement tout constitué, et en pleine activité, avant de partir pour l'Allemagne. Ces vues, quoique si flatteuses, remplirent d'effroi le vieux Cambacérès. La prudence avait toujours chez lui comprimé l'ambition, et, l'âge aidant, il était moins ambitieux qu'il n'avait jamais été. Quelques jouissances sensuelles, peu dignes de sa gravité, avaient distrait pendant un temps son âme appesantie: aujourd'hui, qui l'aurait cru? cet esprit si peu dominé par l'imagination tournait à l'extrême dévotion, et bien loin d'aspirer à gouverner un immense empire en l'absence ou à la mort du géant qui l'avait élevé, il songeait à s'enfoncer dans la retraite et la piété. Effroi du prince Cambacérès, et sa répugnance à se charger du fardeau que Napoléon lui destine. Il fut épouvanté du rôle qui lui était réservé, et plaida auprès de Napoléon la cause de ses frères. D'abord, avait-il dit, il aurait fallu les écarter par une disposition constitutionnelle, et l'histoire n'apprenait que trop que les dispositions des souverains défunts, établies constitutionnellement ou non, ne prévalaient guère contre les passions que leur mort déchaînait presque toujours. De plus, Joseph était bon, attaché au fond à Napoléon, n'avait pas d'enfant mâle, et songeait probablement à unir l'une de ses filles au Roi de Rome. C'étaient des raisons de ne pas le craindre, et même de se fier à lui. Jérôme était tout à fait dévoué à son frère, et d'ailleurs point en mesure, par son âge, de disputer la régence. Louis avait disparu de la scène. Murat, si ce n'est comme militaire, n'avait aucune importance. Il n'y avait donc pas à s'inquiéter d'eux, et il fallait laisser la régence à Joseph, dans les mains de qui elle serait peu contestée.—Toutes ces raisons ne touchèrent point Napoléon, et il parut décidé à écarter ses frères. Il ne voulait que sa femme conduite par un habile homme. L'archichancelier parla ensuite à Napoléon du prince Eugène, qui jamais ne lui avait donné de mécontentement, sauf par un peu de nonchalance, et qui du reste s'était acquis beaucoup d'honneur dans la dernière campagne. Au nom du prince Eugène, Napoléon, ordinairement si affectueux quand il s'agissait de ce prince, s'arrêta tout à coup avec l'apparence d'une réflexion inquiète et ombrageuse.—Eugène, dit-il, est un excellent homme. Mais il est bien jeune! il faut se garder d'allumer une ambition excessive dans ce cœur si peu fait encore aux passions du monde ... Qui sait ce que le temps pourrait amener!...—
Tous les princes impériaux ayant été ainsi écartés, et Napoléon revenant sans cesse à son idée, il fallut chercher pour le satisfaire les formes les moins blessantes. Personne, pour trouver des formes, n'était plus habile que l'archichancelier Cambacérès. Il y avait, pour exclure la plupart des princes de la famille impériale, soit de la régence, soit même du conseil de régence, une raison des plus naturelles, et des moins sujettes à contestation, c'était la possession d'un trône étranger. Résolutions que le prince Cambacérès fait adopter à Napoléon relativement à la régence. Les princes en effet qui régnaient hors de l'Empire, pouvaient avoir des intérêts tellement contraires à ceux de la France, que leur exclusion du gouvernement, en cas de minorité, allait de soi, et ne pouvait paraître ni une de ces précautions de défiance, ni une de ces rigueurs excessives, qu'un règne efface immédiatement en succédant à un autre. Il fut donc convenu que, par un article du sénatus-consulte projeté, on exclurait de la régence les princes assis sur des trônes étrangers, à moins qu'ils n'abdiquassent, ce qui était peu vraisemblable, pour venir exercer en France leurs droits de princes et de grands dignitaires de l'Empire. Une autre disposition tout aussi naturelle, c'était la préférence accordée à la mère pour gouverner l'État pendant la minorité de son fils. La nature était ici une raison parlant à tous les cœurs. De plus la politique extérieure venait ajouter une autre raison en faveur de Marie-Louise, c'était l'avantage de conférer le pouvoir à une fille des Césars, aimée de l'empereur son père, et ayant ainsi des titres sacrés à la protection de la principale des cours européennes. Les frères de Napoléon exclus sans injustice et sans offense, l'Impératrice constituée régente de la manière la mieux motivée, il fallait lui composer un conseil de régence, et régler les attributions de ce conseil. Conseil de régence. Napoléon décida qu'il serait composé des princes du sang, oncles de l'Empereur, des princes grands dignitaires (toujours à la condition qu'ils ne régneraient pas au dehors), et dans l'ordre suivant: l'archichancelier, l'archichancelier d'État, le grand électeur, le connétable, l'architrésorier, le grand amiral. Cet ordre attribuait la première place au prince Cambacérès, et lui assurait la principale influence sur les affaires. Napoléon se chargeait d'ailleurs de la lui assurer plus complètement par ses instructions secrètes à l'Impératrice. Le conseil devait être consulté sur toutes les grandes affaires d'État, mais il n'avait que voix consultative.
Présentation au Conseil d'État et au Sénat du sénatus-consulte relatif à la régence. Les choses ayant été ainsi réglées dans un projet de sénatus-consulte, Napoléon fit d'abord présenter ce projet au Conseil d'État avant de l'envoyer au Sénat. Il en exposa lui-même les motifs de vive voix, avec précision et autorité. Tout le monde se tut, et parut approuver sans réserve. Néanmoins un membre demanda s'il ne conviendrait pas de réparer une omission du futur sénatus-consulte, et de conférer la régence à la mère de l'Empereur mineur, même lorsqu'elle ne serait pas impératrice douairière. Le cas aurait pu se produire si Napoléon avait pris pour héritier un fils de son frère Louis et de la reine Hortense. Cette princesse, depuis que le roi Louis avait abdiqué la couronne de Hollande, vivait en France séparée de son mari, et très-aimée de la société parisienne. La réclamation, évidemment présentée dans son intérêt, fut appuyée par un jeune conseiller d'État qui jouissait de toute la faveur impériale, M. le comte Molé. Napoléon la repoussa d'une manière dure et péremptoire, et il n'en fut plus question. En sortant du conseil, il dit à Cambacérès: Eh bien, avez-vous vu s'agiter les amis d'Hortense? que serait-ce si j'étais mort?...—Et il laissa échapper un soupir à la pensée de tout ce qui pourrait arriver s'il disparaissait de la scène du monde.
L'Impératrice officiellement investie de la régence. Le sénatus-consulte fut adopté par le Sénat tel qu'il avait été proposé. Par ses lettres patentes Napoléon conféra à la régente la plénitude apparente de l'autorité souveraine, sauf l'interdiction de présenter des lois au Corps législatif, et des sénatus-consultes au Sénat, mais dans la pratique il restreignit l'usage de cette autorité par des précautions bien calculées, et il établit que la régente ne ferait rien sans la signature du prince Cambacérès. Il lui donna en outre pour secrétaire de la régence, devant remplir auprès d'elle les fonctions de ministre d'État, le sage duc de Cadore, M. de Champagny. Il ne pouvait assurément l'entourer de meilleurs conseils.
Avril 1813. Le 30 mars il investit l'Impératrice de sa nouvelle dignité. Environné des grands dignitaires de l'Empire, il la reçut dans la salle du trône, et il lui fit prêter serment de gérer en bonne mère, en fidèle épouse, en bonne Française, les augustes fonctions qui lui étaient attribuées. Cette formalité accomplie, il congédia l'assemblée, ne retint que les ministres, et fit assister l'Impératrice à un conseil où l'on traita des plus grandes affaires. Elle y parut attentive, curieuse, et point dépourvue d'intelligence. Napoléon l'initie lui-même aux affaires. Pendant les jours qui suivirent, il continua de l'appeler à chaque conseil, discuta toutes choses devant elle, et prit soin de l'initier lui-même au gouvernement. Dans ce court apprentissage, il indiqua à ceux qui devaient la diriger ce qu'il fallait lui montrer ou lui cacher. Parcourant les rapports de police, il en écarta quelques-uns, et dit à l'archichancelier Cambacérès: Il ne faut point salir l'esprit d'une jeune femme de certains détails. Vous lirez ces rapports, et vous ferez choix de ceux qui devront être communiqués à l'Impératrice[14].—Puis il exclut encore, pour se le réserver, un genre d'affaires, c'était la nomination des officiers supérieurs de l'armée.—Ni vous ni l'Impératrice, dit-il à Cambacérès, ne connaissez le personnel de l'armée. Le ministre de la guerre seul le connaît, et je n'ai pas confiance en lui. Si je le laissais faire, il remplirait l'armée de sujets sur le dévouement desquels je ne pourrais pas compter, et je finirais par le destituer. Vous aurez donc soin de me renvoyer à signer tous les brevets.—Le ministre Clarke, duc de Feltre, laborieux, assidu à ses fonctions, affectant le dévouement, mais commençant à douter de la perpétuité de la dynastie impériale, cherchait volontiers auprès de tous les partis des appuis futurs. Il était violemment brouillé avec le ministre de la police. Napoléon n'était pas fâché de faire surveiller la fidélité un peu suspecte du duc de Feltre par la haine du duc de Rovigo, dans la sincérité duquel il avait toute confiance.