Telles étaient les illusions de Napoléon, et les tristes causes de ces illusions. Pourtant lui-même sentait en partie le vice de ses plans, car il ne voulait pas dire tout de suite à l'Autriche l'espèce d'Europe qu'il projetait, de peur qu'elle ne reculât devant de si étranges propositions. Il songeait à lui dire simplement: Faites montre de vos cent mille hommes en Silésie, sur le flanc des coalisés, montrez-les même sans les faire battre, moi je me battrai pour tous, je rejetterai Russes et Prussiens au delà du Niémen, et pour prix de ce service, je vous donnerai la Silésie, plus un million de Polonais, sans préjudice de l'Illyrie!

Un autre inconvénient du plan, de Napoléon, c'est de faire entrer l'Autriche dans les événements plus qu'il ne l'aurait fallu. Voilà ce qu'il voulait dire, et ce qu'il espérait faire écouter. Mais, outre l'inconvénient de se tromper sur ce que l'Autriche désirait, il y avait dans cette conduite l'inconvénient extrêmement grave, que nous avons déjà signalé, de l'introduire plus avant qu'il n'aurait fallu dans les événements, de lui donner une importance dangereuse, de lui fournir le prétexte d'armer, le moyen de changer son rôle d'alliée en celui de médiatrice, et bientôt peut-être en celui d'ennemie, si nous ne voulions pas subir les conditions de sa médiation; de lui aplanir ainsi nous-mêmes le chemin par lequel elle pouvait passer sans déshonneur, presque sans embarras, de l'état d'alliance étroite à l'état de guerre avec nous. Pour amener l'Autriche à ses idées, Napoléon ne veut plus de M. Otto, pour son représentant à Vienne, et fait choix de M. de Narbonne. Napoléon entrait donc en plein dans cette faute, et il y entra bien davantage encore par le choix du personnage chargé d'aller faire prévaloir ses idées à Vienne. Notre ambassadeur auprès de cette cour était M. Otto, jadis ambassadeur à Berlin, homme sage, modeste, ne visant jamais à agrandir son rôle, et vraiment fait pour résider auprès de la cour d'Autriche, si on avait cherché à bien vivre avec elle, sans lui laisser prendre à la politique du moment plus de part qu'il ne convenait. Napoléon ne le jugeant ni assez influent, ni assez clairvoyant, s'occupa de lui trouver un successeur, et choisit M. de Narbonne, dont nous avons déjà rapporté la tardive mais chaleureuse adhésion à l'Empire. Caractère et talents de M. de Narbonne. Patriote de 1789, ancien ministre de Louis XVI, ne désavouant rien de ce qu'il avait été, grand seigneur, militaire instruit, homme à talents brillants et variés, doué de beaucoup d'à-propos et de grâce, M. de Narbonne était merveilleusement propre à réussir auprès d'une cour aristocratique, élégante, sachant unir l'esprit du monde à celui des affaires. Mais il n'était pas homme à se tenir en deçà de son rôle, et il eût été plutôt enclin à aller au delà. M. de Metternich, tout habile qu'il était, devait avoir de la peine à échapper à sa pénétration et à ses vives instances, et pour un rôle actif, on ne pouvait pas souhaiter un meilleur agent. La question était toujours de savoir s'il fallait être à Vienne aussi remuant qu'on s'apprêtait à l'être[10].

Napoléon choisit donc M. de Narbonne pour son ambassadeur, et il était si pressé de l'expédier qu'il n'attendit même pas le prince de Schwarzenberg, chargé d'apporter à Paris les vues de la cour d'Autriche. Il lui importait assez peu en effet de connaître les vues de cette cour, puisque n'en tenant aucun compte il voulait lui inculquer les siennes, et d'ailleurs M. de Narbonne ne pouvait pas arriver trop tôt, la campagne devant s'ouvrir sous peu de jours. Napoléon ne lui dit pas tout d'abord quelle Europe on ferait à la paix, il ne lui dit que la première partie de son secret, c'est qu'il fallait que l'Autriche portât ses cent mille hommes sur les versants de la Silésie, qu'elle sommât les coalisés de s'arrêter, ce qu'ils ne feraient probablement pas, qu'alors elle les prît en flanc, pendant qu'il les prendrait en tête, et qu'elle acceptât pour prix de la victoire commune, la Silésie et une portion de la Pologne, avec l'Illyrie.—M. de Narbonne partit avec ces propositions.

Napoléon ayant achevé ses dispositions militaires et diplomatiques, songe à partir pour l'armée. Napoléon ayant obtenu toutes les levées qu'il désirait, et dirigé sa diplomatie comme on vient de le voir, s'apprêtait enfin à entrer en campagne. On était à la fin de mars 1813. Ses diverses créations militaires avançaient rapidement, grâce à son irrésistible activité. Sa cavalerie seule le retenait, car elle n'avait pas été réorganisée aussi vite qu'il l'aurait voulu. Néanmoins il se prépara à partir au milieu d'avril, impatient qu'il était de réaliser le beau plan de campagne qu'il avait conçu. Il arrêta pour cela ses dernières dispositions. Il adressa quelques reproches au prince Eugène pour avoir rétrogradé trop vite et trop loin, non pas qu'il regrettât les pas qu'on laissait faire aux coalisés, car, au contraire, il désirait qu'ils vinssent se placer le plus près possible de ses coups; mais il regrettait le temps dont le privaient ces progrès trop rapides de l'ennemi, et il jugeait qu'il serait obligé de devancer l'époque des hostilités de vingt jours au moins, ce qui était fâcheux, car pendant ces vingt jours il aurait beaucoup perfectionné ses armements. Il regrettait surtout les chevaux que l'abandon des territoires allemands lui faisait perdre, et il n'évaluait pas cette perte à moins de douze à quinze mille. Il blâma aussi le prince Eugène pour avoir trop appuyé à droite, et, en voulant couvrir Dresde, ce qui importait peu, comme on va le voir, d'avoir découvert Hambourg, qu'il importait au contraire de mettre à l'abri de la contagion des passions germaniques. Du reste il le blâma paternellement, selon sa coutume, n'employant jamais avec lui ces sarcasmes poignants dont il accablait ses frères, uniquement parce qu'il leur trouvait des prétentions. Il lui traça sa conduite, et lui indiqua en termes généraux le plan d'opérations qui suit.

Direction qu'il donne au prince Eugène, pour préparer l'exécution du vaste plan militaire qu'il a conçu. Il lui ordonna de ne pas se préoccuper de la route de Dresde à Erfurt, Fulde, Mayence, car peu importait que les coalisés y pénétrassent, et y fissent même beaucoup de progrès. Il lui recommanda au contraire de conserver à tout prix celle de Magdebourg, Hanovre, Osnabruck, Wesel, qui passait par la basse Allemagne, et il lui enjoignit de s'inquiéter de celle-là seulement. En s'établissant fortement sur cette ligne, le prince Eugène gardait la plus grande partie du cours de l'Elbe, couvrait Hambourg qu'on allait reprendre, Brême, la Hollande, la Westphalie, la partie de l'Allemagne enfin qu'on avait voulu faire française. Si les coalisés, profitant de cette disposition, perçaient par Dresde, et s'avançaient jusqu'aux montagnes de la Thuringe, jusqu'aux champs célèbres d'Iéna, il ne fallait pas s'en effrayer, mais seulement changer de front par une conversion qui s'exécuterait la gauche en avant, la droite en arrière, c'est-à-dire la gauche à Wittenberg, la droite à Eisenach, le dos aux montagnes du Hartz. Cette position une fois prise par le prince Eugène, Napoléon viendrait avec 180 mille hommes, par la Hesse ou la Thuringe, lui donner la main, le rejoindre sur l'Elbe; réunissant alors 250 mille hommes, il couperait les coalisés de Berlin et de la mer, les refoulerait, les écraserait contre les montagnes de la Bohême, puis d'un second pas, il rentrerait dans Berlin, débloquerait les garnisons françaises de Stettin, Custrin, Glogau, Thorn, Dantzig, et en un mois se retrouverait victorieux sur les bords de la Vistule!

On ne pouvait pas jeter sur le champ de bataille qu'il allait illustrer par tant de hauts faits, de génie, d'héroïsme et de malheurs, un regard qui méritât mieux d'être appelé le regard de l'aigle, car ces résultats si bien prévus étaient justement ceux que l'imprudence des coalisés allait bientôt attirer sur eux. À ces vues générales Napoléon ajouta selon son usage l'indication précise des détails. Il blâma le prince d'avoir porté le redoutable et redouté maréchal Davout à Dresde, où il fallait rassurer, adoucir les bons Saxons, au lieu de l'avoir réservé pour Hambourg et la basse Allemagne, où il fallait se montrer terrible. Il suffisait, en effet, du nom de ce maréchal pour faire trembler les contrées du bas Elbe, où il avait déjà déployé la double dureté de son caractère et du système impérial, jamais, il faut le répéter, à son profit, et toujours pour l'exécution des ordres de son maître. Armées de réserve préparées sur l'Elbe, sur le Rhin et en Italie. Napoléon voulut qu'on l'y renvoyât, pour y suppléer par la crainte qu'inspirait son nom, à tout ce qui lui manquerait sous le rapport des ressources militaires. Le maréchal Davout venait de recevoir ses seconds bataillons, au nombre de seize, récemment réorganisés à Erfurt par la rencontre des cadres revenant de Russie avec les recrues arrivant des bords du Rhin. Le maréchal Victor avait également reçu les siens qui s'élevaient à douze. Napoléon ordonna de laisser le maréchal Victor sur le haut Elbe, pour servir de lien entre le prince Eugène et la grande armée qui allait déboucher de la Thuringe, et de faire descendre le maréchal Davout sur Hambourg pour reprendre cette ville. Les cadres des troisièmes et quatrièmes bataillons des maréchaux Davout et Victor se recrutaient en ce moment sur le Rhin avec des hommes des anciennes classes. C'étaient donc encore trente-deux bataillons pour le maréchal Davout, vingt-quatre pour le maréchal Victor, qui, ajoutés aux seconds bataillons qu'ils avaient déjà, devaient faire quarante-huit pour l'un, trente-six pour l'autre, c'est-à-dire quatre-vingt-quatre pour les deux. Il y avait là une seconde et belle armée, qui dans deux mois serait sur l'Elbe. Napoléon imagina un nouveau moyen de l'augmenter de vingt-huit bataillons. Armée de réserve sur l'Elbe. Il a été dit qu'on avait gardé le cadre du premier bataillon de ces anciens corps dans les places de l'Oder. Mais il se trouvait que les cadres de deux compagnies avaient suffi pour recevoir les soldats revenus de Russie. Comme il y avait eu trente-six régiments, c'était un total de soixante-douze compagnies, qui accru des compagnies des vaisseaux, des nombreuses troupes d'artillerie et du génie restées sur la Vistule et l'Oder, avait fourni les garnisons de Stettin, Custrin, Glogau, Spandau. Quant aux garnisons de Dantzig et de Thorn, on doit se souvenir qu'il y avait été pourvu avec les divisions Heudelet, Grandjean, Loison, etc., et un reste de troupes bavaroises. Les cadres des premiers bataillons, devenus disponibles à deux compagnies près, étaient donc rentrés sur le Rhin, et Napoléon suppléant aux deux compagnies qui leur manquaient par deux autres prises au dépôt, les avait reportés au complet de leur organisation. Les beaux hommes des anciennes classes devaient remplir tous ces cadres. Ainsi, sous peu de semaines, les maréchaux Davout et Victor, pourvus déjà de leurs seconds bataillons, recevraient de plus les troisièmes, quatrièmes et premiers, ce qui leur en ferait cent douze, et à 800 hommes par bataillon, leur procurerait 90 mille hommes d'infanterie. On leur préparait trois cents bouches à feu dans les places de la Westphalie, de la Hollande, du Hanovre. Les cadres de dragons et chasseurs arrivant d'Espagne devaient leur fournir une cavalerie suffisante, de manière qu'indépendamment des 300 mille hommes avec lesquels Napoléon allait ouvrir la campagne, il se ménageait une seconde armée de 110 mille hommes sur le bas Elbe. Pourtant comme l'insurrection de Lubeck et de Hambourg rendait les secours pressants, Napoléon fit partir immédiatement un certain nombre de ces bataillons qui étaient prêts, et les envoya sous les ordres du général Vandamme dans les départements anséatiques. Tous ces bataillons étant le long du Rhin, on les embarqua sur ce fleuve dès qu'ils furent vêtus d'une veste, et descendus à Wesel on les mit en route pour Brème. Le nom seul du général Vandamme suffisait pour produire une forte impression sur ces populations révoltées. Ajoutez que le régime constitutionnel fut suspendu dans toute la 32e division militaire (comprenant les pays du bas Rhin au bas Elbe), et que le régime des commissions militaires y fut dès lors établi.

Armée de réserve sur le Rhin. À Mayence, indépendamment de la garde et des deux corps du Rhin qui venaient de s'y organiser, et qui étaient déjà répandus entre Francfort, Wurzbourg et Fulde, Napoléon projetait une nouvelle création avec le restant des cadres rappelés d'Espagne. L'ordre formel avait été expédié au delà des Pyrénées de ne laisser que les cadres nécessaires pour le nombre d'hommes existant, ce qui enlevait à l'Espagne quelques soldats d'élite, mais peu de force numérique. Ces cadres arrivaient successivement en poste, et Napoléon avait ordonné de les remplir avec les 80 mille hommes des six anciennes classes dont il venait tout récemment de décréter la levée. Les cadres tirés d'Espagne étaient, comme nous l'avons dit, les meilleurs. Ils avaient fait de toutes les guerres celle qui forme le plus l'officier, la guerre de surprise, car il faut presque qu'il y soit général. Ils étaient rompus à la fatigue, n'avaient pas depuis longtemps servi sous Napoléon, ambitionnaient l'honneur de se trouver sous ses ordres directs, et arrivaient pleins de zèle, tandis qu'au contraire les cadres revenant de Russie, quoique ne laissant rien à désirer sous le rapport des qualités militaires, étaient exténués, et animés d'un ressentiment qui éclatait en propos dangereux[11]. Il fallait à ces derniers du repos, des indemnités pour ce qu'ils avaient perdu, et un bon recrutement, avant qu'on pût les mettre en ligne. Quant aux cadres d'Espagne, il n'y avait pas grande peine à prendre, et le jour de leur arrivée à Mayence, ils entraient en fonctions, et servaient avec ardeur. Napoléon préparait avec ces cadres une armée de réserve sur le Rhin, comme il venait d'en créer une sur l'Elbe avec les anciens corps.

Armée de réserve en Italie. Enfin il avait résolu de préparer également une armée de réserve pour l'Italie. On a vu que le général Bertrand s'y était rendu afin d'organiser un corps de 40 à 50 mille hommes avec les nombreux éléments militaires que la France avait accumulés au delà des Alpes depuis 1796, et que les cadres du corps du prince Eugène, détruits en Russie, étaient venus se réorganiser à mi-chemin, c'est-à-dire à Augsbourg. Le général Bertrand avait accompli sa tâche, et était en marche avec environ 45 mille hommes. Il avait cheminé heureusement, sauf qu'un régiment italien ayant rencontré un détachement de même nation qui revenait de Russie, après avoir entendu ses récits, avait déserté presque en entier. À part cet incident, le général Bertrand arrivait en bon ordre, et avec des troupes animées des meilleures dispositions. Napoléon trouvant Augsbourg trop éloigné d'Italie pour y réorganiser l'ancien corps du prince Eugène, changea de résolution, dirigea définitivement sur Vérone les cadres revenant de Russie, et destina au général Bertrand, qui devait les recueillir en passant, les trois mille recrues déjà réunies à Augsbourg. Quant aux cadres renvoyés à Vérone, ils pouvaient fournir vingt-quatre bataillons, qui allaient se réorganiser pendant le printemps et l'été. Les dépôts de l'Italie étant remplis de conscrits provençaux, languedociens, savoyards, piémontais, corses, tous excellents, et rendus au dépôt depuis un an, même deux, on était assuré de leur recrutement. Sur quarante-huit bataillons dont se composait l'armée proprement italienne, il y en avait sept ou huit en Espagne, et une vingtaine en Allemagne. Il en restait vingt à peu près en Italie, déjà recrutés sur les lieux mêmes, lesquels devaient, avec les vingt-quatre cadres français revenus de Russie, présenter un total de quarante-huit bataillons. On avait moyen de les porter à soixante, en y ajoutant encore quelques cadres français rappelés d'Espagne, qui étaient en route vers le Piémont où ils avaient leurs dépôts. Il y avait là de quoi fournir le fond d'une seconde armée d'Italie. En y joignant l'armée napolitaine que Murat organisait avec soin, et avec laquelle il se consolait des chagrins que lui causait la sévérité de Napoléon, on pouvait réunir 80 mille hommes en Italie, pour le cas où l'Autriche deviendrait inquiétante.

Napoléon avait donc, soit en Allemagne, soit en Italie, outre les armées qui allaient entrer en ligne, d'autres armées prêtes à servir de réserve, et à réparer les pertes de la guerre. Elles étaient composées, il est vrai, de troupes bien jeunes, mais enfermées dans des cadres admirables, et les cadres, comme chacun le sait, sont le nerf des armées. D'ailleurs les troupes allemandes qu'on allait nous opposer n'étaient pas moins jeunes, et si elles avaient l'enthousiasme patriotique, nous avions le sentiment de l'honneur militaire exalté au plus haut point, Napoléon à notre tête, et notre fortune à conserver. Les avantages étaient donc fort balancés. Nouvelles difficultés apportées la réorganisation de la cavalerie. La cavalerie seule, comme nous l'avons dit, nous manquait encore. Le général Bourcier en basse Allemagne avait vu ses cantonnements bouleversés et le champ de ses remontes extrêmement restreint par l'insurrection des provinces anséatiques, toutes ses confections de harnachement interrompues par la mauvaise volonté des ouvriers allemands, et les crédits dont il était muni presque annulés dans ses mains par l'impossibilité de se procurer du numéraire même avec le papier des meilleurs négociants. Au lieu de trente mille chevaux de selle ou de trait qu'il avait espérés d'abord, à peine était-il en mesure d'en réunir la moitié. Il avait toutefois de quoi remonter 12 mille cavaliers, dont 6 mille étaient déjà à cheval, remis de leurs fatigues, et prêts à figurer dans les corps des généraux Latour-Maubourg et Sébastiani. Les dépôts du Rhin pouvaient fournir un nombre à peu près égal de cavaliers montés, qui allaient, sous le duc de Plaisance, rejoindre l'armée, et être bientôt suivis d'un semblable contingent. Enfin les cadres de la cavalerie d'Espagne arrivaient et devaient procurer de nouveaux moyens. On comptait toujours sur cinquante mille cavaliers pour le milieu de l'année. Mais il était possible qu'on en eût tout au plus dix mille à l'ouverture de la campagne. Napoléon s'inquiétait fort peu de cette circonstance. Nous livrerons, disait-il, des batailles d'Égypte, et nous les gagnerons, comme celle des Pyramides, avec des carrés.—Aussi avait-il tracé lui-même le plan d'éducation de sa jeune infanterie, et prescrit la formation en carré comme celle qu'on devait lui faire exécuter le plus souvent[12]. Sauf le retard de la cavalerie, tout avait donc marché avec une merveilleuse rapidité, puisqu'il y avait trois mois au plus qu'il travaillait, et qu'il pouvait déjà fondre avec 300 mille fantassins et 800 bouches à feu, sur ses ennemis imprudemment avancés jusqu'à la Saale.

Dispositions relatives à l'Espagne. On vient de voir que l'Espagne avait été pour lui une pépinière d'officiers et de sous-officiers de la première qualité. C'était bien le moins, après s'être épuisé pour soutenir cette déplorable guerre, qu'il en tirât cette ressource. Toutefois il n'avait pas voulu trop affaiblir ses armées de la Péninsule, et voici son motif. Au fond du cœur, il avait renoncé à l'Espagne sans le dire, se réservant cette concession, la seule à laquelle il fût résigné, pour décider au dernier moment l'Angleterre à traiter. Napoléon, secrètement résolu à en faire l'abandon, est néanmoins obligé d'y rester jusqu'à la paix, et par conséquent de s'y défendre à outrance. Désarmer le continent par ses victoires, et lui faire subir les arrangements territoriaux qu'il voudrait, désarmer l'Angleterre par un sacrifice en Espagne, telle était en résumé toute sa politique, et elle eût été bonne si les arrangements territoriaux qu'il prétendait imposer au continent avaient été plus acceptables. Dans cette disposition d'esprit, évacuer l'Espagne pour la rendre à Ferdinand, et retirer les 300 mille hommes qu'il y avait encore, et dans lesquels il aurait pu trouver tout de suite 200 mille soldats admirables, eût été le parti le plus sage, s'il avait été libre de ses déterminations. Mais en agissant de la sorte, il aurait eu bientôt à combattre dans le midi de la France les Anglais qu'il n'aurait plus eu à combattre en Espagne, ce qui était infiniment plus dangereux, et il se serait démuni d'un gage qui était son principal moyen de négociation dans le futur congrès européen. La punition d'être entré en Espagne était donc l'obligation d'y rester, même quand il ne le désirait plus. Il fallait par conséquent qu'il la défendît à outrance, comme s'il eût voulu la garder, c'est-à-dire autant qu'en 1809 et en 1810.