M. de Metternich communique au cabinet français les réponses faites à ses envoyés, et demande avec de vives instances qu'on lui fournisse les moyens de se faire écouter. Dès que ces dépêches furent arrivées à Vienne, M. de Metternich les communiqua au ministre de France, en l'invitant à les transmettre à l'empereur Napoléon, en suppliant celui-ci de les prendre en grande considération, et en lui demandant instamment d'indiquer au cabinet autrichien la conduite qu'il devait tenir dans une pareille situation. M. de Metternich annonça en outre qu'il avait donné au prince de Schwarzenberg un congé momentané, son corps d'armée étant rentré sur la frontière de Gallicie, et que ce prince allait se rendre à Paris, pour y provoquer de la part de l'empereur Napoléon des explications plus franches, plus satisfaisantes que celles qu'avait obtenues M. de Bubna; que Napoléon daignerait sans doute parler à un homme qui avait été le négociateur de son mariage, son lieutenant soumis pendant la dernière guerre, et qui restait encore aujourd'hui son admirateur le plus sincère, son ami le plus partial.
Napoléon peu ému par la défection de la Prusse et les communications de l'Autriche. Cette défection de la Prusse, ces agitations de l'Allemagne, ces communications de l'Autriche empreintes d'un caractère si frappant de vérité, n'émurent guère Napoléon. Extrême confiance qu'il a prise dans ses moyens de guerre. En travaillant jour et nuit à réorganiser ses forces, en voyant, après vingt ans de luttes meurtrières, la facilité qu'il avait encore à tirer des ressources de cette France si féconde en population et en richesses, en découvrant surtout l'ineptie militaire de ses ennemis qui venaient bénévolement s'offrir sur l'Elbe à ses coups, et commettaient en fait de guerre autant de fautes qu'il en commettait en fait de politique, il avait repris une confiance immense en lui-même, et ne tenait aucun compte de ce qui se passait sur le vaste théâtre de cette Europe, qu'il avait remplie de scènes si tragiques, et qu'il allait remplir de scènes plus tragiques encore que toutes celles auxquelles on avait assisté. La défection de la Prusse, il s'y attendait, et il avait regardé cet événement comme inévitable, dès qu'il avait vu notre quartier général se retirer successivement sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe. C'est pour ce motif que tout en donnant quelque espérance à la Prusse, il n'avait voulu faire pour la retenir aucun sacrifice, pécuniaire ou politique. Seulement, peu habitué à observer les grands mouvements d'opinion publique, peu disposé à y croire et surtout à y céder, il était surpris de l'audace de la Prusse à se déclarer contre lui, et la trouvait plus hardie qu'il ne l'aurait imaginé. Il était convaincu néanmoins que le roi de Prusse, bien que soutenu par l'enthousiasme national, devait trembler de tous ses membres à l'idée de la future campagne, et il se promettait de réaliser bientôt toutes ses craintes. Napoléon ne croit pas que les Prussiens et les Russes réunis puissent lui opposer plus de 150 mille hommes à l'ouverture de la campagne, et il ne s'en inquiète nullement. Faisant en lui-même le compte des forces prussiennes, il se disait que la Prusse, réduite comme elle l'était en territoire et en population, ne pouvait pas apporter plus de 100 mille hommes à la coalition, dont 50 mille immédiatement disponibles, que la Russie n'en avait pas dans son état actuel 100 mille à mettre en ligne (toutes choses vraies); il se disait en voyant les Prussiens et les Russes s'avancer sur le haut Elbe et la Thuringe avec de pareilles forces, que sous trois ou quatre semaines il les ramènerait en Pologne plus vite qu'ils n'en étaient venus. Il ressentait déjà la joie de la victoire, tant il s'en croyait sûr, et était persuadé qu'après une ou deux batailles il ferait rentrer la raison dans les têtes, se replacerait dans la situation dont on le supposait descendu, et conclurait la paix, car il la désirait à sa manière, et la dicterait conforme non pas précisément à son discours, dans lequel il avait cru de bonne politique de se montrer plus inflexible encore qu'il ne voulait être, mais assez rapprochée de ce discours, sauf en Espagne, où il était enfin, mais trop tard, résigné à de grands sacrifices.
Il ne voit dans la défection de la Prusse qu'un prétexte pour demander de nouvelles levées. La défection de la Prusse, loin de l'émouvoir, fut pour lui une occasion de demander de nouvelles forces à la France. Il était très-satisfait de sa levée de cent mille hommes sur les quatre classes antérieures; elle lui avait procuré pour la garde impériale, pour la réorganisation des anciens corps de la grande armée, une espèce d'hommes fort belle, et à laquelle il n'était plus habitué, depuis qu'il appelait les conscrits une année d'avance, sous prétexte de prendre le temps de les instruire. Ces sujets des classes antérieures, un peu plus mécontents que les autres le jour du départ, perdaient leur humeur une fois au corps, et il leur restait la taille, les muscles qu'on a à vingt-cinq ans, et le courage naturel à la nation française. Nouvel appel de 80 mille hommes sur les anciennes classes. Il fit donc préparer un nouveau sénatus-consulte pour demander encore 80 mille hommes, non pas seulement sur les quatre, mais sur les six dernières conscriptions. C'étaient ainsi près de 600 mille hommes au lieu de 500 mille, sur lesquels sa puissante faculté d'organisation allait s'exercer, et pour les obtenir, la défection de la Prusse était un argument tout naturel à donner, non pas au Sénat qui n'en avait pas besoin, mais au public éclairé, qui tout en gémissant de pareils sacrifices, ne pouvait pas les contester en présence des dangers dont la France était menacée.
Formation des gardes d'honneur en réponse aux levées des volontaires prussiens. La Prusse lui servit encore d'argument pour une exigence d'un autre genre. On avait fait appel en Allemagne à toutes les classes, mais en commençant par la jeune noblesse. En France les appels ne portaient en général que sur les classes moyennes ou inférieures. Les classes élevées échappaient à la conscription par le remplacement, qu'elles payaient à des prix excessifs, depuis que la guerre était devenue horriblement sanguinaire. Elles n'avaient contribué également aux dons volontaires que par leur fortune. Napoléon, cette fois, voulait à leur égard s'en prendre aux personnes mêmes. Depuis longtemps il y pensait, et l'occasion lui sembla heureusement trouvée. En Allemagne la jeune noblesse regardait comme un devoir de courir aux armes à la tête de toutes les classes de la nation: pourquoi n'en ferait-elle pas autant en France? Jadis la noblesse française n'avait laissé à personne l'honneur de la devancer sur les champs de bataille; les armes étaient sa profession, sa gloire, sa passion la plus vive. Pourquoi ne serait-elle plus la même aujourd'hui? Il y avait à la vérité une explication de son éloignement à servir, c'est qu'elle aimait l'ancienne dynastie, et point du tout la nouvelle. Cette raison ne touchait guère Napoléon, ou plutôt le touchait beaucoup. Admissible de la part des pères qui vieillissaient dans l'imbécile retraite de leurs châteaux, elle ne l'était pas, selon lui, ou du moins ne le serait pas longtemps pour les jeunes gens, qui avaient du sang dans les veines, qui devaient le sentir fermenter, et ne pouvaient pas croire que la chasse fût assez pour leur âge, leur nom, leur avenir. Il n'y avait qu'à les prendre de gré ou de force, à les réunir dans un corps qui flattât leur vanité par son titre, la frivolité de leur âge par la beauté de son uniforme, et puis une fois transportés à l'armée, on saurait bien les enflammer, car ce ne serait pas leur faire honneur que de les supposer moins inflammables que le reste de la nation au bruit du canon, à la voix d'un grand capitaine. On aurait l'avantage de les avoir ralliés à soi, et surtout de ne pas les laisser derrière soi, oisifs et hostiles au fond de leurs provinces, à la veille d'événements peut-être graves.
Comme on ne pouvait pas procéder à leur égard par la voie de la conscription, à laquelle ils avaient déjà satisfait, et satisferaient encore par le remplacement, et qu'on était réduit à les prendre arbitrairement, ceux-ci pour leur fortune, ceux-là pour leur nom, Napoléon pensa qu'il fallait investir les préfets du pouvoir de les désigner à volonté, en donnant pour excuse d'une manière de procéder aussi peu régulière la raison d'égalité, fort singulièrement alléguée ici, puisque l'égalité c'était la conscription. On devait dire au pays que cette classe des anciens nobles s'évertuant à échapper à force d'argent au service militaire, le plus pénible de tous, il fallait l'y contraindre tout comme les autres, et employer pour y réussir les moyens nécessaires, quels qu'ils fussent.
Organisation des gardes d'honneur. Par ces moyens, dont la nature importait peu à ses yeux, Napoléon se flatta d'obtenir encore dix mille beaux cavaliers, distingués par la naissance et la fortune, et très-probablement par la valeur. Il résolut de les former en quatre régiments de 2,500 hommes chacun, qualifiés régiments des gardes d'honneur, destinés à servir à côté de l'Empereur et à porter un brillant uniforme. Les hommes composant ces régiments devaient avoir de leurs parents mille francs au moins de revenu, et sortir avec le grade de sous-lieutenants quand ils passeraient dans d'autres corps. C'était par conséquent un vrai corps de noblesse, et, la difficulté des premiers jours vaincue, une légion brillante, dont on tirerait autant de services qu'on en tirait sous l'ancienne monarchie de la maison du roi. Napoléon choisit sur-le-champ les villes de Versailles, Metz, Lyon et Tours pour les lieux de formation, et nomma pour colonels de ces quatre régiments des personnages remarquables par le nom, le grade et les services. Ce furent le comte de Pully, général de division, le baron Lepic, général des grenadiers à cheval de la garde, le comte Philippe de Ségur, général de brigade, et le comte de Saint-Sulpice, général des cuirassiers.
Quant au mode de l'appel, il fut dit dans le sénatus-consulte que les préfets seraient chargés de se concerter avec les autorités départementales pour la formation de la nouvelle légion de cavalerie. Munis d'une telle commission, les préfets n'avaient pas grande contrainte à s'imposer. Ils devaient convoquer les conseils de département, tâcher de provoquer de la part des fonctionnaires, ou des familles attachées au gouvernement, l'offre de quelques-uns de leurs fils, en promettant que leur sang ne serait pas prodigué, puis s'autoriser de ces manifestations pour désigner eux-mêmes un nombre suffisant de jeunes gens parmi les fils des riches propriétaires vivant en été dans leurs terres, en hiver dans les quartiers aristocratiques des grandes villes. On comptait sur l'amour-propre, sur l'activité des jeunes gens, pour les amener à consentir à de telles désignations, et à défaut sur les moyens de contrainte, silencieux mais efficaces, dont les préfets étaient alors largement pourvus.
Tandis qu'il prépare des moyens militaires contre la Prusse, Napoléon songe à conjurer par des moyens diplomatiques le mécontentement de l'Autriche. Napoléon se trouvait donc fort dédommagé de la survenance d'un nouvel ennemi par cette augmentation de ressources, et il paraissait aussi animé à la guerre que dans le temps de sa première jeunesse. Toutefois ayant paré par cette extension de ses armements à ce qui venait de se passer en Prusse, il fallait s'occuper également de l'Autriche, qui tout en gardant le titre d'alliée prenait déjà peu à peu le rôle de médiatrice, et pouvait être conduite bientôt à un rôle encore moins amical. Depuis la défection de la Prusse elle devenait pressante en effet, voulait qu'on lui donnât de quoi négocier, de quoi préparer la paix qu'elle disait indispensable, et il allait être bientôt difficile de se refuser à une explication avec elle, surtout le prince de Schwarzenberg étant en route pour Paris, et ayant un tel accès auprès de la cour des Tuileries que les réticences à son égard seraient presque impossibles. Napoléon en observant les allures de la cour d'Autriche s'était bien demandé si elle ne serait pas capable elle-même de se mettre de la partie contre lui; mais il s'était peu arrêté à cette idée, par les raisons suivantes. Selon lui, le public à Vienne n'était pas aussi exigeant qu'à Berlin, et la cour n'était pas aussi faible. Fausse opinion que Napoléon se fait de la politique de l'Autriche en ce moment. De plus, l'Autriche avait contracté avec nous des liens de famille et d'alliance, qui étaient sinon une chaîne indestructible, au moins un embarras, car la pudeur est un joug qui a sa force. Ce n'était pas tout de suite que l'Autriche pourrait oublier et le mariage de Marie-Louise, et le traité d'alliance du 14 mars 1812. En outre, elle était gouvernée par des hommes qui avaient appris à redouter les armes françaises. L'Autriche enfin était une puissance intéressée, qui avant tout, en toute circonstance, cherchait à bien gérer ses affaires, et qu'on dominerait par l'intérêt, c'est-à-dire par le don de quelque riche territoire. Ainsi, crainte de la guerre avec la France, désir de gagner quelque chose à ce vaste tumulte de l'Europe, voilà à quoi Napoléon réduisait en ce moment toute la politique de l'Autriche, et malheureusement pour lui et pour nous, il se trompait. Il la croit trop grossièrement intéressée, et ne discerne pas assez la portée de ses vues. Il ne voyait pas que l'Autriche, intéressée sans doute, mais sage autant qu'intéressée, mettait fort au-dessus de l'avantage matériel d'une extension de territoire, l'avantage politique de reconquérir l'indépendance de l'Allemagne, et d'établir ainsi un meilleur équilibre en Europe, qu'elle aimait mieux enfin avoir une place un peu moindre dans un ordre de choses stable et bien pondéré, que d'en avoir une plus grande dans un ordre de choses mal équilibré, odieux à tout le monde, et qui ne pouvait pas durer, parce qu'on ne fonde rien sur la haine universelle. D'ailleurs, quant aux acquisitions territoriales, il n'était rien qu'on ne lui offrît du côté de la coalition européenne, et qu'on ne fût prêt à lui donner, de manière qu'à se ranger contre nous, elle avait à gagner outre de vastes agrandissements, une meilleure constitution de l'Europe, avantage auquel elle tenait plus qu'à tout autre. Une raison, une seule, l'arrêtait, la crainte de rentrer en guerre avec nous, crainte que l'augmentation incessante du nombre de nos ennemis devait chaque jour atténuer.
Ne voyant ainsi dans le cabinet autrichien que la crainte et l'intérêt, Napoléon chercha dans la défection même de la Prusse les moyens de s'attacher ce cabinet, et il imagina de lui offrir les appâts suivants. L'Autriche voulait la paix, et il la souhaitait lui-même, toujours à sa manière, bien entendu. Cette puissance, selon lui, avait le moyen d'amener très-prochainement cette paix si désirée, et de la conclure à son gré, comme au gré de la France. Elle armait, il le savait, et il l'y poussait lui-même. Ainsi elle recrutait le corps auxiliaire du prince de Schwarzenberg retiré à Cracovie, et le corps d'observation de la Gallicie; elle formait de plus une réserve en Bohême. Le tout présentait déjà cent mille combattants environ. Plan de conduite que lui suggère Napoléon. Elle pouvait dès le début de la campagne employer ces cent mille hommes d'une manière décisive, et on venait de lui en fournir l'occasion la plus naturelle. On avait en effet accueilli assez mal ses ouvertures de paix, et elle était fondée à en concevoir un notable déplaisir. Il voudrait que l'Autriche fît entrer cent mille hommes en Silésie, pour les jeter dans le flanc des coalisés, et croit l'y décider en lui offrant les dépouilles de la Prusse, notamment la Silésie. Elle pouvait dès lors se constituer tout de suite médiatrice, sommer les puissances belligérantes de stipuler un armistice afin de négocier en repos, puis, si on n'écoutait pas sa sommation, déboucher avec ses cent mille hommes de la Bohême en Silésie, prendre en flanc les coalisés que les Français allaient aborder de front, et si elle agissait de la sorte il était impossible qu'il restât dans un mois un seul Russe, un seul Prussien entre l'Elbe et le Niémen. Alors l'Europe se trouverait à la merci de la France et de l'Autriche victorieuses, et le partage des dépouilles serait facile à faire. L'empereur François prendrait la Silésie, la Silésie sujet éternel des regrets de la maison d'Autriche, une bonne portion du grand-duché de Varsovie, et enfin l'Illyrie, promise dans tous les cas. On indemniserait la Saxe de la perte du grand-duché de Varsovie en lui donnant le Brandebourg et Berlin; on rejetterait la Prusse au delà de l'Oder, on lui laisserait la Vieille-Prusse, on y ajouterait la principale partie du duché de Varsovie, et on en ferait une espèce de Pologne, moitié allemande, moitié polonaise, ayant pour capitales Kœnigsberg et Varsovie.
Napoléon, dans son nouveau plan, veut détruire tout à fait la Prusse, ou du moins la transporter en Pologne. Il est bien certain que l'Autriche, en jetant en Silésie les cent mille hommes qui étaient prêts, et au besoin les cent mille autres qui allaient l'être dans trois mois, devait assurer la défaite totale de l'Europe, et la forcer à traiter sur-le-champ. Ce plan ne pouvait convenir à l'Autriche, parce qu'il entraînait le complet bouleversement de l'Allemagne, qu'elle entendait au contraire reconstituer d'une manière forte et indépendante. Mais quel résultat Napoléon lui offrait-il pour la décider à un pareil emploi de ses forces? Il lui offrait de reporter la Prusse au delà de la Vistule, de ne laisser à celle-ci de ses anciens États que la Vieille-Prusse de Dantzig à Kœnigsberg, et d'y ajouter le grand-duché de Varsovie, c'est-à-dire d'en faire une Pologne, et de mettre à sa place, entre l'Oder et l'Elbe, la maison de Saxe. Il lui offrait donc purement et simplement de détruire la Prusse, car cette puissance, transportée à Kœnigsberg ou à Varsovie, ne serait pas plus devenue une Pologne, que la Saxe étendue de Dresde à Berlin ne serait devenue une Prusse. La force d'une nation ne consiste pas seulement dans son territoire, mais dans son histoire, son passé et ses souvenirs. On ne pouvait pas plus donner à la maison de Brandebourg les souvenirs de Sobieski en lui donnant Varsovie, qu'à la maison de Saxe les souvenirs du grand Frédéric en lui donnant Berlin. Il n'y aurait plus eu de Prusse, c'est-à-dire d'Allemagne, et l'Autriche, qui cherchait sa propre indépendance dans l'indépendance de l'Allemagne reconstituée, n'aurait pas trouvé ce qu'elle cherchait, eût-elle une province de plus, et cette province fût-elle la Silésie! L'Autriche n'eut été qu'une esclave enrichie! Et cela, l'Autriche le comprenait parfaitement, et quand elle ne l'aurait pas compris, le cri des Allemands indignés le lui aurait fait invinciblement comprendre. Autres motifs de tout genre qui auraient empêché l'Autriche d'accueillir le plan de Napoléon. Et si on se demande comment un homme d'autant de génie que Napoléon pouvait méconnaître des vérités aussi palpables, il faut se dire que le plus puissant esprit, quand il ne veut jamais sortir de sa propre pensée pour entrer dans la pensée d'autrui, quand il ne veut tenir aucun compte des vues des autres pour ne songer qu'aux siennes, arrive à se créer les plus étranges illusions, en croyant pouvoir façonner le monde comme il lui plaît qu'il soit. C'est ainsi que Napoléon était amené à concevoir une Europe de fantaisie, et à s'imaginer qu'avec cent mille hommes de plus introduits dans ses cadres, et une bataille de plus ajoutée à sa glorieuse histoire, il composerait cette Europe comme il le voudrait. Sans doute l'Autriche avait longtemps haï la Prusse, elle avait longtemps regretté la Silésie, et il en concluait qu'il n'y avait qu'à jeter en proie à sa passion la Prusse anéantie, et la Silésie restituée, pour la décider! Il ne comprenait pas qu'un petit-fils de Marie-Thérèse pût résister à un tel appât, qu'un ministre profondément calculateur comme M. de Metternich pût se préoccuper des cris du patriotisme allemand. Il ne comprenait pas qu'il y a un jour où tout le monde est obligé d'être honnête et désintéressé, c'est celui où une oppression intolérable a obligé tout le monde à s'unir contre cette oppression; et malheureusement il avait amené ce jour, il l'avait amené pour notre ruine, en faisant de nous, ses premiers opprimés, les involontaires oppresseurs de l'Europe. Il n'apercevait pas d'ailleurs que, même du point de vue de l'intérêt grossier, ces projets d'Europe qu'il remaniait à chaque victoire, à chaque traité, avec son imagination et son épée, paraissaient aux yeux de tous un sable, un pur sable, et qu'on ne tenait nullement à avoir une portion de ce sable mouvant, dont le moindre vent devait changer les fugitives ondulations. Il ne comprenait pas que l'Autriche pût aimer moins de territoire dans un ordre de choses stable et naturel, que plus de territoire dans un ordre de choses fictif, arbitrairement conçu, et plus arbitrairement établi, sans compter qu'en fait de territoire la coalition, comme nous l'avons dit, était prête non-seulement à tout offrir à l'Autriche, mais à lui tout donner.