Parti à prendre à l'égard du roi de Saxe. Le roi de Saxe avait fui non-seulement ses États, mais la Bavière, au moment même où Napoléon arrivait, et cela pour aller à Prague se jeter dans les bras de l'Autriche, dont il avait évidemment adopté la politique. Il y avait de quoi lui en vouloir, mais déclarer ce prince déchu, c'eût été proclamer nous-mêmes une défection de plus, donner raison aux Allemands qui disaient que nos alliés étaient traités en esclaves, se mettre en outre un grand embarras sur les bras, car qu'eût-on fait de la Saxe si on ne la lui avait rendue? C'était enfin déclarer trop crûment à l'Autriche comment on considérait et comment on se proposait de traiter cette politique de la médiation, qui était la sienne, et n'était devenue celle du roi de Saxe qu'à son instigation. Napoléon feint de n'avoir pas compris le motif de sa conduite, et le rappelle à Dresde. Napoléon ne contenait jamais son ambition, mais il contenait quelquefois sa colère, et il donna cette fois un exemple d'empire sur lui-même, trop rare dans sa vie. Il feignit de n'avoir pas compris la conduite du roi de Saxe, de l'attribuer à de faux conseils, et de ne voir dans ce monarque qu'un prince troublé mais loyal. Il lui adressa donc l'un de ses aides de camp à Prague, avec la sommation formelle, sous peine de déchéance, de revenir immédiatement à Dresde, d'y amener sa cavalerie, son artillerie, sa cour, tout ce qui l'avait suivi, et de rendre au général Reynier la place de Torgau avec les dix mille Saxons qui l'occupaient. M. de Serra, notre ministre auprès de la cour de Saxe, qui avait accompagné à Prague le roi Frédéric-Auguste, avait ordre de se transporter auprès de lui à l'instant même, et d'exiger une réponse immédiate.

Ce qui s'était passé à Vienne pendant les événements qui s'étaient accomplis à Lutzen et à Dresde. Les déterminations à l'égard de l'Autriche importaient bien davantage, et étaient devenues encore plus délicates qu'auparavant, par suite de ce qui s'était passé à Vienne pendant que Napoléon livrait la bataille de Lutzen et marchait sur Dresde. M. de Narbonne, fort inquiet de ce qui pourrait survenir à Cracovie entre les Russes, les Autrichiens, les Polonais, à la réception des ordres de Napoléon qui enjoignaient aux Polonais de ne pas se laisser désarmer, n'avait cessé d'insister auprès de M. de Metternich pour qu'il prît à ce sujet une résolution satisfaisante. De son côté M. de Metternich, engagé avec les Russes par la convention secrète que nous avons fait connaître, avait toujours éludé, et persisté à dire qu'il lui était impossible d'être à la fois médiateur et belligérant. Enfin M. de Narbonne recevant de Paris par M. de Bassano, de Mayence par M. de Caulaincourt, des instructions plus formelles encore de l'Empereur, qui ne voulait qu'à aucun prix les Polonais déposassent les armes, qui prétendait même continuer à donner des ordres au corps auxiliaire autrichien, crut devoir employer les grands moyens pour amener M. de Metternich à sortir des ambiguïtés dans lesquelles il se renfermait. M. de Narbonne ignorait que dans les archives de l'ambassade se trouvait l'interdiction de présenter aucune note écrite, qui ne partît du cabinet même. En conséquence il se rendit chez M. de Metternich, et lui annonça qu'il allait lui remettre une note, avec sommation de s'expliquer catégoriquement sur le traité d'alliance dont il refusait en ce moment l'exécution littérale.—Note remise par M. de Narbonne pour obliger M. de Metternich à s'expliquer sur le traité d'alliance du 14 mars 1812. Jusqu'ici, dit-il, j'ai pris patience, et écouté comme acceptables toutes les excuses au moyen desquelles vous cherchez à éluder vos engagements, et à dissimuler l'étendue de vos préparatifs, que vous nous avoueriez s'ils étaient faits pour nous. Mais je suis forcé par les événements de Gallicie de provoquer une explication catégorique, et de vous demander si vous êtes ou si vous n'êtes plus notre allié, si vous entendez enfin manquer au traité d'alliance du 14 mars 1812? Si vous n'y voulez pas manquer, il faut absolument faire agir le corps autrichien auxiliaire, en vous conformant aux ordres de l'empereur Napoléon, et par-dessus tout ne pas songer à désarmer nos alliés.—On ne pouvait placer M. de Metternich dans une position plus embarrassante, et se mettre soi-même envers lui dans une position plus périlleuse. S'il eût été libre, il aurait cédé peut-être, et ordonné quelques hostilités simulées dont il se serait ensuite excusé auprès des Russes par l'intermédiaire de M. de Lebzeltern. Malheureusement il avait promis de ne pas renouveler les hostilités par un engagement, secret mais formel et écrit, que les Russes auraient été autorisés à publier si on l'avait violé. Il n'y avait donc pas moyen de se plier aux exigences de M. de Narbonne, et M. de Metternich fut obligé de lui résister, très-doucement dans la forme, mais très-opiniâtrement dans le fond.—Efforts de M. de Metternich pour éviter de s'expliquer sur le traité d'alliance. Oui, je suis votre allié, répondit-il à M. de Narbonne; je le suis, je veux continuer à l'être; mais je suis médiateur aussi, et tant que mon rôle de médiateur ne sera pas épuisé par le refus de conditions raisonnables, je ne puis pas redevenir belligérant.—M. de Metternich reproduisit ensuite tout ce système d'argumentation adroite et subtile que l'on connaît déjà, et dont nous n'avions pas intérêt à le faire sortir, tant que nous ne voulions pas en arriver à un éclat avec l'Autriche, et à la guerre avec cette puissance. Puis abandonnant les subtilités, et abordant les considérations de bon sens, M. de Metternich supplia M. de Narbonne de ne pas insister davantage, de ne pas le mettre dans une fausse position, en lui demandant ce qu'il ne pouvait pas accorder, c'est-à-dire la reprise des hostilités contre les Russes.—Si je vous refuse trente mille hommes aujourd'hui, répéta-t-il, c'est pour vous en donner cent cinquante mille plus tard, lorsque nous serons d'accord sur une paix proposable, et acceptable par l'Europe.—Ces paroles fort sages ramenaient la seule, la grande question du moment, celle des conditions de la paix, sur laquelle nous avions complétement tort, et qui devait entraîner notre ruine. M. de Narbonne revenant encore à la charge, M. de Metternich alla jusqu'à lui dire que c'était une faute d'insister à ce point, car il croyait savoir que Napoléon ne voulait pas qu'on poussât à bout la cour d'Autriche. En effet, M. de Bubna revenant de Paris fort touché des soins dont il avait été l'objet, affirmait que Napoléon désirait marcher d'accord avec son beau-père, et que, si on s'y prenait bien, on amènerait bientôt un arrangement raisonnable des affaires européennes. M. de Bubna courut effectivement chez M. de Narbonne, le pressa de ne pas troubler l'intimité près de renaître entre le gendre et le beau-père, le supplia de prendre patience, lui disant que, moyennant qu'on fût tant soit peu raisonnable, les coalisés le seraient si peu, que de gré ou de force la cour d'Autriche reviendrait à Napoléon, et qu'alors ce n'étaient pas trente mille Autrichiens qu'on aurait, mais deux cent mille.

Insistance de M. de Narbonne, et demande d'une audience à l'empereur François. Ce langage était fort sensé, mais M. de Narbonne, tout plein des dépêches qu'il avait reçues, alarmé de ce qui pourrait arriver si les ordres de Napoléon parvenant à Cracovie à M. de Frimont n'y rencontraient que la désobéissance, si le prince Poniatowski refusant de se laisser désarmer, il éclatait une collision entre les Polonais et les Autrichiens, cédant aussi à l'impulsion de son rôle, qu'il s'était attaché à entendre tout autrement que son prédécesseur M. Otto, crut bien faire en remettant une note formelle par laquelle, invoquant le traité d'alliance du 14 mars 1812, rappelant la confirmation que les Autrichiens lui en avaient plusieurs fois donnée, il sommait la cour de Vienne ou d'exécuter ce traité, ou de déclarer qu'il n'existait plus. Craignant néanmoins après cette démarche la réponse qui pourrait lui être adressée, et voulant la prévenir, il demanda une entrevue à l'empereur François, et admis tout de suite auprès de ce monarque, le conjura de ne pas rejeter l'Autriche et la France, l'une à l'égard de l'autre, dans un état d'hostilité qui jusqu'ici n'avait amené que des malheurs, et pouvait en entraîner de plus grands encore. Conformité du langage de l'empereur François avec celui de M. de Metternich. L'empereur accueillit M. de Narbonne avec beaucoup de politesse et de calme, lui répéta tout ce que lui avait dit M. de Metternich, ajouta même assez finement que s'il avait voulu s'assurer de l'accord qui existait entre le souverain et le ministre dirigeant, il allait se retirer édifié; que pour lui, il désirait rester l'allié de son gendre, mais sans abandonner un rôle qui était le seul que le peuple autrichien lui vît adopter avec plaisir, celui de médiateur; qu'il y persisterait jusqu'au bout, et ne s'en départirait que lorsqu'il aurait perdu toute espérance d'opérer un rapprochement entre les puissances belligérantes. Il finit, comme M. de Metternich, par dire qu'il était porté à croire que M. de Narbonne, sans doute pour dégager sa responsabilité personnelle, en faisait trop, et allait au delà des vraies intentions de son maître.

M. de Narbonne insista de nouveau sur les graves conséquences que pourrait avoir un éclat public à Cracovie, sur la nécessité de le prévenir, et refusa de retirer sa note.

M. de Metternich obligé enfin d'y répondre, avait un moyen tout simple de sortir d'embarras, c'était de recourir à la déclaration qu'il avait faite le 12 avril, quand on lui avait proposé d'entrer dans les événements par une action des plus vives. Il avait pris acte alors de ce qu'on lui proposait pour avouer le rôle de médiateur armé, pour annoncer des armements considérables mis au service de la médiation, et pour établir que le traité du 14 mars 1812, en restant en vigueur comme principe d'alliance, n'était plus quant aux moyens d'action, applicable aux circonstances. Forcé de répondre M. de Metternich déclare que l'Autriche étant devenue médiatrice, ne peut pas être en même temps puissance belligérante. S'en référant à cette déclaration, M. de Metternich répondit que la cour de Vienne ne pouvait obtempérer à la demande de faire agir le corps auxiliaire, parce que d'abord cette cour étant devenue médiatrice sur la provocation même de la France, elle ne pouvait plus dès lors se mettre en hostilité avec l'une des puissances belligérantes, et que, secondement, le corps auxiliaire n'étant que l'un des moyens stipulés par le traité d'alliance, et ces moyens étant reconnus insuffisants pour les circonstances, il convenait d'en ajourner l'emploi.

La réponse était habile, et surtout fâcheuse pour nous, car elle nous condamnait à entendre dire une seconde fois que le traité d'alliance, tout en demeurant virtuellement en vigueur, cessait d'être exécutable, ce qui lui ôtait toute efficacité. Cependant, pourvu qu'il maintînt au moins l'Autriche neutre, il fallait nous en contenter, et ne pas ébranler nous-mêmes ce qui en restait, en fournissant l'occasion de répéter sans cesse qu'il n'était plus applicable aux circonstances. M. de Narbonne était assurément allé trop loin, mais loin dans la voie où on l'avait dirigé, et où on l'avait constamment poussé à marcher plus vite.

Pour atténuer l'effet de sa déclaration, M. de Metternich accorde que le corps polonais ne sera point désarmé en traversant le territoire autrichien. M. de Metternich, qui ne désirait pas une rupture avec la France, sentit que dans les craintes de M. de Narbonne il y avait cependant quelque chose de fondé, c'était la possibilité d'un éclat entre le prince Poniatowski et le général comte de Frimont, si on persistait à désarmer le corps polonais. Heureusement il était facile d'y remédier, et il n'y manqua pas. Déjà il avait concédé que le bataillon français compris dans l'armée polonaise ne serait point désarmé à son entrée sur le territoire autrichien. Il accorda de même que l'armée polonaise, toujours libre d'ailleurs de ne pas se retirer derrière la frontière autrichienne si elle préférait combattre seule contre les Russes, aurait elle aussi la faculté, si elle voulait traverser la Bohême pour se rendre en Saxe, de conserver ses armes pendant le trajet. Il promit enfin qu'elle trouverait à chaque gîte le logement et les vivres nécessaires.—Il a suffi à l'empereur François, dit M. de Metternich, de savoir que l'empereur Napoléon, dans un sentiment de susceptibilité militaire que justifie sa gloire, ait désapprouvé, quant au corps polonais, l'exécution d'une formalité qui est toute du droit des gens, pour qu'il y ait spontanément renoncé. Pourtant, ajouta M. de Metternich, l'empereur François demande avec instance que le séjour d'un corps en armes sur le territoire neutre soit le plus court possible.—

L'inconvénient de ces contestations n'était pas seulement de faciliter à l'Autriche des déclarations dont elle devait plus tard faire un usage funeste pour nous, mais de la porter à désespérer de notre raison, en nous voyant si impérieux, si peu accommodants, et de mûrir ainsi plus vite la fatale résolution qu'autour d'elle tout l'invitait à prendre. On pouvait effectivement, après chaque scène de ce genre, s'apercevoir que M. de Metternich était plus gêné, plus contraint avec nous, c'est-à-dire plus engagé avec nos adversaires. Chaque fois on les entendait eux-mêmes à Vienne se vanter plus hautement de l'avoir conquis, tellement que le retentissement de ces propos arrivait à M. de Narbonne par tous les échos de la cour et des salons.

Premier effet à Vienne de la bataille de Lutzen. Cependant le bruit des derniers événements militaires vint heureusement interrompre ces tristes contestations. Tout à coup on apprit qu'une grande bataille avait été livrée, que des torrents de sang avaient coulé, et que nous étions battus, à en croire les propagateurs de nouvelles, qui pour la plupart étaient nos ennemis. Partout on affirmait notre défaite avec une assurance inouïe. On se fondait pour répandre ces rumeurs sur des lettres mêmes de l'empereur Alexandre (non pas, il est vrai, du roi de Prusse, trop sage pour écrire de telles choses, mais sur plusieurs lettres des généraux prussiens). L'empereur Alexandre était si content de lui, les généraux prussiens avaient le sentiment de s'être si bravement battus, qu'ils ne se sentaient presque pas vaincus, bien qu'ils le fussent au point de ne pouvoir tenir nulle part. L'ambassadeur d'Angleterre, lord Cathcart, militaire expérimenté, témoin de la bataille, avait trouvé ces mensonges ridicules, et avait dit lui-même que si on ne remportait que des victoires de ce genre, il faudrait bientôt traiter à tout prix. Les nombreux amis de la coalition soutiennent que les Français ont été battus. M. de Metternich avait trop d'esprit pour ajouter foi à de pareilles forfanteries. Pourtant les assertions étaient si positives, qu'il en était surpris, ne croyant pas qu'on pût mentir à ce point, et il en exprima son étonnement à M. de Narbonne. Esprit et fierté de M. de Narbonne. C'est dans ces positions que le grand seigneur, militaire, spirituel et fier, se révélait chez M. de Narbonne avec tous ses avantages.—Nous sommes vaincus, dit-il à tout le monde, soit ... Nous verrons dans quelques jours sur quelle route seront les vaincus et les vainqueurs.—Quatre jours après, en effet, on apprit que les soi-disant vaincus étaient aux portes de Dresde, et les soi-disant vainqueurs au delà de l'Elbe. La victoire de Lutzen bientôt appréciée à Vienne. La confusion en fut d'autant plus grande. Dans les salons de Vienne, on se déchaîna contre l'incapacité militaire des deux souverains alliés, mais, au lieu d'être plus porté vers nous, on insista davantage sur la nécessité pour l'Autriche de courir à leur secours, et de s'unir à eux afin de sauver l'Europe d'un joug intolérable.

M. de Metternich vient féliciter M. de Narbonne, et paraît pressé, à la vue des événements qui se précipitent, de signifier la médiation autrichienne. M. de Metternich se transporta tout de suite chez M. de Narbonne, et, avec une assurance qui n'était pas sans sincérité, lui dit que les victoires de Napoléon ne l'étonnaient point, car il avait basé sur ces victoires tous ses calculs pacifiques; que pour rendre la paix acceptable, il fallait faire tomber les deux tiers au moins des propositions russes, anglaises, prussiennes; que la victoire de Lutzen servirait à cela, qu'il y avait compté, et qu'il eût été trompé dans ses espérances s'il en avait été autrement (assertion qui était vraie, quoiqu'elle pût paraître singulière); mais qu'il restait un tiers de ces propositions dont il était impossible de méconnaître la raison, la justice, la sagesse, et qu'il fallait les admettre; qu'il était temps pour le cabinet de Vienne de se saisir enfin de son rôle de médiateur, pris à l'instigation de la France, et avec le consentement des autres puissances belligérantes; que bientôt il serait trop tard, au train dont marchaient les affaires, pour exercer ce rôle utilement; qu'il allait donc expédier immédiatement deux plénipotentiaires, l'un pour le quartier général français, l'autre pour le quartier général russe; qu'il fallait, pour être écouté, choisir des porteurs de paroles agréables à ceux auxquels on les adressait; que le général comte de Bubna ayant paru plaire à Napoléon (nous avons dit qu'il était militaire et homme d'esprit), Choix de M. de Bubna pour l'envoyer à Napoléon, et de M. de Stadion pour l'envoyer aux souverains de Russie et de Prusse. on le lui renvoyait; que M. de Stadion, célèbre jadis dans le parti anti-français, avait plus de chances qu'un autre d'être bien accueilli au quartier général des coalisés, et qu'on allait l'y acheminer; que loin d'être un ennemi dangereux pour la France, il lui serait plus utile qu'un ami, car il mettrait d'autant plus de hardiesse à dire aux Russes et aux Prussiens les vérités qu'il importait de leur faire entendre; que d'accord aujourd'hui avec l'empereur et M. de Metternich sur les conditions de la médiation et de la paix, il était seul capable, en s'appuyant sur les victoires de Napoléon, de faire agréer ces conditions aux puissances belligérantes.—En toutes ces choses M. de Metternich avait raison, et il était doublement habile, car, outre qu'il choisissait dans M. de Stadion un négociateur qui, par cela même qu'il nous était hostile, obtiendrait plus de crédit chez les coalisés, il occupait et compromettait un rival, un antagoniste, le chef en un mot du parti anti-français, du parti qui voulait le plus tôt possible la guerre avec nous. Ôter un tel chef à ce parti, c'était pour soi et pour nous la meilleure des conduites.