À peine nos colonnes entraient-elles dans Dresde, qu'une députation municipale vint à la rencontre du prince vice-roi, afin d'implorer sa clémence. La ville en effet, au souvenir de la conduite qu'elle avait tenue depuis un mois, était fort alarmée. Elle avait voulu assaillir les Français, qui ne s'étaient sauvés que par leur bonne attitude; elle avait reçu les souverains étrangers sous des arcs de triomphe, et jonché de fleurs la route qu'ils parcouraient. Elle avait adressé des instances et même des menaces à son roi, pour qu'il suivît l'exemple du roi de Prusse, et, il faut le dire, ce qui était fort légitime de la part des Prussiens, l'était un peu moins de la part des Saxons, que nous avions relevés au lieu de les abaisser. Les habitants attendaient donc avec une sorte d'effroi ce que Napoléon déciderait à leur égard. Il était accouru effectivement, et était arrivé aux portes de la ville un peu après le vice-roi, qui, avec sa modestie accoutumée, avait renvoyé à son père la députation municipale.
Accueil fait par Napoléon à la députation municipale de Dresde. Napoléon reçut à cheval les clefs de Dresde, en disant avec hauteur à ceux qui les lui présentaient qu'il voulait bien accepter les clefs de leur ville, mais pour les remettre à leur souverain; qu'il leur pardonnait leurs mauvais traitements envers les Français, mais qu'ils n'en devaient de reconnaissance qu'au roi Frédéric-Auguste; que c'était en considération des vertus, de l'âge, de la loyauté de ce prince, qu'il les dispensait de l'application des lois de la guerre; qu'ils se préparassent donc à l'accueillir avec les respects qu'ils lui devaient, à relever, mais pour lui seul, les arcs de triomphe qu'ils avaient si imprudemment dressés à l'empereur Alexandre, et qu'ils le remerciassent bien en le revoyant de la clémence avec laquelle ils étaient traités en ce moment, car sans lui l'armée française les eût foulés aux pieds comme une ville conquise; que toutefois ils y prissent garde, et ne fissent rien pour favoriser l'ennemi, car le moindre acte de trahison serait immédiatement suivi de châtiments terribles. Cela dit, Napoléon leur ordonna de préparer du pain pour ses colonnes en marche.
Napoléon songe à passer tout de suite l'Elbe, mais ailleurs qu'à Dresde, afin d'épargner à cette ville les ravages de la guerre. La plus grande discipline fut prescrite aux troupes, et observée par elles. Napoléon cependant voulait franchir l'Elbe pour faire évacuer aux Russes la ville neuve, afin d'éviter les combats d'une rive à l'autre, qui ne pouvaient qu'endommager cette belle capitale. Il ne voulait pas même attendre que le général Lauriston eût exécuté son passage à Meissen, cette opération n'étant pas certaine, et dépendant des obstacles et des moyens que ce général rencontrerait. À peine avait-il donné une heure aux premières dispositions que réclamait le paisible établissement de l'armée, qu'il remonta à cheval pour opérer une reconnaissance des bords de l'Elbe. Reconnaissance des bords de l'Elbe exécutée par Napoléon en personne. Au pont de pierre qui est au milieu même de la ville, les arches en bois avaient été incendiées, et bien que le passage fût facile à rétablir, il était impossible de le faire sans provoquer une canonnade, et sans la rendre, ce que Napoléon cherchait à éviter. Les Russes logés dans les maisons qui bordaient la rive droite de l'Elbe lui tirèrent quelques coups de fusil dont il ne tint compte, et il sortit de la ville pour aller reconnaître les passages au-dessus et au-dessous. Au-dessus le passage n'était pas praticable, parce que la rive droite, sur laquelle il fallait aborder, dominait la rive gauche, de laquelle on devait partir. Napoléon descendit au galop au-dessous de Dresde, et suivant le cours de l'Elbe, qui à une petite lieue fait un détour au midi, il trouva à Priesnitz un terrain propre à un passage de vive force. En cet endroit la rive que nous occupions dominait celle qu'occupaient les Russes, et on y pouvait établir de l'artillerie pour protéger les opérations de l'armée, Napoléon disposa toutes choses pour le lendemain même, 9 mai. Quelques bateaux, restes du pont établi au-dessus de la ville, quelques embarcations ramassées par la cavalerie le long du fleuve, avaient été réunis et mis à l'abri des entreprises de l'ennemi pour être employés le jour suivant.
Choix de Priesnitz pour point de passage. Le lendemain en effet Napoléon, à cheval dès la pointe du jour, descendit à Priesnitz avec une forte colonne d'infanterie et toute l'artillerie de la garde, et fit commencer le passage sous ses yeux. Les Russes étaient rangés sur l'autre rive, et paraissaient résolus à la défendre. Napoléon ordonna l'établissement d'une forte batterie sur les hauteurs de Priesnitz, afin de balayer la plage située vis-à-vis, et fit monter sur-le-champ les voltigeurs dans les embarcations qu'on s'était procurées. Trois cents passèrent à la fois, et chassèrent les tirailleurs russes, tandis que par un va-et-vient continuel d'autres allèrent les rejoindre et les renforcer. Sur-le-champ ils commencèrent un fossé pour se couvrir, pendant que la canonnade s'établissait au-dessus de leur tête. Les Russes amenèrent de l'artillerie, Napoléon en amena davantage, et bientôt ce fut sous le feu de cinquante pièces de canon russes, et de quatre-vingts françaises, que le travail du pont fut continué. Les boulets tombaient de tout côté, et l'un de ces boulets venant heurter un magasin de planches près duquel Napoléon était placé, lui lança à la tête un éclat de bois, qui l'atteignit sans le blesser.—Quelques Italiens rangés en cet endroit cédèrent à un mouvement de peur, pour lui plus que pour eux.—Non fa male, leur dit-il, en les qualifiant de quelques expressions plaisantes, et provoquant parmi eux de grands éclats de rire, il les fit, à son exemple, rester gaiement sous une grêle de projectiles.
NAPOLÉON AU PASSAGE DE L'ELBE.
Karl Girardet del.
Paul Girardet sc.
Les Français passent l'Elbe à Priesnitz, à Dresde et à Meissen. La place n'étant plus tenable pour les Russes sous les quatre-vingts bouches à feu des Français, ils se retirèrent, et cessèrent d'opposer des obstacles au travail du pont, qui ne devait être achevé que le lendemain 10. Heureusement les Russes avaient aussi évacué la ville neuve, et là le passage pouvait être rétabli sur-le-champ sans provoquer de canonnade. Des madriers furent jetés sur les piliers en pierre des arches détruites, et on put communiquer entre les deux parties de la ville. Nos troupes allèrent occuper le faubourg de Neustadt, ou ville neuve. Ce même jour le général Bertrand et le maréchal Oudinot arrivèrent. Napoléon les répartit entre Dresde et Pirna. Il apprit que le général Lauriston avait rencontré à Meissen la queue des Prussiens, et qu'il avait réussi à franchir l'Elbe sans grande difficulté. Nous étions donc sur tous les points maîtres du cours de ce fleuve, et en possession tranquille de la capitale de la Saxe. La promesse de Napoléon qui avait dit qu'il renverrait les coalisés plus vite qu'ils n'étaient venus, se trouvait accomplie, car, entré en campagne le 1er mai, il était le 10 possesseur de la Saxe, et avait rejeté les coalisés au delà de l'Elbe.
Napoléon avant de poursuivre les coalisés sur l'Oder, est obligé de s'arrêter quelques jours à Dresde. Avant de les suivre plus loin, Napoléon résolut de s'arrêter quelques jours à Dresde, pour rallier ses troupes et les faire reposer, pour recueillir les divers corps de cavalerie qui s'apprêtaient à le rejoindre, pour rappeler le roi de Saxe dans ses États, et adapter enfin ses combinaisons militaires à celles des coalisés. Les projets des Prussiens et des Russes n'étaient pas encore parfaitement clairs, et on en recevait des rapports contradictoires. Il semblait cependant qu'ils nous livraient Berlin, et qu'ils mettaient au-dessus de l'intérêt bien grand sans doute de défendre cette capitale, l'intérêt plus grand encore de rester réunis, et surtout de se tenir toujours appuyés à l'Autriche, ce qui rendait la conduite des affaires diplomatiques aussi importante à cette heure que celle des affaires militaires. Napoléon, après avoir de nouveau assigné au corps de Ney la direction de Torgau, ce qui lui laissait la liberté de l'acheminer sur Berlin ou de le ramener sur Dresde, après avoir renouvelé et précisé davantage les ordres qui devaient porter ce corps à 80 mille hommes, s'occupa sur-le-champ des affaires diplomatiques, qui réclamaient en effet toute son attention.