Les souverains alliés ordonnent enfin la retraite. Il est près de huit heures, la confusion des idées commence à envahir l'état-major des coalisés. Frédéric-Guillaume et Alexandre, réunis avec leurs généraux sur l'éminence du haut de laquelle ils apercevaient la bataille, délibèrent sur ce qu'il reste à faire. Blucher plus véhément que jamais, et le bras en écharpe, veut qu'à la tête de la garde russe on se précipite de nouveau sur le centre des Français. Selon lui Miloradovitch arrivera dans la nuit, pour servir de réserve et couvrir la retraite de l'armée s'il faut se retirer. On peut donc risquer sans regret toutes les troupes qui n'ont pas encore combattu. Wittgenstein et Diebitch répondent avec raison qu'on est débordé à droite vers Eisdorf, à gauche vers Starsiedel, que si on insiste on s'expose à être enveloppé, et à laisser au moins une partie de l'armée alliée dans les mains de Napoléon, qu'enfin le chef de l'artillerie n'a plus de munitions.—En présence de telles raisons il n'y a plus qu'à battre en retraite. On en donne l'ordre en effet. Blucher, indigné, exécute une dernière charge de cavalerie qui répand quelque trouble dans l'une des divisions de Marmont. Mais Blucher indigné, s'écrie au milieu de l'obscurité qui s'étend déjà sur les deux armées, que tant de sang généreux ne doit pas avoir été versé en vain, que la journée n'est pas perdue, qu'il va le prouver avec sa cavalerie seule, et qu'il fera rougir ceux qui se montrent si pressés d'abandonner une victoire presque assurée. Il restait en effet environ quatre à cinq mille hommes de cavalerie prussienne, principalement de la garde royale, qu'on pouvait encore mener au combat: il les réunit, se met à leur tête, et, bien que la nuit soit commencée, il fond comme un furieux sur les troupes françaises qui se trouvent à la gauche des alliés, en avant de Starsiedel, et qui sont celles du corps de Marmont. Les soldats de ce maréchal fatigués d'une longue journée de combat, étaient à peine en rang. Le premier régiment, le 37e léger, de récente formation, surpris par cette subite irruption de la cavalerie prussienne, se débande. Marmont accouru avec son état-major, est lui-même emporté dans la déroute. Descendu de cheval, marchant à pied le bras en écharpe, il est ramené avec les soldats fugitifs du 37e. Mais les divisions Bonnet et Compans formées à temps, résistent à tous les emportements de Blucher. Malheureusement, au milieu de l'obscurité, tirant indistinctement sur tout ce qui venait vers elles, elles tuent quelques soldats du 37e, plusieurs même des officiers de Marmont, notamment celui qu'il avait envoyé auprès de Napoléon après la bataille de Salamanque, le colonel Jardet.
Ce trouble passager est bientôt apaisé, et nous nous couchons enfin sur ce champ de bataille, couvert de ruines, inondé de sang, que les coalisés sont obligés de nous abandonner après nous l'avoir disputé si longtemps. Mais nous ne possédions plus la belle cavalerie que nous avions autrefois pour courir à la suite des vaincus, et ramasser par milliers les prisonniers et les canons. D'ailleurs devant un ennemi se battant avec un pareil acharnement, il y avait lieu d'être circonspect, et il fallait renoncer à recueillir tous les trophées de la victoire.
Gain définitif de la bataille. Napoléon voulut qu'on restât en place: il savait bien que de Kaja comme d'un roc inébranlable il avait arrêté la fougue de ses ennemis, follement enivrés de leurs succès, et qu'ils ne feraient pas un pas de plus. Il était vrai en effet qu'à partir de ce moment sa fortune devait se rétablir, à une condition toutefois, c'est que sa raison se rétablirait elle-même. Il coucha sur le champ de bataille, attendant le lendemain pour recueillir ce qu'il pourrait des trophées de sa victoire, mais appréciant déjà très-bien quelle en serait la portée.
Résultats de la victoire de Lutzen. Le lendemain 3 mai, il était à cheval dès la pointe du jour pour faire relever les blessés, remettre l'ordre dans ses troupes, et poursuivre l'ennemi. Il traversa au galop cet enfoncement de terrain, où les villages de Rahna, de Klein-Gorschen et de Gross-Gorschen brûlaient encore, remonta vers la position que les deux souverains alliés avaient occupée pendant la bataille, et vit plus clairement ce qu'on avait voulu essayer contre lui, c'est-à-dire le tourner, tandis qu'il tournait les autres. Mais sa rare prévoyance, en se ménageant à Kaja un pivot solide autour duquel il pouvait manœuvrer en sûreté, avait complétement déjoué le plan de ses ennemis. Avec la cavalerie perdue en Russie il les aurait pris par milliers. Dans l'état des choses, il ne put ramasser que des blessés et des canons démontés, et de ces trophées il en recueillit un grand nombre. Sur les 92 mille hommes de l'armée coalisée, 65 mille à peu près avaient été engagés, mais avec acharnement. De notre côté il n'y en avait pas eu beaucoup plus, car quatre divisions de Ney, deux de Marmont, une de la garde, deux de Macdonald, avaient seules participé à l'action. Sur ces corps, la perte était grande des deux côtés. Les Prussiens et les Russes, surtout les Prussiens, avaient perdu au moins vingt mille hommes et nous dix-sept ou dix-huit mille. Nous en avions même perdu plus que l'ennemi jusqu'au moment où la formidable artillerie de la garde avait fait pencher en notre faveur la balance du carnage. Les Prussiens s'étaient conduits héroïquement, les Russes sans passion mais bravement. Les uns et les autres avaient montré dans leurs conseils la confusion d'une coalition. Notre infanterie s'était comportée avec le courage impétueux de la jeunesse, et avait eu l'avantage d'être dirigée par Napoléon lui-même. Celui-ci n'avait jamais plus exposé sa vie, plus déployé son génie, montré à un plus haut degré les talents non-seulement d'un général à grandes vues qui prépare savamment ses opérations, mais du général de bataille qui sur le terrain, et selon la chance des événements, change ses plans, bouleverse ses conceptions, pour adopter celles que la circonstance exige. C'était le cas d'être satisfait, quoique les résultats matériels ne fussent pas aussi considérables qu'ils l'avaient été jadis, quand nous avions toutes les armes à leur état de perfection, et que nous combattions contre des adversaires qui n'avaient pas encore la résolution du désespoir; c'était, disons-nous, le cas d'être satisfait, et pour Napoléon de remercier cette généreuse nation qui lui avait encore une fois prodigué son sang le plus pur, et d'être sage, au moins pour elle! Napoléon allait-il accueillir cette faveur du ciel dans l'esprit où il aurait fallu la désirer et la recevoir, dans l'esprit avec lequel la nation l'avait attendue et payée de son sang, et n'allait-il pas revenir à tous les rêves de son insatiable ambition? C'est ce que les événements devaient bientôt décider.
Pour le moment il n'y avait qu'à profiter de la victoire, et dans l'art d'en profiter Napoléon n'avait pas plus d'égal que dans celui de la préparer. Après avoir passé la journée du 3 mai sur le champ de bataille, et l'avoir employée à ramasser ses blessés, à remettre ensemble ses corps ébranlés par un choc si rude, à recueillir surtout des renseignements sur la marche de l'ennemi, il reconnut promptement à quel point le coup porté aux coalisés était décisif, car malgré leurs fastueuses prétentions, ils rétrogradaient en toute hâte. On n'apercevait sur les routes que des colonnes de troupes ou d'équipages en retraite, et on les voyait sans pouvoir les saisir faute de cavalerie. Mais il était évident qu'ils ne s'arrêteraient plus qu'à l'Elbe, et peut-être à l'Oder. Fausseté du langage tenu par les coalisés sur la bataille de Lutzen. Cette défaite, réelle, incontestable, ne les empêchait pas de tenir le langage le plus arrogant. Alexandre, tout joyeux de s'être bien comporté au feu, osait appeler cette journée une victoire, et, il faut le dire, c'était une triste habitude de ses généraux d'en imposer étrangement sur les événements militaires, comme s'ils n'avaient pas fait depuis deux siècles d'assez grandes choses pour être véridiques. Toutefois, qu'il en fût ainsi chez les Russes, on pouvait le concevoir, car on ment aux nations en proportion de leur ignorance; mais les Allemands auraient mérité qu'on leur débitât moins de mensonges sur cette journée! Pourtant les Prussiens, tout étourdis apparemment d'avoir tenu tête à Napoléon, eurent le courage d'écrire partout, surtout à Vienne, qu'ils avaient remporté une véritable victoire, et que s'ils se retiraient c'était faute de munitions, et par un simple calcul militaire! Calcul soit, mais celui du vaincu qui va chercher ses sûretés loin de l'ennemi dont il ne peut plus soutenir l'approche. Les coalisés en effet marchèrent aussi vite que possible pour repasser l'Elster, la Pleiss, la Mulde, l'Elbe, et mettre cent lieues de pays entre eux et les Français.
Vive poursuite des coalisés. Napoléon après s'être convaincu de l'importance de cette bataille de Lutzen par la promptitude de l'ennemi à battre en retraite, écrivit à Munich, à Stuttgard, à Paris, des lettres pleines d'un juste orgueil, et d'une admiration bien méritée pour ses jeunes soldats. Il alla coucher le 3 au soir à Pegau, et, suivant son usage, se leva au milieu de la nuit pour ordonner ses dispositions de marche. Il se pouvait que les coalisés prissent deux directions, que les Prussiens gagnassent par Torgau la route de Berlin, afin d'aller couvrir leur capitale, et que les Russes suivissent la route de Dresde pour rentrer en Silésie. Il se pouvait au contraire qu'abandonnant Berlin à son sort, et au zèle du prince royal de Suède, les coalisés continuassent à marcher tous ensemble sur Dresde, restant appuyés aux montagnes de la Bohême et à l'Autriche, pour décider celle-ci en leur faveur, en lui affirmant qu'ils étaient victorieux, ou que, s'ils ne l'étaient pas cette fois, ils le seraient la prochaine. L'une et l'autre de ces manières d'agir étaient possibles, car pour l'une et pour l'autre il y avait de fortes raisons à faire valoir. Si en effet il importait fort de demeurer réunis, et de se tenir serrés à l'Autriche, il importait également de ne pas abandonner Berlin et toutes les ressources de la monarchie prussienne aux Français. Napoléon envoie sous les ordres du maréchal Ney une colonne de 80 mille hommes, lui peut éventuellement marcher sur Berlin ou se replier sur lui. Napoléon combina ses dispositions dans cette double hypothèse. Si les coalisés se divisaient, il pouvait se diviser aussi, et d'une part envoyer une colonne de 80 mille hommes à la suite des Prussiens, laquelle les poursuivrait à outrance, passerait l'Elbe après eux, puis entrerait victorieuse à Berlin, et d'autre part marcher lui-même avec 140 mille hommes à la suite des Russes, les talonner sans relâche, pénétrer dans Dresde avec eux, puis les rejeter en Pologne. Si au contraire les coalisés ne se séparaient point, il fallait suivre leur exemple, ajourner la satisfaction d'entrer à Berlin, et poursuivre en masse un ennemi qui se retirait en masse. Napoléon, avec une profondeur de combinaisons dont il était seul capable, arrêta son plan de manière à pouvoir se plier à l'une ou à l'autre hypothèse. Il laissa le corps de Ney en arrière pour se remettre de ses blessures, car sur 17 ou 18 mille hommes morts ou blessés de notre côté, ce corps en avait eu 12 mille à lui seul. Il autorisa le maréchal à rester deux jours à Lutzen pour y établir dans un bon hôpital ses blessés les plus maltraités, et préparer le transport à Leipzig de ceux qui étaient moins gravement atteints. Il lui ordonna d'entrer ensuite à Leipzig en grand appareil. Cette ville avait montré un esprit assez hostile pour qu'on ne lui épargnât pas le spectacle de nos triomphes, et la terreur de nos armes. De Leipzig le maréchal devait marcher sur Torgau, et y rallier les Saxons, raffermis probablement dans leur fidélité par la victoire de Lutzen. En les replaçant avec la division Durutte sous le général Reynier, c'était un corps de 14 à 15 mille hommes dont le maréchal Ney se trouverait renforcé. Napoléon lui donna en outre le maréchal Victor, non-seulement avec les seconds bataillons de ce maréchal réorganisés à Erfurt, mais avec une partie de ceux du maréchal Davout, que celui-ci devait prêter pour quelques jours. Le maréchal Victor pouvait avoir ainsi vingt-deux bataillons, faisant environ 15 ou 16 mille hommes. Enfin restait la division Puthod, la quatrième du corps de Lauriston, laissée avec le général Sébastiani sur la gauche de l'Elbe, pour châtier les Cosaques de Tettenborn, de Donnenberg et de Czernicheff. Napoléon prescrivit à cette division de se diriger en toute hâte sur Wittenberg, pour se joindre au delà de Torgau au maréchal Ney. Il s'en fiait de la sûreté du bas Elbe et des départements anséatiques au général Vandamme, qui déjà était à Brême avec une partie des bataillons des anciens corps recomposés, et à la victoire de Lutzen elle-même. Le maréchal Ney, qui de ses 48 mille hommes en conservait 35 ou 36, allait donc recueillir Reynier avec 15 ou 16 mille Français et Saxons, le duc de Bellune avec 15 mille Français, le général Sébastiani avec 14 mille, ce qui devait former un total de 80 mille hommes sous huit jours. C'est à lui que revenait l'honneur de poursuivre Blucher, si Blucher prenait la route de Berlin, et d'entrer dans cette capitale après lui. Napoléon voulait ainsi opposer la fougue de Ney à la fougue du héros de la Prusse. Si au contraire l'ennemi ne s'étant pas divisé, songeait à combattre encore une fois avant de repasser l'Elbe, ce qui était peu vraisemblable, il suffisait de deux jours pour ramener les 80 mille hommes de Ney dans le flanc de l'armée coalisée. Napoléon poursuivant au lieu d'être poursuivi, avait le choix du moment et du lieu où il lui conviendrait de livrer une seconde bataille.
Napoléon marche lui-même sur Dresde avec une masse de 140 mille hommes. Napoléon se réservait le soin de marcher lui-même à la suite de la principale masse des coalisés avec Oudinot et Bertrand, renforcés l'un d'une division bavaroise, l'autre d'une division wurtembergeoise, avec Marmont qui n'avait pas perdu plus de 6 à 700 hommes, avec Macdonald qui en avait perdu à peine 2 mille, avec Lauriston qui en avait laissé 6 ou 700 devant Leipzig, avec la garde enfin, diminuée d'un millier d'hommes, c'est-à-dire avec environ 140 mille combattants. Ces dispositions arrêtées, et après avoir recommandé à Ney de bien remettre ses troupes, d'exiger l'établissement de six mille lits pour ses blessés à Leipzig, de se pourvoir dans la même ville de tout ce dont il aurait besoin, Napoléon partit de Pegau en trois colonnes. La principale, composée de Macdonald, de Marmont, de la garde, et dirigée par le prince Eugène en personne, devait gagner par Borna la grande route de Dresde, celle qui passe par Waldheim et Wilsdruff. La seconde, composée de Bertrand et d'Oudinot, se tenant à quatre ou cinq lieues sur la droite, devait suivre par Rochlitz, Mittwejda et Freyberg le pied des montagnes de Bohême. La troisième, formée du corps de Lauriston seulement, et se tenant à quelques lieues sur la gauche, devait par Wurtzen courir sur Meissen, l'un des points de passage de l'Elbe les plus utiles à occuper, et lier Napoléon avec le maréchal Ney. L'ennemi était assez évidemment en retraite pour qu'on ne fût pas exposé à le trouver en masse sur un point quelconque, et des colonnes de cinquante, de soixante mille hommes, suffisaient pour toutes les rencontres probables. D'ailleurs en quelques heures on pouvait réunir deux de ces colonnes, ce qui permettait de prévenir tout accident, et outre qu'on vivait plus à l'aise, qu'on s'éclairait mieux en suivant les trois routes qui menaient à l'Elbe, on avait aussi la chance d'envelopper par cette sorte de réseau les détachements égarés, qu'on ne pouvait pas prendre à la course faute de cavalerie.
Départ pour Dresde le 5 mai. Napoléon partit le 5 mai au matin pour Borna, afin de se mettre à la suite de sa principale colonne. Le prince Eugène le précédait. Arrivé à Kolditz sur la Mulde, ce prince trouva l'arrière-garde des Prussiens postée le long de la rivière, dont les ponts étaient détruits. Il remonta un peu à droite, découvrit un passage pour une colonne et pour une partie de son artillerie, et vint s'établir sur une hauteur qui dominait la grande route de Dresde. Les Prussiens furent alors obligés d'abandonner les bords de la rivière, et de se retirer en toute hâte, en défilant sous le feu de vingt pièces de canon. Ils perdirent ainsi quelques centaines d'hommes, et se retirèrent vers Leissnig, en passant à travers les lignes d'un corps russe qui était en position à Seyfersdorf, en avant de Harta. Combat d'arrière-garde contre le général Miloradovitch. Ce corps était celui de Miloradovitch, qu'une fausse combinaison avait privé d'assister à la bataille de Lutzen. Miloradovitch était un vaillant homme, impatient de se signaler, comme il l'avait déjà fait tant de fois, et désireux aussi de répondre aux Prussiens, qui se plaignaient fort de ce qu'à Lutzen on avait laissé peser sur eux seuls tout le poids de la bataille, propos assez fréquents entre alliés associés à une œuvre aussi difficile que la guerre. Après s'être ouvert pour laisser défiler les Prussiens, Miloradovitch reforma ses rangs, et profitant des avantages de sa position, il tint ferme. Le prince Eugène l'attaqua avec vigueur, et ne parvint à le déloger qu'en le tournant. On perdit 7 à 800 hommes de part et d'autre, mais faute de cavalerie nous ne pûmes faire de prisonniers. Les Russes, bien qu'ayant sacrifié plusieurs centaines d'hommes pour ralentir notre marche, furent obligés de nous livrer un grand nombre de voitures chargées de blessés, et d'en détruire beaucoup d'autres chargées de bagages.
On les poursuivit le 6 et le 7 sans relâche, Napoléon voulant arriver à Dresde le 8 mai au plus tard. Les Prussiens avaient pris la route de Meissen, les Russes celle de Dresde, sans qu'on pût encore conclure de cette double direction qu'ils se sépareraient, les uns pour couvrir Berlin, les autres pour couvrir Breslau. Napoléon ayant dirigé le corps de Lauriston par Wurtzen sur Meissen, le pressa de hâter sa marche vers l'Elbe, afin de surprendre, s'il était possible, le passage de ce fleuve, ce qui était d'un grand intérêt, car nous avions des pontonniers et pas de pontons, ce matériel lourd à porter étant fort en arrière. Napoléon avait une autre raison de pousser vivement le général Lauriston sur Meissen pour y franchir l'Elbe, c'était le désir de faire tomber ainsi la résistance qu'on essayerait peut-être de nous opposer à Dresde même. On ne pouvait en effet tenter un passage de vive force auprès de cette ville qu'en s'exposant à la détruire, et c'était déjà bien assez d'avoir fait sauter deux arches de son pont de pierre, accident de guerre auquel elle avait été infiniment sensible, sans endommager encore les beaux édifices dont ses électeurs l'avaient décorée.
Arrivée devant Dresde le 8 mai. Le 7 on se porta sur Nossen et Wilsdruff. Le vice-roi trouva Miloradovitch arrêté dans une bonne position qu'il semblait résolu à défendre. On la lui enleva brusquement, et on lui fit payer par quelques centaines d'hommes cette inutile bravade. Le lendemain 8 mai on parut sur cet amphithéâtre de collines, du haut duquel on aperçoit la belle ville de Dresde, assise sur les deux bords de l'Elbe et au pied des montagnes de Bohême, comme Florence sur les deux bords de l'Arno et au pied de l'Apennin. Le temps était superbe, la campagne émaillée des fleurs du printemps présentait l'aspect le plus riant, et c'était le cœur serré qu'on regardait ce riche bassin, exposé, si l'ennemi résistait, à devenir en quelques heures la proie des flammes. On descendit les gradins de cet amphithéâtre en autant de colonnes qu'il y avait de routes rayonnant vers Dresde, et l'on vit avec joie les noires colonnes de l'armée russe, renonçant à combattre, s'enfoncer dans les rues de la ville, et repasser l'Elbe dont elles brûlèrent les ponts. Les Russes évacuent la ville et se couvrent de l'Elbe, en brûlant les ponts. Depuis la rupture du pont de pierre, on avait pour le service des armées coalisées établi trois passages, un avec des bateaux au-dessus de la ville, un au-dessous avec des radeaux, un dans la ville même, en remplaçant par deux arches en charpente les deux arches de pierre que le maréchal Davout avait fait sauter. On aperçut tous ces ponts en flammes, ce qui annonçait que les Russes cherchaient un asile derrière l'Elbe. Nous entrâmes donc dans la ville principale, c'est-à-dire dans la vieille ville, laquelle est située sur la gauche du fleuve, et les Russes restèrent dans la ville neuve, située sur la rive droite.