C'était l'instant où le maréchal Ney, dépêché par Napoléon, arrivait de Leipzig au galop, amenant au pas de course celles de ses divisions qui étaient en arrière de Kaja. Blucher allait enfin rencontrer une énergie capable de contenir la sienne. Ney renvoyé à Kaja par Napoléon, y arrive au galop. Ney, chemin faisant, avait fait prendre les armes aux divisions qui n'étaient pas encore engagées. Il avait dirigé celle de Marchand, composée des Allemands des petits princes, au delà du Floss-Graben, sur Eisdorf, par la route que suivait Macdonald pour déborder l'ennemi. Il avait ordonné à la division Ricard, placée entrée Lutzen et Kaja, de le rejoindre le plus promptement possible, et trouvant celle de Brenier à Kaja même, il s'était mis à sa tête pour marcher à l'appui de Souham et de Girard, repoussés de Klein-Gorschen et de Rahna.
L'action était en ce moment d'une extrême violence. À l'aspect de ce visage énergique de Ney, aux yeux ardents, au nez relevé, dominant un corps carré d'une force athlétique, nos jeunes soldats reprennent confiance. À la tête de la division Brenier, Ney reprend Klein-Gorschen et Rahna. Ney les rallie derrière la division Brenier, et, comme invulnérable sous un feu continu d'artillerie, fait toutes ses dispositions pour reconquérir les villages abandonnés. On y marche en effet, baïonnette baissée. On trouve les Prussiens qui les dépassaient déjà, et qui n'entendaient pas abandonner leur conquête. Pourtant, si pour les Prussiens il s'agit de rétablir la grandeur de leur patrie, il s'agit pour nos généraux, pour nos officiers, de conserver la grandeur de la nôtre, et, remplissant nos conscrits du feu qui les anime, ils les poussent en avant, et rentrent dans Klein-Gorschen d'un côté, dans Rahna de l'autre. Là le combat devient furieux. On lutte corps à corps au milieu des ruines de ces villages. Souham, Girard, revenus dans Klein-Gorschen et Rahna à la suite de Brenier, y établissent de nouveau leurs soldats, qui n'avaient jamais vu le feu, et qui assistant pour leur début à l'une des plus cruelles boucheries de cette époque, étaient comme enivrés par la poudre et la nouveauté du spectacle. Ils restent maîtres des deux villages, et repoussent les Prussiens jusque sur Gross-Gorschen, leur première conquête.
Arrivée de Napoléon au point où se livre la bataille. Ses dispositions. Napoléon arrive sur ces entrefaites, parcourant les files des blessés, qui, les membres brisés, criaient Vive l'Empereur! Il voit Ney qui se soutient au centre, Eugène qui avec Macdonald marche à gauche par delà le Floss-Graben, pour déborder l'ennemi vers Eisdorf, et Marmont qui formé sur la droite en plusieurs carrés se maintient à Starsiedel. Il n'aperçoit pas encore Bertrand qui chemine au loin, mais il compte sur son arrivée, et il sait que la garde accourt à perte d'haleine. Il est tranquille et laisse continuer la bataille.
Nouvel effort de Blucher, à la tête de la garde royale, contre les villages de Klein-Gorschen et de Rahna. Mais Blucher qui a encore la garde royale et les réserves, et qui n'a besoin de consulter personne pour disposer de tout ce qui est Prussien, s'en saisit, et les porte en avant avec une sorte de fureur patriotique. À droite il jette un ou deux bataillons au delà du Floss-Graben, pour conserver Eisdorf où il voit marcher une colonne de Français; à gauche il lance la garde royale à cheval sur les divisions Bonnet et Compans rangées en carrés devant Starsiedel, et fait dire à Wintzingerode d'appuyer cette attaque avec toute la cavalerie russe. Au centre, il fond avec l'infanterie de la garde royale sur Klein-Gorschen et Rahna. Il les enlève de nouveau, et entre même dans Kaja. Cet effort, tenté avec la résolution de gens qui veulent vaincre ou mourir, réussit comme les résolutions de l'héroïsme désespéré. Danger de la situation. Blucher est blessé au bras, mais il ne quitte pas le champ de bataille, emporte de nouveau les villages de Klein-Gorschen et de Rahna, et, sans reprendre haleine, marche sur Kaja, que pour la première fois il parvient à nous enlever, tandis que sa cavalerie, lancée sur les divisions Bonnet et Compans, tâche d'enfoncer leurs carrés. Mais les marins de Bonnet, habitués à la grosse artillerie, reçoivent les boulets, puis les assauts de la cavalerie, sans laisser apercevoir le moindre ébranlement.
Notre centre est menacé d'être percé. Kaja néanmoins est forcé, notre centre est tout ouvert, et si les coalisés agissant avec ensemble envoient l'armée russe à l'appui de Blucher, la ligne de Ney peut être percée, sans que notre garde impériale ait le temps de fermer la brèche. Napoléon, au milieu du feu, rallie les conscrits.—Jeunes gens, leur dit-il, j'avais compté sur vous pour sauver l'Empire, et vous fuyez!—Il n'a pas encore sous la main la garde qui s'avance en toute hâte; il n'a plus ces quatre-vingts escadrons de Murat qu'il lançait autrefois si à propos dans les champs d'Eylau ou de la Moskowa. Napoléon lance la division Ricard, sous le comte Lobau. Mais il lui reste la division Ricard, la cinquième de Ney, et il ordonne au comte Lobau de se mettre à la tête de cette vaillante division pour reprendre Kaja. Lobau conduit à l'ennemi cette jeune infanterie, pendant que Souham, Girard, Brenier, s'occupent à rallier leurs soldats. Il marche sur Kaja, y rencontre la garde prussienne, l'aborde à la baïonnette, et la repousse. La division Ricard reprend Kaja. On rentre dans ce village, et on ramène les Prussiens vers le terrain légèrement enfoncé où se trouvent les deux villages de Rahna et Klein-Gorschen. En même temps Souham, Girard, sous la conduite de Ney, reviennent à la charge avec leurs divisions ralliées, et le combat rétabli continue avec la même violence. On se fusille, on se mitraille presque à bout portant. Girard, ce brave général qui en Estrémadure avait essuyé une surprise malheureuse, se comporte en héros. Blessé, il reste au milieu du feu.
Vaste étendue du carnage. Cette scène de carnage s'étend d'une aile à l'autre sur plus de deux lieues. Macdonald avec ses trois divisions, après avoir enlevé Rapitz aux troupes avancées de l'ennemi, s'approche d'Eisdorf et de Kitzen, et fait entendre son canon sur notre gauche, au delà du Floss-Graben. Vers le côté opposé, Bertrand débouche par delà la position de Marmont, et on aperçoit au loin sur notre droite sa première division, celle de Morand, s'approchant en plusieurs carrés.
C'est le moment pour les coalisés d'essayer un dernier effort avant qu'ils soient débordés de toutes parts. Jusqu'ici il n'y a eu d'engagés que Blucher et Wintzingerode, c'est-à-dire environ 40 mille hommes. Il leur reste en arrière à gauche, d'York et Wittgenstein avec 18 mille hommes, puis les 18 mille hommes des gardes et des réserves russes.
Blucher demande aux deux souverains coalisés de faire un dernier effort décisif. Blucher, tout sanglant, demande qu'on le soutienne, et qu'on porte un grand coup au centre, car il n'y a que ce point où l'on puisse obtenir des résultats décisifs, un vaste croissant de feux commençant à envelopper de droite et de gauche l'armée alliée. Il n'y a pas à hésiter, et on ordonne à la seconde ligne, celle de Wittgenstein et d'York, de marcher à l'appui des troupes si maltraitées de Blucher. Il y aurait mieux à faire encore, ce serait de lancer outre Wittgenstein et d'York, les gardes et les réserves russes sur le centre des Français, et d'envoyer la cavalerie de Wintzingerode, et toute celle dont on peut disposer, sur les divisions de Marmont, qui n'ont d'appui que leurs carrés. Mais l'empereur Alexandre, affectant de se montrer partout, et n'étant pas où il faudrait être, ne commande pas, et empêche Wittgenstein de commander, tandis que le sage roi de Prusse, qui n'a pas même le souci de paraître brave, quoiqu'il le soit, n'ose pas donner un ordre. L'avis de Blucher est accueilli. Toutefois la résolution de tenter un dernier effort, prise assez confusément, est mise à exécution. Il est six heures du soir, et il est temps encore de percer le centre de l'armée française, où Blucher, en se faisant presque détruire, a presque détruit deux divisions de Ney. Les troupes de Wittgenstein et d'York lances de nouveau à travers les ruines de Klein-Gorschen et de Rahna sur Kaja. Les troupes de Wittgenstein et d'York viennent soutenir et dépasser le corps à moitié anéanti de Blucher. Elles marchent sur les ruines enflammées de Klein-Gorschen et de Rahna, passent à travers les débris de l'armée prussienne, et, sous une pluie de feu, s'avancent sur Kaja, pendant que Wintzingerode avec la garde prussienne à cheval et une partie de la cavalerie russe, s'élance sur les carrés de Marmont, qui ont pris une position un peu en arrière, pour s'appuyer à Starsiedel. Vains assauts! Elles reprennent Kaja une seconde fois. Les carrés de Bonnet et de Compans, comme des citadelles enflammées, vomissent des feux de leurs murailles restées debout; mais à droite, les dix-huit mille hommes de Wittgenstein et d'York, conduits avec la vigueur que comporte cette circonstance extrême, repoussent les divisions de Ney, aussi maltraitées que celles de Blucher, les refoulent dans Kaja, entrent dans ce village, en débouchent, et se trouvent face à face avec la garde de Napoléon. Au delà du Floss-Graben, le prince de Wurtemberg dispute Eisdorf aux troupes de Macdonald.
Napoléon, au milieu du feu, lance la jeune garde sur Kaja, et dispose l'artillerie de la garde sur le flanc de l'ennemi. À son tour, c'est à Napoléon à tenter un effort décisif, car vainement ses ailes sont prêtes à se reployer sur l'ennemi, si son centre est enfoncé. Mais il a encore sous la main les dix-huit mille hommes et la puissante réserve d'artillerie de la garde impériale. Au milieu de nos conscrits, dont quelques-uns fuient jusqu'à lui, au milieu des balles et des boulets qui tombent autour de sa personne, il fait avancer la jeune garde, et ordonne aux seize bataillons de la division Dumoutier de rompre leurs carrés, de se former en colonnes d'attaque, de marcher la gauche sur Kaja, la droite sur Starsiedel, de charger tête baissée, d'enfoncer à tout prix les lignes ennemies, de vaincre en un mot, car il le faut absolument. Pendant ce temps, la vieille garde, disposée en six carrés, reste comme autant de redoutes destinées à fermer le centre de notre ligne. Napoléon prescrit en même temps à Drouot d'aller avec quatre-vingts bouches à feu de la garde se placer un peu obliquement sur notre droite en avant de Starsiedel, afin de prendre de front la cavalerie qui attaque sans interruption les divisions de Marmont, et de prendre en flanc la ligne d'infanterie de Wittgenstein et d'York.
La jeune garde reprend Kaja, et Drouot avec son artillerie accable les coalisés. Ces ordres donnés sont exécutés à la minute même. Les seize bataillons de la jeune garde, conduits par le général Dumoutier et le maréchal Mortier, s'avancent en colonnes d'attaque, rallient en chemin celles des troupes de Ney qui peuvent encore combattre, et rentrent dans Kaja sous une pluie de feu. Après avoir repris ce village ils le dépassent, et refoulent sur Klein-Gorschen et Rahna les troupes de Wittgenstein, d'York, de Blucher, culbutées pêle-mêle dans l'enfoncement où sont situés ces villages. Ils s'arrêtent ensuite sur la déclivité du terrain, et laissent à Drouot l'espace nécessaire pour faire agir son artillerie. Celui-ci se servant avec art de l'avantage du sol, dirige une partie de ses quatre-vingts pièces de canon sur la cavalerie ennemie, et avec le reste prend en écharpe l'infanterie de Wittgenstein et d'York, et fait pleuvoir sur les uns et les autres les boulets et la mitraille. Accablées par cette masse de feux, l'infanterie et la cavalerie ennemies sont bientôt obligées de battre en retraite. Au même instant sur notre gauche et au delà du Floss-Graben, deux divisions de Macdonald, les divisions Fressinet et Charpentier, abordent l'une Kitzen, l'autre Eisdorf, et les enlèvent au prince Eugène de Wurtemberg, malgré les secours envoyés par Alexandre. À l'extrémité opposée, c'est-à-dire à droite, Bonnet et Compans, conduits par Marmont, rompent enfin leurs carrés, et se portent en colonnes sur le flanc de l'ennemi, derrière lequel Morand fait déjà entendre son canon.