Le général Maison enlève Leipzig sous les yeux de Napoléon. La fusillade et la canonnade y étaient en effet très-vives. L'intrépide Maison commandant la première division du corps de Lauriston, attaquait avec sa résolution et son intelligence accoutumées la ville de Leipzig, que défendait le général Kleist avec l'infanterie prussienne. Des terrains marécageux et boisés, traversés par plusieurs bras de l'Elster, précèdent, comme on le sait, la ville de Leipzig, lorsqu'on vient de Lutzen, et il faut franchir la longue suite des ponts jetés sur ces divers bras, pour parvenir jusqu'à la ville elle-même. Des tirailleurs remplissaient les bouquets de bois environnants; une forte artillerie, appuyée par l'infanterie prussienne, était au village de Lindenau, qui se trouve à l'entrée des ponts de l'Elster. Le général Maison, après avoir forcé les tirailleurs ennemis à se replier, et mis une partie de son artillerie en batterie, s'était porté au village de Leutsch, situé à la gauche de Lindenau, et avec du canon et une colonne d'infanterie, avait ouvert un feu de flanc sur Lindenau. Il avait ensuite jeté dans le premier bras de l'Elster un bataillon, qui passant à gué, devait prendre à revers les Prussiens chargés de défendre la tête des ponts. Cette opération terminée, il avait formé une colonne d'attaque qu'il dirigeait lui-même, et avait abordé à la baïonnette les troupes chargées de défendre Lindenau. Les Prussiens, après s'être vaillamment défendus, se voyant menacés d'être pris à revers par la colonne qui était entrée dans les eaux de l'Elster, avaient évacué le premier pont, en y mettant le feu, et Maison les avait suivis à la tête de son infanterie. Napoléon regarda quelques instants avec sa lunette cette attaque si bien conduite, vit ses soldats pénétrant pêle-mêle avec les Prussiens dans Leipzig, et les nombreux habitants de cette ville montés sur les toits de leurs maisons pour savoir quel serait leur sort!

Tandis que Napoléon assiste à l'attaque de Leipzig, une épouvantable canonnade se fait entendre vers Kaja. Tandis que par un beau temps de mai il contemplait cette scène, semblable à tant d'autres qui avaient rempli sa vie, une canonnade retentit tout à coup sur sa droite, juste du côté de Kaja, vers les villages où il avait laissé en faction le corps de Ney. Son esprit, qui avait calculé toutes les chances de cette vaste manœuvre, ne pouvait être ni surpris, ni déconcerté. Il écouta quelques instants cette canonnade, qui ne fit que s'accroître, et bientôt devint terrible.—Tandis que nous allions les tourner, s'écria Napoléon, ils essayent de nous tourner nous-mêmes; il n'y a pas de mal, ils nous trouveront prêts partout.—Sur-le-champ il expédia Ney au galop, lui enjoignit de s'établir dans les cinq villages, d'y tenir comme un roc, ce qui était possible, puisqu'il avait 48 mille hommes, et qu'il allait être secouru à droite, à gauche, en arrière, par des forces considérables. Napoléon renverse tout son ordre de bataille, pour reporter ses forces sur sa droite. Puis avec la promptitude d'un esprit préparé à tout, il ordonna le renversement entier de son ordre de marche, chose si difficile à prescrire à temps, et à exécuter avec précision, surtout quand on opère avec de si grandes masses. D'abord il recommanda au général Lauriston de ne pas se dessaisir de la ville de Leipzig, mais de n'y laisser qu'une de ses trois divisions, et d'échelonner les deux autres en arrière, la tête tournée vers Zwenkau, pour remonter l'Elster jusqu'à Zwenkau même, et se porter sur la gauche de Ney. (Voir la carte no 58.) Il prescrivit à Macdonald, dont les instructions étaient de se diriger sur Zwenkau, de se rabattre de Zwenkau sur Eisdorf, petit village placé tout près de la gauche de Ney, au bord du Floss-Graben. Le Floss-Graben était ce canal d'irrigation qui traversait, avons-nous dit, la plaine de Lutzen, et que nos troupes avaient dû franchir pour se rendre à Leipzig, tandis que le corps de Ney, établi à Kaja, était resté en deçà, et y appuyait sa gauche. Belles dispositions prises avec une promptitude extraordinaire. Macdonald devait remonter le Floss-Graben jusqu'à Eisdorf et Kitzen, et à cette hauteur il était en mesure de flanquer la gauche de Ney, et de déborder même l'ennemi venu de Zwenkau. Le prince Eugène laissant Lauriston à Leipzig, devait avec le reste de ses troupes soutenir Macdonald. Telles furent les dispositions à la gauche de Ney. Marmont étant demeuré sur les bords du Rippach, en arrière de Lutzen, était en ce moment en marche. Napoléon lui ordonna de venir se placer à la droite du corps de Ney, à Starsiedel, l'un des cinq villages que ce corps avait été chargé de garder. Le général Bertrand, qui était encore un peu plus loin, eut ordre de déboucher sur les derrières mêmes de l'ennemi, en se liant à Marmont. Ainsi Ney allait être flanqué à droite et à gauche par des corps qui devaient non-seulement l'appuyer, mais se recourber sur les deux flancs de l'ennemi. Napoléon se reporte au galop sur Lutzen et Kaja. Enfin, pour qu'il ne fût pas enfoncé par le centre, Napoléon fit rebrousser chemin à la garde tout entière, et la dirigea par la route de Lutzen sur Kaja. Il apportait à Ney le secours de 18 mille hommes d'infanterie, qui cette fois n'étaient plus une troupe de parade, mais une vigoureuse troupe de combat, vouée comme son empereur à tous les dangers, dans une campagne où il s'agissait de rétablir à quelque prix que ce fût le prestige de nos armes. Il fallait deux heures aux uns, trois heures aux autres, pour arriver au feu; mais il était onze heures du matin, et tous avaient le temps de prendre part à cette grande bataille, et de concourir au rétablissement de notre puissance ébranlée. Ce vaste renversement de son ordre de marche si promptement conçu et prescrit, Napoléon partit au galop, traversant les colonnes de sa garde qui rétrogradaient vers ce champ de bataille, que nous avions espéré trouver devant nous, et qu'il fallait aller chercher sur notre droite, en arrière. La canonnade du reste n'avait cessé de s'accroître en vivacité et en étendue. L'air en était rempli, et tout annonçait l'une des plus mémorables journées de cette ère sanglante et héroïque.

Dispositions des coalisés. Voici ce qui s'était passé du côté de l'ennemi, et ce qui avait amené à Kaja la rencontre que Napoléon avait cru trouver au delà de Leipzig. À la nouvelle des deux combats que le général Wintzingerode avait livrés avec sa cavalerie, en avant et en arrière de Weissenfels, les 29 avril et 1er mai, les coalisés avaient enfin compris que Napoléon, cessant de descendre la Saale pour joindre le vice-roi, venait de la passer pour marcher de la Saale à l'Elster, franchir ensuite l'Elster, et les prendre en flanc. Puisqu'on avait voulu la bataille, on l'avait à souhait, et dans cette plaine de Lutzen, où la belle cavalerie des alliés devait jouir de tous ses avantages contre une jeune infanterie qui avait à peine quelques escadrons pour s'éclairer. Le comte de Wittgenstein qui remplaçait Kutusof, qu'on disait absent et point mort pour ménager l'esprit superstitieux du soldat russe, avait été appelé, et son chef d'état-major Diebitch avait donné pour lui le plan de la bataille. Tandis que Napoléon voulait les prendre en flanc, ils songeaient à exécuter contre lui la même manœuvre. Il avait proposé de profiter du mouvement de flanc qu'exécutait Napoléon pour le prendre en flanc lui-même, de l'attaquer vers Lutzen, c'est-à-dire vers Kaja, où l'on n'apercevait que de simples détachements, de l'y aborder en masse, puis ces postes enlevés, de fondre sur lui avec les vingt-cinq mille hommes de la cavalerie alliée, et si l'infanterie française si brusquement assaillie était culbutée, de la jeter dans les terrains marécageux qui s'étendent de Leipzig à Mersebourg, point de jonction de la Saale et de l'Elster. Si on réussissait, on pouvait faire essuyer à Napoléon un vrai désastre. Le plan était ingénieusement conçu; il obtint l'assentiment des deux souverains, et celui du fougueux Blucher, qui demandait à tout prix une prochaine bataille. Mais ce n'est pas tout que d'imaginer un plan, il faut l'exécuter. Or un plan, quelque excellent qu'il soit, qui vient d'en bas au lieu de venir d'en haut, a peu de chances d'une bonne exécution. Il fallait ici que les ordres remontassent de Diebitch à Wittgenstein, de Wittgenstein à Alexandre et à Frédéric-Guillaume, pour redescendre ensuite jusqu'à leurs généraux, et c'étaient de bien longs détours pour faire agir cent mille hommes entre onze heures du matin et six heures du soir. Pourtant comme on était très-rapprochés les uns des autres, très-dévoués à l'œuvre commune, et que les petits sentiments, obstacle ordinaire aux grandes choses, avaient peu de part aux résolutions de chacun, les tiraillements furent moindres qu'il ne fallait s'y attendre avec une telle organisation du commandement, et le 1er mai au soir tout fut en mouvement vers le but indiqué.

Marche des coalisés sur Lutzen dans la nuit du 1er au 2 mai. Il fut convenu que dans la nuit du 1er au 2 mai on passerait l'Elster, ceux qui venaient de Leipzig et de Rotha à Zwenkau, ceux qui venaient de Borna à Pegau; qu'on franchirait ensuite le Floss-Graben, et qu'on irait par un mouvement de conversion se rabattre sur les cinq villages placés à la droite de Lutzen, où l'on avait aperçu quelques bivouacs seulement, et que là on se précipiterait en masse sur le flanc de l'armée française, la cavalerie prête à charger au galop lorsque l'infanterie aurait enlevé les villages.

Toute la nuit fut employée à ces manœuvres. Wittgenstein et d'York, venant de Leipzig avec 24 mille hommes, passèrent l'Elster à Zwenkau, y rencontrèrent Blucher qui le traversait aussi avec 25 mille, ce qui entraîna une certaine confusion et quelque retard. Les 18 mille hommes composant les gardes et les réserves qu'amenait l'empereur Alexandre, franchirent l'Elster à Pegau, et tous ensemble vinrent se ranger sur le terrain qu'avait reconnu la cavalerie de Wintzingerode, sur le flanc de l'armée française, parallèlement à la route de Lutzen à Leipzig. Cette cavalerie était forte de 12 à 13 mille hommes. Miloradovitch, avec 12 mille soldats, était plus haut sur l'Elster, le long des montagnes où l'on avait supposé d'abord que Napoléon pourrait se présenter. C'était une masse d'environ 92 mille combattants de la première qualité, animés pour la plupart, surtout les Prussiens, d'un ardent patriotisme. Les mouvements qui leur étaient prescrits avaient pris du temps. À dix heures du matin ils défilaient encore, et s'applaudissaient de voir l'armée française en marche sur Leipzig, dans l'espérance de la surprendre. Quant au corps de Ney, blotti dans les villages, il ne laissait apercevoir que quelques feux, et n'avait l'apparence que de détachements placés là par précaution. Alexandre et Frédéric-Guillaume, abandonnant le commandement à Wittgenstein qui commandait à peine, puisqu'un autre pensait pour lui, parcouraient à cheval les rangs de leurs soldats, recueillaient leurs acclamations, et contribuaient ainsi à augmenter une perte de temps déjà beaucoup trop grande.

Situation et aspect des cinq villages de Gross-Gorschen, Klein-Gorschen, Rahna, Starsiedel, Kaja, autour desquels on allait combattre. Les coalisés ayant franchi le Floss-Graben au-dessus de nous pour se porter à Lutzen, tandis que nous l'avions franchi au-dessous, et en sens contraire, pour nous porter vers Leipzig, appuyaient leur droite au Floss-Graben, leur gauche au ravin du Rippach, et avaient en face les cinq villages qui allaient être si violemment disputés. Le village de Gross-Gorschen s'offrait d'abord à eux; ensuite venait celui de Rahna à leur gauche, celui de Klein-Gorschen à leur droite. Quoiqu'on fût en plaine, ces trois villages étaient au fond d'une dépression de terrain assez peu sensible, dans laquelle se réunissaient de petits ruisseaux bordés d'arbres, formant des mares pour l'usage du bétail, et allant dégorger leurs eaux dans le Floss-Graben. Du point où ils étaient les coalisés apercevaient distinctement ces trois villages de Gross-Gorschen en première ligne, de Rahna et de Klein-Gorschen en seconde ligne; puis en regardant au delà, ils voyaient le terrain se relever graduellement, et au-dessus apparaître le village de Kaja à droite, contre le Floss-Graben, le village de Starsiedel à gauche, près du Rippach, et enfin beaucoup plus loin le clocher pointu de Lutzen et la route de Leipzig.

Blucher chargé de la première et principale attaque. Il fut convenu que Blucher attaquerait d'abord les trois premiers villages, que Wittgenstein et d'York l'appuieraient, que Wintzingerode placé à gauche avec toute sa cavalerie, serait prêt à fondre sur les Français dès qu'on les croirait ébranlés, qu'enfin la garde et les réserves russes, infanterie et cavalerie, rangées à droite, le long du Floss-Graben, seraient prêtes à se porter à l'appui de ceux qui fléchiraient. On ne désespérait pas de voir arriver Miloradovitch à temps pour prendre part à la bataille. Sans lui on était encore 80 mille hommes, bien concentrés et parfaitement résolus.

Mémorable bataille de Lutzen livrée le 2 mai 1813. Après avoir donné une heure de repos aux troupes, les Prussiens de Blucher attaquèrent les premiers, sous les yeux des deux souverains, qui placés à quelque distance, sur une légère éminence, pouvaient assister aux actes de dévouement de leurs soldats. Blucher enlève à la division Souham le village de Gross-Gorschen. Vers midi, Blucher, présent malgré ses soixante-douze ans à toutes les attaques, et digne adversaire du maréchal Ney qu'il allait combattre dans cette journée, s'avança à la tête de la division de Kleist sur Gross-Gorschen. La division Souham du corps de Ney, avertie par ces longs préparatifs, avait pu se mettre sous les armes. Quatre bataillons étaient en dehors du village avec du canon. Le général Blucher précédé de trois batteries exécuta sur les quatre bataillons de Souham un feu violent et bien dirigé. Les jeunes soldats de Souham firent bonne contenance, mais deux ou trois de leurs pièces ayant été démontées, et l'infanterie de la division de Kleist les abordant avec une extrême vigueur, ils furent rejetés dans Gross-Gorschen, puis débordés de droite et de gauche, et culbutés sur Rahna et Klein-Gorschen formant la seconde position. La joie fut vive sur le terrain du haut duquel Alexandre et Frédéric-Guillaume observaient la bataille, et l'espérance d'une grande victoire surgit au cœur de tous. À gauche de cette action fort chaude, en face de Starsiedel, Wintzingerode avec ses troupes à cheval s'approcha des villages attaqués, dans l'intention de les déborder et de saisir l'occasion d'une charge décisive. Mais le combat commençait à peine, et bien des vicissitudes pouvaient en changer la face avant la fin de la journée.

Repliés sur Klein-Gorschen et Rahna, les soldats de Souham n'étaient plus aussi faciles à déloger. Les fossés, les clôtures, les mares d'eau qui se trouvaient entre ces villages, offraient de nombreux moyens de résistance. La division Souham, forte de 12 mille hommes, et ralliée tout entière sous son vieux général, qui joignait à une rare intrépidité une expérience de vingt années, se défendait avec vigueur. Malheureusement la division Girard, qui était un peu à droite, dans la direction de Starsiedel, ne s'attendant pas à cette attaque, était encore dans le désordre du bivouac, et l'envoi de ses chevaux au fourrage condamnait son artillerie à une complète immobilité. Souham pouvait donc être débordé de ce côté. Blucher se porte sur les villages de la seconde ligne, sur Klein-Gorschen et Rahna. Mais en ce moment le maréchal Marmont, ayant franchi le Rippach, débouchait de Starsiedel en face de Wintzingerode. Ce maréchal marchant le bras en écharpe à la tête de ses soldats, rangea d'un côté la division Bonnet, de l'autre la division Compans, et les disposa toutes deux en plusieurs carrés, de manière à couvrir la droite de Souham et à protéger le ralliement de la division Girard. Wintzingerode n'osant aborder ces fantassins, qui paraissaient solides comme des murailles, les cribla de boulets sans les ébranler. À l'abri de cet appui la division Girard se forma, et vint s'établir à la droite de Souham, sur le prolongement de Rahna et de Klein-Gorschen.

Il réussit à les enlever. À ce spectacle, Blucher et les deux souverains s'aperçurent que l'armée française était moins surprise qu'ils ne l'avaient espéré, et que ce ne serait pas une tâche aisée que de lui enlever ces villages auxquels elle paraissait si fortement attachée. Ne connaissant pas d'obstacles, ayant dans le cœur, outre son courage, toutes les passions germaniques, Blucher se saisit de sa seconde division, celle de Ziethen, et la conduisit avec tant d'énergie sur Klein-Gorschen et Rahna, où s'était transportée la lutte, qu'il parvint à ébranler les divisions Souham et Girard. On se battit corps à corps dans les jardins et les larges places de ces deux villages, et enfin les Prussiens, animés d'une sorte de rage, expulsèrent nos jeunes soldats, et les rejetèrent vers Kaja d'un côté, vers Starsiedel de l'autre. Mais Kaja n'était pas facile à enlever, et Starsiedel était couvert par les carrés des divisions Bonnet et Compans. Pourtant Blucher, emporté par son héroïque ardeur, s'avançait, résolu à surmonter tous les obstacles, lorsque de nouvelles forces survinrent de notre côté.