Karl Girardet del.
Paul Girardet sc.
Première rencontre de nos jeunes conscrits avec les masses nombreuses de la cavalerie ennemie. Nos conscrits voyant l'ennemi pour la première fois, mais conduits par des officiers qui avaient passé leur vie en sa présence, et par un maréchal dont l'attitude seule aurait suffi pour les rassurer, s'avançaient avec le frémissement d'un jeune et bouillant courage. Ils avaient à franchir une ondulation de terrain assez marquée, et apercevaient au delà de nombreux escadrons appuyés par de l'infanterie légère et de l'artillerie attelée. Ils reçurent les premiers boulets sans s'étonner. Des tirailleurs choisis traversèrent ce terrain ondulé, et forcèrent les tirailleurs ennemis à reculer. On les suivit, on descendit dans l'enfoncement du sol, on remonta sur le côte opposé, puis on déboucha en plusieurs carrés dans la plaine, et on fit sur l'ennemi un feu très-vif d'artillerie. Après quelques volées de canon, la division de cavalerie Landskoy s'élança au galop sur nos carrés. C'était le moment critique. Le vieux et intrépide Souham, l'héroïque Ney, les généraux de brigade, se placèrent chacun dans un carré, pour soutenir leur infanterie qui n'était pas habituée à ce spectacle. Au signal donné, un feu de mousqueterie exécuté à propos accueillit la cavalerie ennemie, et l'arrêta court. Nos jeunes soldats, étonnés que ce fût si peu, attendirent un nouvel assaut, le reçurent mieux encore, et jonchèrent la terre des cavaliers de Landskoy. Joie du maréchal Ney en voyant la conduite de ses jeunes troupes. Puis Ney rompant les carrés, et les formant en colonnes, poussa l'ennemi devant lui. Il félicita ses braves conscrits, qui remplirent l'air des cris mille fois répétés de Vive l'Empereur! À partir de ce moment on pouvait tout espérer d'eux. Ils entrèrent à la suite des Russes dans Weissenfels, les en expulsèrent, et à la chute du jour furent maîtres de ce point décisif. Ney, qui depuis sa jeunesse n'avait jamais combattu avec des soldats aussi novices, se hâta d'écrire à Napoléon pour lui exprimer sa joie et sa confiance.—Ces enfants, lui écrivit-il, sont des héros; je ferai avec eux tout ce que vous voudrez.—
Arrivée du prince Eugène sur Mersebourg, et sa réunion avec la grande armée. Au même instant Macdonald, formant la tête de colonne du prince Eugène, était entré dans Mersebourg, et avait mêlé ses avant-postes avec ceux du maréchal Ney. Le général Lauriston qui le suivait, avait trouvé les ponts de Halle fortement occupés par le général prussien Kleist. Ces ponts, comme on doit s'en souvenir en se reportant à l'un des actes héroïques de l'infortuné général Dupont dans la campagne de 1806, s'étendent sur plusieurs bras de la Saale, et sont impossibles à enlever, à moins qu'ils ne soient aux mains d'une troupe démoralisée. Ce n'était plus l'état d'esprit des Prussiens, qu'un noble patriotisme, une sorte de désespoir national enflammaient. Ils occupaient les ponts de Halle avec de l'infanterie et une nombreuse artillerie. Le général Lauriston n'insista pas pour forcer une position qu'on allait faire tomber le lendemain en la tournant.
Napoléon en lisant les récits de ses généraux, partagea leur joie, et écrivit à Munich, à Stuttgard, à Carlsruhe, à Paris, pour raconter les prouesses de ses jeunes soldats. Il quitta le lendemain 30 Eckartsberg, et alla coucher à Weissenfels.
Beau projet de Napoléon consistant à marcher sur Leipzig, pour prendre l'ennemi en flanc. Sa jonction avec le prince Eugène étant opérée sur la basse Saale, il songea naturellement à tirer de cette jonction le parti qu'il s'en était promis, celui de déboucher en masse dans les fameuses plaines de Lutzen, de courir sur Leipzig en une forte colonne, de passer l'Elster à Leipzig même, et puis exécutant un mouvement de conversion, la gauche en avant, de marcher sur les coalisés, et de les pousser contre les montagnes de la Bohême. (Voir la carte no 58). N'ayant pas assez de cavalerie pour s'éclairer, car celle qu'il avait restait forcément clouée à l'infanterie de peur d'être écrasée, il n'entrevoyait que fort incomplétement les projets de l'ennemi. Mais plusieurs reconnaissances, plusieurs rapports interprétés avec sa faculté ordinaire de divination, lui avaient appris que les Russes et les Prussiens affluaient sur sa droite, qu'ils se trouvaient par conséquent entre lui et les montagnes, sur le haut Elster, qui était le cours d'eau que nous devions rencontrer après avoir franchi la Saale. Le plan de Napoléon offrait donc encore les plus grandes chances de succès, et il résolut de s'avancer de Weissenfels sur Lutzen, pour de là se porter sur Leipzig en masse serrée, et y passer l'Elster. Toutefois ne pouvant marcher avec près de deux cent mille hommes sur une seule voie, il dirigea par la grande route de Lutzen à Leipzig, le maréchal Ney, la garde et le maréchal Marmont. Pour flanquer à droite cette colonne qui était la principale, il ordonna au général Bertrand et au maréchal Oudinot, restés sur la haute Saale, de déboucher de Naumbourg sur Stössen. Pour la flanquer à gauche, il ordonna au prince Eugène de déboucher de Mersebourg, et de se porter avec toutes ses forces sur Leipzig par la route de Mackranstaedt. Ces divers corps partant ainsi de la Saale, à trois ou quatre lieues les uns des autres, convergeaient tous vers le point, commun de Leipzig. Ces dispositions arrêtées pour être exécutées le lendemain 1er mai, il s'occupa, ce qui lui arrivait souvent pendant cette marche, de l'organisation de ses troupes, et en particulier de celle de la garde impériale. Le prince Eugène lui amenait quatre bataillons de vieille garde, deux de jeune, plus une certaine portion d'artillerie et de cavalerie appartenant à ce corps d'élite. C'était tout ce qu'on avait pu recueillir des débris de Moscou. Le prince Eugène avait eu soin de les faire reposer et équiper. Napoléon réunit les quatre bataillons de la vieille garde à deux qu'il avait avec lui, ce qui lui en fit six. Il réunit les deux de jeune garde aux quatorze de la division Dumoutier, qui fut élevée de la sorte à seize. Il agit de même pour les autres armes, et parvint ainsi à porter la garde à 17 ou 18 mille hommes, sans compter les autres divisions qui achevaient de s'organiser sur les derrières. Il laissa au prince Eugène les quatre mille cavaliers remontés que le général Latour-Maubourg était allé prendre dans le Hanovre, et qui formaient avec la cavalerie de la garde la seule troupe à cheval capable d'exécuter une attaque en ligne.
Mai 1813. Mouvement de l'armée le 1er mai. Le lendemain 1er mai il monta de bonne heure à cheval, ayant à ses côtés les maréchaux Ney, Mortier, Bessières, Soult, Duroc, et M. de Caulaincourt. Il voulait jouir par ses propres yeux du spectacle qui avait tant charmé le maréchal Ney l'avant-veille, celui de nos jeunes soldats supportant gaiement et solidement les assauts de la cavalerie ennemie.
Combat de Weissenfels, et mort du maréchal Bessières. Cette vaste plaine de Lutzen, quoique fort unie, présentait cependant comme toute plaine ses accidents de terrain. En sortant de Weissenfels on rencontrait un ravin dont le cours était assez long, le lit assez profond, et appelé le Rippach, du nom d'un village qu'il traversait. Dès le matin les troupes du maréchal Ney y marchèrent avec confiance, disposées en carrés entre lesquels se trouvait l'artillerie, et précédées de nombreux tirailleurs. Parvenues au bord du ravin elles rompirent les carrés pour le passer, franchirent l'obstacle, reformèrent les carrés, et s'avancèrent en tirant du canon. C'était toujours la division Souham qui marchait la première, et avec une excellente attitude. Au moment où elle se déployait, le maréchal Bessières qui commandait ordinairement la cavalerie de la garde, et qui par ce motif n'aurait pas dû être là, mais qui avait voulu suivre Napoléon, se porta un peu à droite, afin de mieux observer le mouvement de l'ennemi. Tout à coup un boulet lui fracassant le poignet avec lequel il tenait la bride de son cheval, l'atteignit en pleine poitrine, et le renversa. Il avait passé en un instant de la vie à la mort! C'était la seconde fois, hélas! que ce brave homme était frappé à côté de Napoléon! Une première fois à Wagram, il avait été atteint par un boulet, mais en avait été quitte pour une contusion; cette fois il était tué sur le coup! Était-ce notre bonheur qui s'évanouissait? était-ce la fortune qui après nous avoir avertis en 1809, nous frappait enfin en 1813? Malgré la confiance générale qu'inspirait l'entrain des troupes, ce pénible sentiment pénétra plus d'un cœur. Caractère et mérites du maréchal Bessières. Bessières, commandant de la cavalerie de la garde, fait par Napoléon maréchal et duc d'Istrie, était un vaillant homme, vif comme les Gascons ses compatriotes, et comme eux cherchant à se faire valoir; mais spirituel, sensé, ayant souvent le courage de dire à Napoléon des vérités utiles, non pas en forme de boutades passagères, mais avec assez de sérieux et de suite. Regrets de Napoléon et de l'armée. Napoléon l'aimait, l'estimait, lui donna un regret sincère, puis après avoir prononcé ces mots: La mort s'approche de nous, il poussa son cheval en avant, pour voir marcher ses jeunes soldats, pendant qu'on emportait Bessières dans un manteau. Il éprouva la même satisfaction que Ney deux jours auparavant. Il vit ses conscrits assaillis par des charges réitérées de cavalerie, les repoussant avec une imperturbable bonne humeur, et abattant devant leurs rangs trois ou quatre cents cavaliers ennemis. On finit cette journée à Lutzen, content de ce que l'on avait vu faire à nos soldats, triste plus qu'on ne le disait de la mort de Bessières, dans laquelle beaucoup de gens s'obstinaient à découvrir un présage. Pourtant le temps était beau, les troupes étaient très-animées; tout semblait sourire de nouveau, la nature et la fortune! Napoléon alla visiter le monument de Gustave-Adolphe, frappé dans cette plaine, comme Épaminondas, au sein de la victoire, et ordonna qu'on élevât aussi un monument au duc d'Istrie, tué dans les mêmes lieux. Il lui consacra quelques belles paroles dans le bulletin de la journée, et écrivit à sa veuve une lettre faite pour enorgueillir une famille, et la consoler autant que la gloire console.
Journée du 2 mai. Le lendemain 2 mai, journée mémorable, l'une des dernières faveurs accordées par la fortune à nos armes, Napoléon se leva dès trois heures du matin pour donner ses ordres, et dicter une multitude de lettres. On n'avait plus que quatre lieues à parcourir pour être à Leipzig, et pour avoir passé l'Elster. Les rapports d'espions, plus explicites que ceux des jours précédents, disaient que les Russes et les Prussiens continuaient leur mouvement sur notre droite, que de Leipzig ils étaient remontés, en cheminant derrière l'Elster, sur Zwenkau et Pegau, apparemment pour nous chercher où nous n'étions pas, c'est-à-dire sur une route plus rapprochée des montagnes. (Voir la carte no 58.) Napoléon à cette nouvelle se confirma dans la pensée de se porter en masse sur Leipzig, de se rabattre ensuite dans le flanc de l'ennemi, et, afin de réaliser cette pensée, il régla ses mouvements avec une profondeur de prudence qui, au milieu des incertitudes où il était faute de cavalerie, lui procura le plus éclatant, le plus mérité des triomphes. Napoléon dirige le prince Eugène sur Leipzig, et par précaution place le corps de Ney au village de Kaja, pour se couvrir contre une attaque de flanc. Le prince Eugène arrivé à Mackranstaedt dans la journée, avait le pas sur le corps de bataille, et Napoléon le lui laissa, pour qu'il pût se porter immédiatement sur Leipzig. Il lui ordonna d'envoyer le corps de Lauriston directement sur Leipzig, puis de diriger Macdonald à droite sur Zwenkau, point où devaient se rencontrer les détachements les plus avancés de l'ennemi, et lui recommanda de se tenir de sa personne entre Lauriston et Macdonald, avec la division Durutte, la cavalerie de Latour-Maubourg et une forte réserve d'artillerie, afin d'aller au secours de celui des deux qui aurait de trop fortes affaires sur les bras. Profonde sagesse des dispositions de Napoléon. Napoléon s'apprêta à le suivre avec la garde, pour aider celui d'eux tous qui en aurait besoin. Mais avec une prévoyance dont il était seul capable, se doutant que les coalisés pourraient bien pendant ce mouvement sur Leipzig se réunir en masse sur sa droite, car il était possible qu'ils eussent remonté l'Elster pour le prendre lui-même en flanc, il retint Ney avec ses cinq divisions aux environs de Lutzen, et l'établit à un groupe de cinq villages, dont le principal s'appelait Kaja. Ce village était situé à une lieue au-dessus de Lutzen, au bord du Floss-Graben, canal d'irrigation qui traversait toute la plaine entre la Saale et l'Elster. Ney placé sur ce point avec ses cinq divisions, devait y former le pivot solide autour duquel nous allions opérer notre mouvement de conversion. Restaient Marmont, Bertrand, Oudinot, marchant à la suite de l'armée, et se trouvant, Marmont au bord du Rippach, Bertrand un peu plus en arrière, Oudinot sur la Saale même. Napoléon ordonna à Marmont et à Oudinot de franchir successivement le Rippach, et de venir se ranger sur la droite de Ney, pour le secourir, ou en être secourus s'ils étaient brusquement abordés par l'ennemi, et de se porter ensuite tous ensemble sur l'Elster, entre Zwenkau et Pegau, dans le cas où ils n'auraient rencontré personne. Ney était donc le point solide autour duquel une moitié de l'armée allait pivoter, pendant que l'autre moitié se portant en avant entrerait dans Leipzig, et opérerait le mouvement de conversion qui devait nous placer dans le flanc de l'ennemi. Avec de telles précautions, dont on va bientôt apprécier la profonde sagesse, il n'y avait presque pas de danger sérieux à craindre, en exécutant devant une armée de plus de cent mille hommes une opération extrêmement délicate, mais nécessaire si on voulait arriver à des résultats considérables. Amis et ennemis nous présentions à peu près 300 mille combattants, à quatre ou cinq lieues les uns des autres.
Napoléon travaille toute la matinée du 2 mai, et ne monte à cheval que lorsque tous ses corps sont près d'être en position. Ces dispositions ordonnées avec indication précise à chaque chef de corps du but qu'on voulait atteindre, et de la conduite à tenir dans toutes les éventualités, Napoléon se mit à dicter des lettres le reste de la matinée, ne voulant monter à cheval qu'à neuf ou dix heures, parce que c'était alors seulement que chacun devait être en pleine marche vers sa destination. Il écrivit au vieux duc de Valmy sur la composition de certains bataillons, au général Lemarois, envoyé dans le grand-duché de Berg, sur les dépôts de cavalerie qui étaient dans son arrondissement, au prince Poniatowski sur la jonction des deux armées de l'Elbe et du Main, et sur leur marche ultérieure, au major général sur la mise en jugement du gouverneur de Spandau qui avait capitulé, à plusieurs autres personnages enfin sur une multitude d'objets, et entre autres au duc de Rovigo sur la manière de parler des événements militaires, dans un moment où l'opinion défiante accueillait moins facilement que jamais les assertions du gouvernement, et terminait ses observations par ces mots remarquables: Vérité, simplicité, voilà ce qu'il faut aujourd'hui.—
Napoléon quitte Lutzen à dix heures du matin, et se porte au galop sur Leipzig. Après avoir ainsi dicté une quantité de lettres avec une parfaite liberté d'esprit, il partit à dix heures, et suivi d'un escadron de la garde il courut vers Leipzig, dont il était à quatre lieues seulement. Au nombre des officiers de haut grade qui l'accompagnaient se trouvait le maréchal Ney, venu pour voir de quel côté se porterait la tempête qui semblait s'amasser autour de nous. Une demi-heure suffisait au maréchal pour rejoindre son corps au galop, si elle se dirigeait vers les villages que ses cinq divisions étaient chargées de garder. En ce moment le maréchal Macdonald coupant devant nous, de gauche à droite, la route de Leipzig, s'avançait sur Zwenkau; à gauche, le général Lauriston s'avançait de Mackranstaedt sur Leipzig. Le prince Eugène, avec la réserve que Napoléon lui avait composée, et qui consistait, avons-nous dit, dans la division Durutte et la cavalerie de Latour-Maubourg, était sur la route même de Leipzig, prêt à porter secours ou au maréchal Macdonald, ou au général Lauriston. Toute la garde suivait en masse le prince Eugène sur Leipzig. Après avoir traversé ces nombreuses colonnes, qui le saluaient des cris répétés de Vive l'Empereur! Napoléon arriva devant Leipzig pour y être témoin du spectacle le plus animé.