Pour les premières opérations, les coalisés ne peuvent guère réunir au delà de 110 mille hommes sur un même champ de bataille. Pour l'instant, en défalquant ce qu'il avait fallu laisser sur les derrières, ou employer au blocus des places, ou envoyer en courses lointaines vers les extrémités de leur ligne, les coalisés avaient à présenter sur le champ de bataille, à leur droite le corps prussien d'York, qui depuis sa défection n'avait pas quitté le corps russe de Wittgenstein, et réuni à ce dernier formait une masse de 30 mille hommes; à leur centre le corps de Wintzingerode de 12 à 15 mille hommes de cavalerie et d'infanterie légères, marchant à l'avant-garde; en seconde ligne et toujours à leur centre, Blucher avec 26 mille Prussiens, Kutusof avec 30 mille Russes; à leur gauche enfin, mais hors de portée, 10 ou 12 mille hommes sous le général Sacken, c'est-à-dire un total de 110 à 112 mille combattants. Ce n'était pas beaucoup pour tant de hardiesse, de présomption, de promesses magnifiques répandues dans toute l'Europe pour la soulever contre nous.

Les coalisés avaient vainement attendu le concours de Bernadotte. Les coalisés avaient compté sur un secours qui se faisait encore attendre, c'était celui du prince Bernadotte. Dans l'entrevue d'Abo, le futur roi de Suède était convenu avec Alexandre de concourir aux efforts de la coalition au moyen d'un corps de 30 mille Suédois, auxquels s'adjoindraient 15 ou 20 mille Russes dont il aurait le commandement. Les Anglais pour faciliter la composition de cette armée avaient accordé un subside de 25 millions de francs. Le prix de la guerre faite à la France était, comme on l'a vu, la Norvége. Les Anglais, pour enchaîner le prince Bernadotte au moyen d'un pacte pour ainsi dire infernal, voulaient ajouter à la Norvége la Guadeloupe, l'une des dépouilles de la France. Néanmoins il ne se pressait guère de remplir ses engagements, et songeait avant tout à envoyer ses troupes en Norvége, pour se saisir du prix promis à sa défection. On cherchait à l'en dissuader, surtout par ménagement pour le Danemark, qu'on espérait amener à la coalition en lui offrant un dédommagement soit en Poméranie, soit dans les territoires anséatiques. Le prince royal de Suède n'écoutait guère ces remontrances, et persistait à ne s'occuper que de la Norvége. Aussi la coalition était-elle pleine de défiances à son égard, défiances assez concevables, car, même en ce moment, de nombreux émissaires se succédant à Paris affirmaient que le parti de l'ancien maréchal Bernadotte n'était pas pris, et que, moyennant quelques avantages, on pourrait le ramener à de meilleurs sentiments envers la France.

Bien que les coalisés se fussent avancés fort témérairement au delà de l'Elbe, il leur était impossible de reculer, et ils devaient combattre où ils étaient. Privés de ce secours, privés de celui de l'Autriche, qui ne s'était pas encore jointe à eux, parce qu'elle voulait épuiser auparavant toutes les chances d'une solution pacifique, et parce que d'ailleurs elle n'était pas prête, les coalisés avaient formé la résolution de recevoir avec leurs cent douze mille hommes le choc de Napoléon, de faire même mieux, et d'aller se heurter à lui. D'abord ils avaient douté, ou fait semblant de douter de l'étendue de ses forces, puis, quand il n'avait plus été possible de les contester, ils en avaient nié la qualité, soutenant que c'étaient des enfants menés par des vieillards, et que les meilleurs soldats de la Russie et de la Prusse, animés du plus ardent patriotisme, n'avaient pas à s'inquiéter de leur nombre. De plus on était en plaine, et ces jeunes fantassins ne résisteraient pas au choc d'une cavalerie qui était la plus nombreuse et la plus belle de l'Europe. Après tant de vanteries repasser l'Elbe à l'approche de Napoléon eût été difficile, et même fort dangereux. On aurait ainsi profondément découragé les esprits en Allemagne, après les avoir prodigieusement excités; on aurait surtout, en s'éloignant, rendu l'Autriche à Napoléon. Il fallait donc combattre où l'on était, et pourtant, dans l'impatience de s'avancer afin d'affranchir de nouvelles parties de l'Allemagne, on s'était porté au delà de l'Elbe, qu'on avait passé à gauche, c'est-à-dire à Dresde, ne pouvant le passer à droite à cause de Magdebourg, et on s'était ainsi engagé dans un véritable coupe-gorge. On était en effet entre le prince Eugène d'un côté, les montagnes de la Bohême de l'autre, Napoléon en face, exposé à recevoir une forte attaque de front, tandis qu'on recevrait un coup mortel dans le flanc. Le prudent Kutusof, devenu depuis ses triomphes une sorte d'oracle, n'aimant pas les Allemands et leurs démonstrations patriotiques, persistait à dire qu'il fallait s'en tenir à ce qu'on avait fait, garder le grand-duché de Varsovie, conclure à ce prix la paix avec la France, et rentrer chez soi. Alexandre, arrêté dans son rôle de libérateur de l'Allemagne, qui le séduisait alors autant que l'avait séduit après Tilsit celui de conquérant de Constantinople, était singulièrement contrarié par cette opposition, qu'il n'osait pas négliger au point de passer outre. Aussi, tandis que Wintzingerode, marchant avec l'ardent Blucher, avait traversé l'Elbe dès le commencement d'avril, le corps de bataille russe était demeuré en arrière, et n'était entré que le 26 à Dresde, jour même où Napoléon arrivait à Erfurt. La mort de Kutusof laisse le champ libre à tous les esprits ardents qui conseillaient l'offensive. Mais tout à coup, Kutusof épuisé par la dernière campagne, et expirant en quelque sorte au milieu de son triomphe, était mort à Bunzlau. À partir de cet instant, les considérations de la prudence perdaient le seul chef qui fût assez accrédité pour les faire valoir, et Alexandre, entouré des enthousiastes allemands, ne devait plus songer qu'à prendre l'offensive la plus prompte. Livrer bataille tout de suite, n'importe où, n'importe comment, n'était plus chose mise en question, pourvu que ce fût dans les plaines de la Saxe, où la cavalerie des coalisés devait avoir tant d'avantage contre les Français, qui n'avaient qu'une jeune infanterie sans cavalerie.

Marche des armées belligérantes les unes vers les autres, du 27 au 29 avril. On continua donc à s'avancer les 27, 28, 29 avril, entre le prince Eugène qui était au confluent de la Saale et de l'Elbe, et Napoléon qui venait de la forêt de Thuringe. Il y aurait eu certainement un moyen de conjurer le danger de cette position, c'eût été de se porter en toute hâte sur Leipzig, Lutzen, Weissenfels, Naumbourg, avec les 100 mille hommes dont on disposait (défalcation faite du corps de Sacken laissé en Pologne), de couper la ligne de la Saale, et de s'interposer entre Napoléon et le prince Eugène pour empêcher leur jonction. (Voir la carte no 58.) Cette opération naturellement indiquée était fort praticable, car on était dès le 28 entre la Pleiss et l'Elster à la hauteur de Leipzig. Mais il aurait fallu que quelqu'un commandât, et Kutusof étant mort, Alexandre, qui était resté la seule autorité militaire, écoutant tous les avis sans savoir en adopter aucun, on s'avançait avec le désir et la crainte tout à la fois de rencontrer Napoléon. Il était convenu qu'à cause de l'importance de leur rôle les Russes auraient le commandement, et parmi eux on cherchait vainement à qui le donner. Tormazoff était le plus ancien de leurs généraux, mais le moins capable. Wittgenstein, singulièrement vanté pour avoir défendu la Dwina contre les Français qui ne voulaient pas la franchir, était fort en faveur, et chargé de commander lorsqu'on serait devant l'ennemi. Mais ses succès, si exagérés, n'étaient pas même son ouvrage; ils étaient dus à son chef d'état-major, le général Diebitch, officier entreprenant, plein d'esprit et de talents militaires, donnant son avis sans parvenir à le faire suivre. Le commandement ne pouvait donc être ni prompt, ni sûr, ni obéi, et en attendant on poussa devant soi jusqu'à la hauteur de Leipzig, Wittgenstein et d'York à droite dans la direction de Halle, Wintzingerode en avant-garde à Lutzen, Blucher et le gros de l'armée russe au centre, entre Rotha et Borna, Miloradovitch à gauche, sur la route de Chemnitz qui longe le pied des montagnes de la Bohême, pour se garantir de ce côté, si par hasard Napoléon s'y présentait. On marchait sachant qu'il avançait, mais ne voyant pas une chose qu'il était pourtant facile de deviner, c'est qu'au lieu de longer les montagnes de la Bohême en sortant de la forêt de Thuringe, il prendrait la direction opposée, et descendrait la Saale afin de se joindre au vice-roi.

Arrivée de Napoléon à Eckartsberg le 28 avril. Napoléon, qui connaissait ses adversaires, se doutait bien qu'ils ne feraient pas ce qu'il faudrait pour empêcher sa jonction avec le prince Eugène, et cependant il ne négligea rien pour en assurer le succès, comme s'il avait eu devant lui l'ennemi le plus avisé et le plus alerte. Arrivé, ainsi que nous l'avons dit, le 28 avril à Eckartsberg, il avait porté en avant le long de la Saale, de manière à en fermer successivement tous les débouchés, le maréchal Ney, le général Bertrand et le maréchal Oudinot. En même temps il avait attiré à lui, par un mouvement contraire, le prince vice-roi, en lui faisant remonter la Saale par Halle et Mersebourg. Il suivait Ney avec la garde et Marmont. Pour opérer la jonction projetée il ne restait, le 28, qu'à occuper l'espace compris entre Mersebourg et Naumbourg, en allant à la rencontre du prince Eugène à Weissenfels qui est entre deux. (Voir la carte no 58.) Ses mouvements autour de Weissenfels pour opérer sa jonction avec le prince Eugène. Napoléon, pour rendre en quelque sorte infaillible le succès de sa manœuvre, ne s'était pas contenté de faire avancer l'un vers l'autre Ney et Eugène afin d'amener leur réunion à Weissenfels, il avait détaché du corps de Marmont la division Compans, la mieux commandée, la plus nombreuse de ce corps, et l'avait portée à gauche sur Freybourg, pour qu'elle vînt en doublant les têtes de colonne de Ney et d'Eugène, former entre eux une espèce de soudure. Ces mouvements furent ordonnés d'Eckartsberg le 28 au soir, pour être exécutés le lendemain 29. Ney devait descendre la Saale de Naumbourg à Weissenfels, avec ses deux premières divisions, passer cette rivière à la hauteur de Weissenfels, s'emparer de cette ville, tandis que ses autres divisions le suivraient, et que Bertrand et Oudinot viendraient occuper les débouchés par lui abandonnés d'Iéna, de Dornbourg et de Naumbourg. De son côté le prince Eugène devait remonter la Saale, le corps de Lauriston jusqu'à la hauteur de Halle, celui de Macdonald jusqu'à la hauteur de Mersebourg et au-dessus, afin de donner la main à Ney. Ces diverses instructions étaient tracées avec une précision, une prévoyance admirables. Du reste Napoléon, ne supposant pas que l'ennemi fût si près avec la masse de ses forces, séjourna encore à Eckartsberg de sa personne, pour mettre de l'ordre à la queue de ses colonnes.

Le 29 avril le maréchal Ney passe la Saale à Weissenfels. Le 29, le maréchal Ney descendit en effet la Saale, la franchit un peu au-dessus de Weissenfels, sur des ponts qu'on n'avait pas eu de peine à y jeter, et s'avança dans les immenses plaines qui se déploient au delà de cette rivière. C'est au milieu de ces plaines qu'on rencontre Lutzen, Lutzen que Gustave-Adolphe a rendu célèbre, que Napoléon, quelques jours après, devait rendre plus célèbre encore.

Suivant les instructions tactiques de Napoléon, le maréchal Ney cheminait à travers la plaine de Weissenfels, avec la division Souham formée en plusieurs carrés. Des avant-postes de cavalerie lui avaient clairement révélé l'approche des nombreux escadrons de Wintzingerode. Ce général allemand qui commandait l'avant-garde russe, avait sous ses ordres la division d'infanterie du prince Eugène de Wurtemberg, et huit à neuf mille hommes d'une superbe cavalerie. Il avait le jour même dépassé Weissenfels, pour venir chercher sur la Saale des nouvelles des Français. Ney se présenta bientôt pour lui en donner.

Les conscrits de 1813 au combat de Weissenfels.