Sur le Main Napoléon avait espéré réunir 150 mille hommes, et 200 mille après sa jonction avec le général Bertrand. Il avait supposé que le maréchal Ney pourrait avoir 60 mille hommes, le maréchal Marmont 40, le général Bertrand 50, et que la garde n'en compterait pas moins de 40. En ajoutant à ces forces environ 10 mille hommes des petits princes allemands, il devait atteindre le chiffre de 200 mille combattants au moment de son apparition en Saxe. Voici les réductions qu'il avait encore subies en passant de l'espérance à la réalité.
Forces du maréchal Ney, qui au lieu de 60 mille hommes, n'en peut avoir que 48 mille à l'ouverture des hostilités. Le maréchal Ney, au lieu de 60 mille hommes, n'en avait que 48 mille, parce que les Wurtembergeois et les Bavarois lui manquaient, et surtout parce qu'il n'avait pu attirer à lui la cavalerie saxonne. Il possédait quatre belles divisions d'infanterie française, formées avec des cohortes et des régiments provisoires, ayant en fait d'instruction deux mois d'avance sur les autres, et, depuis plus d'un mois et demi, exercées sous ses yeux autour de Wurzbourg. Elles comprenaient environ 42 mille fantassins présents au drapeau, et en attendaient encore 7 à 8 mille. Napoléon y avait joint ceux des alliés qui avaient été les plus obéissants, parce qu'ils étaient les plus rapprochés de nous, les Hessois, les Badois, les Francfortois, au nombre de 4 mille hommes sous le général Marchand. Quinze cents artilleurs, et 500 hussards qui composaient toute sa cavalerie, portaient son corps à 48 mille hommes, ainsi que nous venons de le dire.
Forces du maréchal Marmont, qui au lieu de 40 mille hommes, en a 32 mille. Le second corps du Rhin qui s'organisait à Hanau, sous le maréchal Marmont, ne s'élevait pas à 40 mille hommes, comme on l'avait supposé, mais à 32 mille, beaucoup de détachements étant encore en retard. La troisième des divisions de ce corps, celle du général Teste, ayant trop d'hommes en arrière, s'était vue obligée de les attendre avant de rejoindre la grande armée. Elle devait, dès qu'elle serait complétée, aller en Hesse pour veiller sur la royauté menacée du roi Jérôme, recueillir en passant la division Dombrowski, et se réunir ensuite sur l'Elbe au corps dont elle était destinée à faire partie. Les trois divisions restantes offraient 26 ou 27 mille combattants, parmi lesquels le beau corps d'infanterie de marine, et à leur tête d'illustres divisionnaires, tels que les généraux Compans et Bonnet. Ce dernier était celui qui s'était signalé en Espagne, ce qui prouve que Napoléon tirait de cette contrée tout ce qu'il y avait de mieux pour l'opposer à la nouvelle coalition.
La garde impériale n'a que 15 mille hommes de prêts sur 40 mille. Enfin la garde impériale, qui devait s'élever à plus de 40 mille hommes, était loin d'être prête, malgré l'activité que Napoléon avait déployée pour la réorganiser. Il y avait environ 3 mille soldats de vieille garde, 8 à 9 mille de jeune garde, les uns et les autres en état de partir, plus 3 mille cavaliers, et ce qu'il fallait d'artilleurs pour servir cent bouches à feu. Ces 15 à 16 mille hommes devaient recueillir les 3 mille hommes que le prince Eugène avait auprès de lui, et laissaient derrière eux 25 mille hommes en route, lesquels allaient bientôt se former à Mayence, à Hanau, à Wurzbourg, quand on leur aurait fait place.
Le corps du général Bertrand est celui qui présente le moins de mécompte; il compte 45 mille hommes sur 50. Le général Bertrand était celui qui avait éprouvé le moins de mécomptes dans la composition de son corps d'armée. Il amenait quatre divisions d'infanterie, dont trois françaises et une italienne, comprenant 36 à 37 mille fantassins et 2,500 artilleurs. Au lieu de 6 mille cavaliers qu'il s'était flatté d'avoir, il n'avait pu en réunir que 2,500, le 19e de chasseurs et deux régiments de hussards en formation à Turin et à Florence n'ayant pu être prêts à temps. Ajoutant à cet effectif 3 mille conscrits qu'il venait de recueillir à Augsbourg, il avait à peu près 45 mille hommes, bien disposés et plus instruits que le reste de la nouvelle armée, parce qu'ils se composaient de vieux cadres, et de conscrits comptant un an ou deux d'instruction. Le général Bertrand n'ayant jamais commandé des troupes, Napoléon lui avait donné pour le seconder le général Morand, l'ancien compagnon de Friant et de Gudin dans le 1er corps, et l'un des meilleurs généraux de l'armée. Napoléon ne pouvait pas lui laisser quatre divisions, la plupart des maréchaux n'en ayant que trois. Il lui attribua les divisions Morand et Peyri (celle-ci italienne), qui se trouvaient en avant des autres, et destina au maréchal Oudinot les divisions Pactod et Lorencez, qui étaient restées en arrière. Les Wurtembergeois et les Bavarois, quand on pourrait les amener, devaient fournir une troisième division, les premiers au général Bertrand, les seconds au maréchal Oudinot.
Napoléon, avec le prince Eugène, pouvait néanmoins réunir 200 mille hommes le jour des premières hostilités, ce qui était suffisant pour battre les coalisés. En tenant compte de ces diverses réductions, Napoléon pouvait, avec les 48 mille hommes du maréchal Ney, avec les 27 mille du maréchal Marmont, avec les 15 mille de la garde et les 45 mille du général Bertrand, déboucher en Saxe à la tête de 135 mille hommes et de 350 bouches à feu, donner la main au prince Eugène qui l'attendait sur l'Elbe avec 62 mille hommes et 100 bouches à feu, et opposer ainsi à l'ennemi 200 mille combattants, véritablement présents au drapeau. Ces 200 mille combattants devaient être bientôt complétés par 50 mille autres, et suivis de trois armées de réserve, qui porteraient le total de nos forces à 400 mille soldats au moins. C'était un résultat prodigieux, quand on songe que Napoléon n'avait eu que trois mois pour réunir ces éléments dispersés, ou presque détruits, c'était même un résultat peu croyable. Aussi les Allemands, dont la haine s'exhalait en railleries autant qu'en cris de rage, publiaient-ils des caricatures dans lesquelles ils représentaient des détachements de soldats qui après être sortis de Mayence par une porte y rentraient par l'autre, afin de simuler une suite incessante de troupes passant le Rhin. Mais en voyant aujourd'hui les corps français défiler en longues colonnes de Mayence sur Francfort, de Francfort sur Fulde ou Wurzbourg, il fallait bien y croire, et les craindre. Il est vrai que les attelages de l'artillerie étaient composés de jeunes chevaux, presque tous blessés à cause de leur âge, et de l'inexpérience des conducteurs, que la cavalerie était presque nulle, que les maréchaux Ney et Marmont avaient chacun 500 hommes à cheval pour s'éclairer, le général Bertrand 2,500; il est vrai que pour former une réserve de grosse cavalerie capable de charger en ligne, il fallait se contenter de 3 mille chasseurs et grenadiers à cheval de la garde, de 4 à 5 mille hussards et cuirassiers amenés du Hanovre par le général Latour-Maubourg, et presque tous montés sur des chevaux qui avaient à peine l'âge du service; mais c'était l'esprit qui animait l'ensemble sur lequel il fallait compter. Enthousiasme des jeunes soldats de Napoléon. Ces généraux, ces officiers, les uns venant d'Espagne ou d'Italie, les autres échappés miraculeusement de Russie et apaisés après un moment d'irritation, étaient indignés de voir, non pas la gloire de la France, mais sa puissance mise en doute, étaient résolus pour la rétablir à des efforts extraordinaires, et tout en blâmant la politique qui les condamnait à ces efforts désespérés, avaient tellement communiqué leur esprit à leurs jeunes soldats, que ceux-ci naguère arrachés avec peine à leurs familles, montraient une ardeur singulière, et poussaient le cri de Vive l'Empereur! chaque fois qu'ils apercevaient Napoléon, Napoléon l'auteur des guerres sanglantes dans lesquelles ils allaient tous périr, l'auteur détesté par leurs familles, naguère encore détesté par eux-mêmes, et tous les jours blâmé hautement dans les bivouacs et les états-majors: noble et touchante inconséquence du patriotisme au désespoir!
Napoléon, après avoir mis la dernière main à ses préparatifs, quitte Mayence le 26 avril. Napoléon ayant mis la dernière main à ses préparatifs, quitta Mayence le 26 avril, visita successivement Wurzbourg et Fulde, et se rendit à Weimar, où l'avait précédé le maréchal Ney avec ses jeunes et vaillantes divisions. Son plan, conçu avec la rapidité et la sûreté ordinaires de son coup d'œil, consistait à laisser les coalisés, déjà portés au delà de l'Elbe, s'avancer autant qu'ils voudraient, même jusque sur la haute Saale, puis à se diriger lui-même sur Erfurt et Weimar, à dénier derrière la Saale comme derrière un rideau (expression de ses dépêches), à joindre le prince Eugène vers Naumbourg ou Weissenfels, à passer ensuite cette rivière en masse, et à prendre avec 200 mille hommes l'ennemi en flanc, dans les environs de Leipzig. Si la fortune le secondait, il pouvait obtenir de ce plan les plus importants résultats. Il pouvait après avoir vaincu les coalisés dans une grande bataille, en prendre un bon nombre, rejeter ceux qu'il n'aurait pas pris au delà de l'Elbe et de l'Oder, débloquer ses garnisons de l'Oder, rentrer vainqueur dans Berlin, se remettre en communication avec Dantzig, et montrer plus terrible que jamais le lion qu'on avait cru abattu.
Napoléon fait descendre la Saale à ses troupes, tandis qu'il la fait remonter par celles du prince Eugène, afin d'opérer la jonction des deux armées à Weissenfels. Dans ces vues, il avait fait marcher en tête le maréchal Ney, et l'avait dirigé sur Erfurt, Weimar et Naumbourg, pour occuper tous les passages de la Saale, avant que l'ennemi eût le temps de s'en emparer. (Voir les cartes nos 34 et 58.) Il lui avait même enjoint d'occuper les passages si connus de Saalfeld, d'Iéna, de Dornbourg, de ne point franchir la Saale, de la garder seulement, et il avait attiré à lui le général Bertrand suivi à peu de distance du maréchal Oudinot, par Bamberg et Cobourg sur Saalfeld. Les rois de Bavière et de Wurtemberg, moins incertains dans leur conduite, le premier depuis les intrigues avortées de l'Autriche, le second depuis le prodigieux développement de nos forces, avaient enfin mis en mouvement six ou sept mille hommes chacun, de manière à fournir deux divisions de plus, l'une pour le général Bertrand, l'autre pour le maréchal Oudinot, ce qui devait porter nos forces concentrées à environ 212 mille hommes. Napoléon avait en même temps ordonné au prince Eugène de s'avancer en masse dans la direction de Dessau, assez près du point où la Saale et l'Elbe se confondent, et de remonter la Saale jusque vers Weissenfels. (Voir la carte no 58.) Quant à lui, il suivait le maréchal Ney et le général Bertrand, avec la garde et le corps du maréchal Marmont. Le 26 il était à Erfurt, le 28 à Eckartsberg, près du célèbre champ de bataille d'Awerstaedt. Il avait commandé partout d'immenses approvisionnements, à Wurzbourg qui appartenait au frère de l'empereur François, à Erfurt qui appartenait à la France, à Weimar, à Naumbourg qui appartenaient aux maisons de Saxe. Il avait vaincu à force d'argent le patriotisme germanique, un peu moins ardent dans ces contrées que dans les autres. Il pouvait donc espérer que ses soldats vivraient sans être réduits à commettre de trop grands désordres. Son opération délicate en ce moment c'était ce double mouvement le long de la Saale, consistant pour lui à la descendre, pour le prince Eugène à la remonter, et dont le résultat devait être de réunir en une seule masse les 212 mille hommes dont il disposait. Mais les coalisés, quoique placés bien près de lui, n'étaient ni assez avisés ni assez alertes pour deviner sa manœuvre et la déjouer. Ils étaient pourtant bien proche, et d'un seul pas auraient pu l'interrompre et la faire échouer.
Armée des coalisés au moment de l'entrée en campagne. Jusque-là ils avaient fait de leur mieux pour employer le temps utilement, mais n'y avaient pas aussi bien réussi que Napoléon. Forces des Russes. L'armée russe, comme on l'a vu, avait presque autant souffert que nous pendant la retraite de Moscou, et ne comptait pas plus de 100 mille hommes, qu'elle avait eu à peine le loisir de recruter, et qui étaient dispersés depuis Cracovie jusqu'à Dantzig. Vingt mille Russes environ sous les généraux Sacken et Doctoroff étaient opposés aux Polonais et aux Autrichiens autour de Cracovie; 20 mille étaient restés devant Thorn et Dantzig; 8 à 9 mille couraient sur le bas Elbe vers Hambourg et Lubeck, sous Tettenborn et Czernicheff; 10 mille avaient suivi Wittgenstein au delà de Berlin, et, avec le corps prussien d'York, observaient Magdebourg; 12 mille, dont la plus grande partie en cavalerie, avaient, sous Wintzingerode, passé l'Elbe à Dresde; 30 mille enfin, composant le corps principal et consistant dans la garde, les grenadiers et le reste de l'armée de Kutusof, étaient demeurés sur l'Oder avec le quartier général.
Forces des Prussiens. Les Prussiens avaient reconstitué leur armée avec une promptitude qui tenait à une organisation secrètement et longuement préparée. Les traités qui les liaient à Napoléon les obligeaient à n'avoir sous les armes que 42 mille hommes, dont ils avaient dû nous donner 20 mille pour faire avec nous la dernière campagne, et sur ces 20 mille plus d'un tiers avaient péri. Mais ils avaient entretenu des cadres nombreux, et laissé en congé dans les villes et les campagnes des soldats tout formés, qui n'attendaient qu'un signal pour revenir sous les drapeaux. Ils avaient pu par ce moyen et par les levées spontanées de la jeunesse prussienne, réunir 120 mille hommes, dont 60 mille de troupes actives, parfaitement instruites, environ 40 mille hommes de troupes en formation destinées à rejoindre les premières, et environ 20 mille dans les places. Ils espéraient porter cet armement à 150 mille hommes, dont 100 mille en ligne, à condition de recevoir bientôt des subsides anglais. La jeunesse des écoles et du commerce remplissait les bataillons de chasseurs à pied, annexés aux régiments d'infanterie; la jeunesse noble ou riche entrait dans les chasseurs à cheval, annexés à chaque régiment de cavalerie.