Se servant de M. de Caulaincourt comme ministre des affaires étrangères en l'absence de M. de Bassano, il écrivit à M. de Narbonne qu'il ne comprenait pas la conduite de l'Autriche, ou plutôt qu'il commençait à la trop comprendre, qu'il s'était laissé aller à la confiance à son égard, mais qu'il s'apercevait qu'elle jouait double jeu, et qu'elle ménageait à la fois ses ennemis et lui; que la politique de cette puissance à l'égard de la Saxe était singulièrement obscure, qu'il fallait tâcher d'en découvrir le secret, et chercher à savoir si la place de Torgau, où s'était retirée l'infanterie saxonne, serait ou non fidèle à la France, ce qu'il importait fort de connaître dans un moment où l'on se préparait à opérer sur l'Elbe; qu'il fallait encore faire expliquer l'Autriche sur ce qu'on avait à attendre du corps auxiliaire, la forcer à dire s'il obéirait ou non, et surtout lui bien persuader qu'elle devait renoncer au désarmement des troupes polonaises. Ordre à M. de Narbonne de faire expliquer de nouveau l'Autriche, sans provoquer toutefois un éclat. Napoléon, en un mot, recommandait à M. de Narbonne de percer tous les mystères qui l'entouraient, mais sans éclat, en ménageant le père de l'Impératrice, et en lui donnant, à lui Napoléon, le temps de couper à Dresde, où il allait marcher, le nœud gordien qu'on ne pouvait pas dénouer à Vienne. En même temps il écrivit à M. de Bassano qui était resté à Paris, pour que celui-ci montrât au prince de Schwarzenberg les nouvelles reçues, en lui demandant compte de l'étrange contradiction qui se trouvait entre ses paroles et les faits survenus à Cracovie. Le prince de Schwarzenberg avait dit en effet à Napoléon que ses ordres seraient exécutés par le comte de Frimont, et néanmoins tout à cette heure annonçait le contraire.

Napoléon se propose de trancher avec son épée toutes les difficultés de la situation. Du reste c'étaient là pour Napoléon des sujets de peu d'inquiétude. Ces embarras, ces ruses, il se promettait d'y mettre un terme prochain, en débouchant bientôt en Saxe avec deux cent mille hommes par toutes les issues de la Thuringe. À peine arrivé à Mayence, il y avait employé son temps avec cette activité, cette intelligence sans égales, qui en faisaient le premier administrateur du monde. Quoiqu'il fût le plus obéi des hommes, et celui qui commandait le mieux, quoiqu'il n'eût pas perdu un instant, il y avait dans les résultats accomplis de nombreux mécomptes. Malgré l'ordre précis de n'expédier des dépôts que des détachements bien organisés, bien vêtus, bien armés, malgré la présence à Mayence et le zèle infatigable du vieux duc de Valmy, il manquait encore à tous les corps beaucoup de matériel et surtout beaucoup d'officiers. Mais dix ou quinze jours de travail sur les lieux suffisaient à Napoléon pour tout réparer.

Activité que Napoléon déploie à Mayence pour fournir à ses troupes ce qui leur manque. Il commença par l'argent, dont on était entièrement dépourvu. La trésorerie, en effet, interprétant trop à la rigueur l'ordre de centraliser les caisses à Magdebourg, pour les mettre à l'abri des surprises de la guerre, n'avait pas laissé de caisse à Mayence. Quantité d'opérations administratives étaient arrêtées par cette seule circonstance. Napoléon fit remédier à cette erreur. Il apportait d'ailleurs sa caisse particulière, restée un secret pour tous ses coopérateurs, et il en tira ce qu'il fallait pour les besoins imprévus, toujours si fréquents à la guerre. Des officiers de la ligne ou de la garde revenus de Russie après avoir tout perdu, attendaient encore leur indemnité. On la leur compta immédiatement. Beaucoup de détachements arrivaient les uns avec une simple veste, les autres avec leur habillement entier, mais avec un armement incomplet. Objets qui manquaient et qu'il fallait se procurer. Les objets manquants ou n'étaient point encore confectionnés, ou étaient en route à la suite des corps. Les régiments provisoires notamment, qu'on avait composés, comme nous l'avons dit, avec des bataillons épars, étaient les plus mal pourvus, faute d'une administration commune. Ils n'avaient ni drapeaux, ni musique, ni souvent les objets d'équipement les plus indispensables. Les officiers manquaient dans ces régiments, et surtout dans les régiments de cohortes, qui étaient commandés presque en entier par des officiers tirés de la réforme. Le matériel de l'artillerie en canons était arrivé, mais le harnachement et beaucoup d'autres objets n'avaient pas suivi. Les chevaux de trait étaient en nombre insuffisant. La cavalerie, ainsi qu'il était facile de le prévoir, était la plus en arrière de toutes les armes. Indépendamment de celle que le général Bourcier réorganisait en Hanovre avec des chevaux pris en Allemagne, et avec des hommes revenant de Russie, le duc de Plaisance recueillait dans tous les dépôts du Rhin ce qui était prêt à servir, et devait le conduire en régiments provisoires à la grande armée; et ici encore c'étaient les chevaux qui constituaient la plus grosse difficulté.

Napoléon pourvut à tout avec son activité et son argent comptant. Des officiers envoyés de tous les côtés allaient accélérer le transport de ce qui était resté sur les routes, en payant et en requérant des charrois extraordinaires. Le pays sur les bords du Rhin, et sur ceux du Main, étant riche en toutes choses, Napoléon fit amener à prix d'argent les ouvriers et les matières, et de plus chargea les régiments, en leur avançant des fonds, de se pourvoir eux-mêmes de ce dont ils avaient besoin, ce qu'ils firent avec empressement et succès. Les chevaux abondant dans la contrée, on courut en acheter jusqu'à Stuttgard, et on en trouva beaucoup soit de trait, soit de selle. Quant aux officiers, dont il avait été appelé un grand nombre d'Espagne, et qui arrivaient par les voitures publiques, Napoléon les employait sur-le-champ. Lorsque cette source était insuffisante, il se faisait désigner, dans des revues qu'il passait en personne, les individus capables de remplir les grades vacants, leur délivrait des brevets sans attendre le travail des bureaux de la guerre, et les faisait reconnaître le jour même dans les régiments. Il avait dit qu'il ne serait plus l'empereur Napoléon, mais le général Bonaparte, et il tenait parole. Il avait réduit ses propres équipages au plus strict nécessaire, et exigé que tous les généraux suivissent son exemple.—Il faut que nous soyons légers, disait-il, car nous aurons beaucoup d'ennemis à battre, et nous ne le pourrons qu'en nous multipliant, c'est-à-dire en marchant vite.—

Animant ainsi tout de sa présence, dès qu'un régiment avait ce qu'il lui fallait, sous le double rapport du matériel et du personnel, il l'envoyait rejoindre ou le maréchal Ney à Wurzbourg, ou le maréchal Marmont à Hanau, ou la garde impériale à Francfort. La garde en particulier exigeait les plus grands soins, car la partie valide était sur l'Elbe avec le prince Eugène, les débris à réorganiser étaient répandus entre Fulde et Francfort, et tout ce qui était de nouvelle levée couvrait les routes de Paris à Mayence. Les cavaliers amenaient, outre le cheval qu'ils montaient, deux chevaux de main pour leurs camarades revenus démontés de Russie. Napoléon s'occupa de réunir ces éléments, et, grâce à lui, l'organisation de ces divers corps d'armée fut singulièrement accélérée. Le corps du général Lauriston, exclusivement composé de cohortes, avait déjà rejoint le prince Eugène sur l'Elbe. Ceux des maréchaux Ney et Marmont étaient prêts à entrer en campagne. Le corps du général Bertrand débouchait sur Augsbourg, et y trouvait l'artillerie que Napoléon lui avait envoyée pour le dispenser de la traîner à travers les Alpes, de l'argent pour acheter en Bavière deux mille chevaux de trait, et les trois mille recrues destinées d'abord aux cadres revenus de Russie, mais définitivement attribuées au corps arrivant d'Italie. Tout s'accomplissait si vite, jusqu'à l'éducation des hommes, qu'on faisait chaque jour arrêter les troupes en marche, pour répéter les manœuvres que Napoléon avait spécialement recommandées, et qui consistaient à former le bataillon en carré, à le déployer en ligne, puis à le reployer en colonne d'attaque.

Ce n'est pas ainsi assurément qu'on peut créer de bonnes armées. Mais quand, par suite d'une politique sans mesure, on s'est condamné à tout faire vite, il est au moins heureux de savoir apporter à l'exécution des choses cette prodigieuse rapidité.

Singulier accord entre le génie de Napoléon et celui de la nation française. D'ailleurs, il faut le dire, par son génie particulier la nation française se prêtait merveilleusement aux fautes de Napoléon, et était même une séduction pour l'entraîner à les commettre. Cette nation prompte, intelligente et héroïque, qui depuis les premiers temps de son histoire n'a cessé d'être en guerre avec l'Europe, qui pendant vingt-deux ans de révolution, de 1792 à 1815, ne s'est pas reposée un jour, tandis que les nations avec lesquelles elle était successivement aux prises se reposaient tour à tour, est la seule peut-être au monde dont on puisse en trois mois convertir les enfants en soldats. En 1813, la chose était plus facile que jamais. Napoléon possédait des sous-officiers, des officiers et des généraux consommés, qui avaient pratiqué vingt ans la guerre, qui avaient en eux-mêmes et en lui une confiance sans bornes, qui, tout en lui gardant rancune du désastre de Moscou, voulaient réparer ce désastre, et il ne leur fallait pas beaucoup de temps pour s'emparer de cette jeunesse française, et la remplir de tous les sentiments dont ils étaient animés. Avec de tels éléments on pouvait encore accomplir des prodiges. Il ne restait qu'un vœu à former, c'est que tout ce sang généreux ne fût pas versé uniquement pour ajouter un nouvel éclat à une gloire déjà bien assez éclatante, et qu'il servît aussi à sauver notre grandeur, non pas cette folle grandeur qui se piquait d'avoir des préfets à Rome et à Hambourg, mais cette grandeur raisonnable qui consistait à nous asseoir définitivement dans les limites que la nature nous a tracées, et que notre révolution de 1789, joignant à la promulgation de principes immortels l'achèvement de notre territoire national, nous avait glorieusement conquises! Suivons ces tristes événements, et on verra à quelles épreuves nous étions encore réservés.

Napoléon avait calculé qu'en laissant environ 30 mille hommes à Dantzig et à Thorn, 30 mille à Stettin, Custrin, Glogau, Spandau, ce qui faisait 60 mille hommes pour les places de la Vistule et de l'Oder, le prince Eugène, renforcé par le corps du général Lauriston qui lui avait été envoyé en mars, pourrait réunir 80 mille combattants sur l'Elbe. Il espérait déboucher avec 150 mille de la Thuringe, en recueillir en passant 50 mille venant d'Italie, et aller ainsi avec 200 mille hommes donner la main aux 80 mille du prince Eugène. C'était plus qu'il n'en fallait pour accabler les 150 mille soldats dont les Russes et les Prussiens se flattaient de disposer à l'ouverture de la campagne. Venaient ensuite les trois armées de réserve, l'une en formation en Italie, l'autre à Mayence, la troisième en Westphalie, lesquelles devaient être prêtes en juin ou juillet. Il y avait là de quoi tenir tête, et aux ennemis présents qu'on allait avoir sur les bras au printemps, et aux ennemis futurs que l'été ou la politique de l'Autriche pouvait amener en ligne quelques mois après.

Comme il arrive toujours, il y avait du mécompte, non pas précisément dans le nombre des troupes réunies, mais dans l'époque de leur réunion, ce qui devait priver Napoléon d'une partie des forces sur lesquelles il avait compté pour le début des hostilités. État exact des armées de Napoléon au moment de l'entrée en campagne. Ainsi, au lieu de 280 mille hommes de troupes actives dans les derniers jours d'avril, ou les premiers jours de mai, c'étaient 200 mille hommes qu'il allait avoir sous la main, mais 200 mille réellement présents au drapeau, et c'était du reste assez pour reconduire promptement sur l'Elbe et sur l'Oder, même sur la Vistule, les ennemis imprudents qui étaient venus le braver de si près. Voici l'état et la distribution de ses forces, à la fin d'avril, au moment où les opérations allaient commencer.

Forces du prince Eugène, placé au confluent de l'Elbe et de la Saale, pour y attendre Napoléon. Le prince Eugène après avoir laissé 27 à 28 mille hommes à Dantzig, 32 ou 33 mille dans les autres places de la Vistule et de l'Oder, ce qui faisait les 60 mille dont nous venons de parler, avait à peu près 80 mille hommes de troupes actives, mais point assez disponibles pour les amener toutes à la rencontre de Napoléon, quand celui-ci déboucherait en Saxe. Ainsi le prince Poniatowski, rejeté vers les frontières de la Bohême, était séparé du prince Eugène par la masse entière des coalisés, qui avaient passé l'Elbe sur plusieurs points. De tout ce qu'il y avait de Polonais à notre service on n'avait pu recueillir que la division Dombrowski, forte d'environ 2 mille fantassins et de 1500 cavaliers, et occupée actuellement à se réorganiser à Cassel. Du corps de Reynier, depuis la séparation des Saxons, il restait la division française Durutte, qui avait été de 15 mille hommes, et qui était encore de 4 mille après avoir fait la campagne de 1812, en Pologne, il est vrai, et point en Russie. Les 28 mille hommes de la division Lagrange et du corps de Grenier étaient réduits à 24 mille par les combats journaliers avec les Prussiens et les Russes. Ces trois divisions (car le corps de Grenier avait été divisé en deux), placées sous les ordres supérieurs du maréchal Macdonald, et confiées directement aux généraux Fressinet, Gérard et Charpentier, présentaient, après un hiver passé devant l'ennemi, une troupe excellente. Enfin le corps du général Lauriston, qui aurait dû être de 40 mille combattants, n'était plus, par suite des maladies et du retard de plusieurs cohortes, que de 32 mille, mais tous hommes faits, et commandés par des divisionnaires du plus grand mérite, tels que le général Maison par exemple. De ce corps il avait fallu détacher encore la division Puthod, afin de couvrir le bas Elbe, en attendant que les maréchaux Davout et Victor avec leurs bataillons réorganisés, pussent l'un reprendre Hambourg, l'autre occuper Magdebourg. Toutefois parmi ces bataillons réorganisés, il y en avait huit, ceux du maréchal Victor, qui étaient restés jusqu'ici à la disposition du prince Eugène, et qui gardaient Dessau, point fort important puisqu'il était placé à peu de distance du confluent de l'Elbe et de la Saale, et que c'était derrière ces deux cours d'eau que le prince Eugène et Napoléon devaient opérer leur jonction. (Voir la carte no 58.) Ce prince avait enfin la cavalerie remontée en Hanovre, qui arrivait lentement, et 3 mille hommes de la garde impériale, qu'il devait bientôt rendre à la grande armée. Au lieu de 80 mille hommes, le prince Eugène n'en peut réunir que 62 mille, mais tous présents au drapeau. C'est par suite de ces détachements, de ces retards, de ces réductions, que le prince Eugène ne pouvait venir joindre Napoléon qu'avec 62 mille hommes environ, au lieu de 80 mille dont il aurait pu disposer, s'il n'avait été séparé du prince Poniatowski, s'il n'avait été obligé d'envoyer la division Puthod sur le bas Elbe, et si ses corps n'avaient fait pendant l'hiver quelques pertes inévitables. Mais ces 62 mille hommes étaient tous présents sous les armes, très-animés, et très-bien commandés. Ils étaient répandus sur l'Elbe depuis Wittenberg jusqu'à Magdebourg, prêts à étendre la main derrière la Saale, pour se joindre à Napoléon, qu'ils attendaient avec impatience. Ils avaient tout récemment si bien reçu les Prussiens et les Russes en avant de Magdebourg, qu'ils les avaient rendus fort circonspects.