Situation de Murat en Italie. Restait Murat. Ce malheureux prince perdait presque la tête sous la couronne que Napoléon y avait posée. Profondément atteint dans son orgueil par les paroles insérées au Moniteur après son départ de l'armée, craignant d'avoir encouru pour toujours la disgrâce de Napoléon, d'être réservé dès lors avec son royaume de Naples à quelque compensation, à quelque arrangement de paix, ayant prêté l'oreille aux ouvertures que l'Autriche adressait à tous ceux qui avaient envie d'abandonner la France sans l'oser, ayant peur à chaque pas de faire trop ou trop peu, il était dans l'état du roi de Bavière, du roi de Saxe, de tous ces alliés enfin, qui trop honnêtes pour nous trahir ne l'étaient pas assez pour n'y point penser, et avec bien plus de remords qu'eux, car il devait tout à Napoléon, dont il avait épousé la sœur, sœur dont il se défiait même, bien qu'elle n'eût pas moins envie que lui de conserver ce royaume tant aimé, ce royaume cause de leurs fautes et de leurs malheurs! Ses soucis et ses agitations. Dans cette situation il y avait des moments où il semblait tomber en délire. Sa santé s'altérait visiblement, et ce héros, si beau à voir sur le champ de bataille de la Moskowa, devenu un faible roi, tourmenté de soucis, perdait à la fois sa beauté, sa sérénité, son courage. Son peuple auquel il avait su plaire, en était saisi de compassion, et comme pour le consoler, le couvrait d'applaudissements, quand il le voyait. Quelquefois ce pauvre Murat songeait à venir se jeter aux pieds de Napoléon, et à lui offrir de commander les restes de sa cavalerie; quelquefois il voulait se donner à l'Autriche, et il avait dépêché à celle-ci un prince Cariati, dont la conduite était devenue à Vienne un tel scandale, que M. de Narbonne avait été obligé de la signaler à Napoléon.
Napoléon appelle Murat à l'armée, et lui enjoint d'envoyer une partie de ses troupes au prince Eugène. Tout cela chez Napoléon excitait la pitié, mais une pitié sans bienveillance, et il était décidé à y mettre fin. Il ne doutait pas que sur un ordre formel de sa part, appuyé d'une menace positive, menace plus facile à réaliser à l'égard de Naples qu'à l'égard de la Suède, Murat n'accourût à ses pieds, et il résolut d'abord de l'appeler à l'armée, et ensuite d'exiger ses troupes pour les joindre à celles du prince Eugène. Murat avait employé tout son temps, depuis 1808, à créer une armée napolitaine, et il était le seul homme capable d'y réussir, car, outre sa renommée, il avait pour charmer les Napolitains sa belle et gracieuse figure. Environ dix mille soldats de cette armée avaient été dispersés çà et là dans l'immensité des troupes envoyées en Russie, et de ces 10 mille soldats on en avait sauvé 3 à 4 mille. Mais Murat avait encore sous les armes près de 40 mille hommes parfaitement organisés, et Napoléon imagina d'en prendre 20 mille pour les adjoindre à Eugène. Napoléon, après avoir donné ses instructions au prince Eugène sur la composition de l'armée d'Italie, le fait partir pour Milan. Quand l'Autriche verra cent mille combattants sur l'Adige, dit-il au vice-roi, elle sentira que c'est à elle à compter avec nous, et non pas nous avec elle.—Ces instructions données verbalement au prince Eugène, puis consignées par écrit en plusieurs dépêches, Napoléon lui serra la main avec une affection dont il ne s'était jamais départi envers ce prince, bien qu'il s'en défiât quelquefois, comme de tout ce qui lui était le plus cher, et il le fit partir le jour même.
Nouveaux soins donnés aux deux armées de réserve qui s'organisent sur le Rhin et sur l'Elbe. On a vu quelles dispositions il avait prises pour rassembler une armée à Mayence, avec les cadres revenus d'Espagne. La consommation des hommes, incessante dans la Péninsule, permettant de comprendre ce qui restait dans des cadres toujours moins nombreux, Napoléon comptait sur soixante cadres de bataillons à Mayence, lesquels devaient se remplir chaque jour de conscrits des anciennes classes. Il espérait y joindre aussi les cadres de soixante escadrons de cavalerie, recrutés avec les cavaliers formés dans les dépôts, et montés avec les chevaux tirés de France. En Westphalie, la réorganisation des corps du maréchal Davout et du duc de Bellune devait fournir, comme on a vu, cent douze bataillons, c'est-à-dire au moins 90 mille hommes d'infanterie. Déjà les vingt-huit seconds bataillons réorganisés à Erfurt étaient réunis sous le duc de Bellune, qui, outre les douze qui lui appartenaient, avait les seize du maréchal Davout. Vingt-huit venaient d'arriver à Brême sous le général Vandamme. Les autres devaient bientôt suivre ceux-là. Lorsqu'ils seraient tous formés, on se proposait, comme nous l'avons déjà dit, de mettre ensemble les quatre bataillons de chaque régiment, de recomposer ainsi les vingt-huit anciens régiments, d'en donner seize au maréchal Davout, douze au maréchal Victor, et de créer une armée de 120 mille hommes, avec une nombreuse artillerie tirée de Hollande et des départements anséatiques, avec le reste de la cavalerie remontée par le général Bourcier. Si le Danemark, objet en ce moment des caresses de l'Angleterre et de la Russie, qui tâchaient de lui arracher, moyennant indemnité, le sacrifice volontaire de la Norvége, nous revenait comme tout le faisait espérer, on pouvait se promettre douze à quinze mille Danois, excellents soldats, ce qui devait porter à 130 mille hommes au moins l'armée du bas Elbe. C'étaient donc trois armées, une à Milan, une à Mayence, une à Hambourg, que Napoléon préparait, indépendamment de ce qu'il avait déjà sous la main, et dont l'organisation avançait à chaque heure, surtout depuis qu'il était à Dresde. Il comptait sur 100 mille hommes en Italie, sur 70 mille à Mayence, sur 130 mille entre Magdebourg et Hambourg, c'est-à-dire sur 600 mille combattants, en comprenant ce qu'il avait en Saxe, force énorme, bien propre à altérer, il faut le reconnaître, la rectitude de son jugement, en lui inspirant une confiance sans bornes.
Le maréchal Davout envoyé à Hambourg. Il adressa au maréchal Davout les instructions les plus précises pour ces diverses organisations, dont une partie devait se faire sous la forte et savante main de ce maréchal. Il lui annonça qu'on lui rendrait bientôt les bataillons qu'on lui avait empruntés pour les prêter au duc de Bellune; il lui prescrivit de rentrer le plus tôt possible dans Hambourg, de profiter pour cela du mouvement projeté sur Berlin, d'exercer partout, et notamment à Hambourg, une justice rigoureuse. Napoléon était exaspéré contre les villes anséatiques, qui venaient d'expulser les douaniers, les percepteurs des impôts, les officiers de police français, et en plusieurs endroits de les assassiner, qui avaient accueilli les Cosaques avec transport, et qui semblaient le but des efforts militaires et diplomatiques de la coalition. Il voulait ramener ces villes sous son autorité par la force et par la terreur, et s'il fallait les rendre, les rendre ruinées à l'Allemagne. Ordres terribles donnés à ce maréchal. Il ordonna au maréchal Davout de faire fusiller les membres de l'ancien sénat qui s'étaient remis en possession de leur pouvoir, les principaux meneurs qui avaient excité l'insurrection, quelques-uns des officiers de la légion anséatique qu'on avait levée contre nous; il ordonna d'arrêter et de priver de leurs biens les cinq cents principaux négociants, qui passaient pour ennemis de la France; enfin, de saisir partout, sans examen, les denrées coloniales et les marchandises anglaises, qui depuis l'insurrection de Hambourg avaient pénétré par l'Elbe avec abondance. Il y aurait là, disait-il, de quoi payer la guerre dont les négociants de ces pays étaient en partie la cause. Ne se cachant jamais lâchement derrière ses agents, quand il prescrivait des mesures rigoureuses, il voulut que le maréchal Davout, en exécutant ces instructions formidables, déclarât qu'il agissait d'après les ordres formels de l'Empereur, et il comptait, ajoutait-il, sur son inflexibilité connue, pour qu'aucune partie de ces ordres ne restât inexécutée. Heureusement qu'il comptait aussi, sans le dire, sur l'honnêteté et la sagesse de ce maréchal, qui, tout rigoureux qu'il était, saurait attendre pour agir que la colère de son maître se fût évaporée en paroles effrayantes. De tous ces ordres la principale partie devait rester sans exécution, et il ne devait en résulter que de grosses contributions, dont l'armée vivrait pendant plus de six mois, depuis Hambourg jusqu'à Dresde.
Travaux ordonnés sur l'Elbe, pour la sûreté de cette ligne. Napoléon, passant à cheval le temps qu'il n'employait pas à travailler dans son cabinet, avait parcouru les bords de l'Elbe, reconnu Kœnigstein et Pirna, ainsi que tout le pays au-dessus et au-dessous de Dresde, ordonné l'établissement de deux ponts, un en charpente à Dresde même, pour raccorder les parties subsistantes du pont de pierre, et un de radeaux à Priesnitz, où l'armée avait opéré un passage de vive force. Il avait fait construire de fortes têtes de pont embrassant l'une et l'autre rive, pour le cas où il serait obligé de se replier sur la ligne de l'Elbe à la suite d'une bataille perdue, et avait veillé lui-même à la création de vastes hôpitaux et de vastes manutentions de vivres, situés sur la rive gauche, afin que rien ne fût exposé aux entreprises de l'ennemi. Tous ces travaux il les faisait exécuter à prix d'argent tiré de son trésor secret, afin d'attirer à lui le peuple de Dresde, qu'il voulait en même temps intimider et satisfaire. Les détachements de cavalerie amenés des dépôts par le duc de Plaisance ayant rejoint, il les avait fondus dans le corps du général Latour-Maubourg, de manière à remettre ensemble les escadrons de chaque régiment. Ce corps était monté ainsi à huit mille beaux cavaliers, et avec trois mille cavaliers saxons qui allaient revenir, avec mille ou deux mille cavaliers bavarois et wurtembergeois qui étaient attendus, devait sous quelques jours s'élever à 12 mille hommes à cheval. Napoléon commence à se procurer une cavalerie assez nombreuse. Quatre mille hommes de la garde devaient porter à 16 mille le total de notre cavalerie, ce qui composait déjà une force respectable, et indépendante des troupes légères de cette arme que chaque corps avait pour s'éclairer. Des détachements venus des dépôts sous le duc de Plaisance, il restait au moins trois mille cavaliers, destinés au général Sébastiani, pour compléter ses régiments lorsqu'il serait arrivé à Wittenberg. L'armée aurait alors 25 mille hommes à cheval capables de charger en ligne. C'était huit ou dix jours encore à attendre pour passer d'un état presque nul en fait de cavalerie à un état assez imposant. De plus le général Barrois avait amené une seconde division d'infanterie de la jeune garde, et il s'en préparait une troisième en Franconie sous le général Delaborde. Ainsi se complétaient, pendant ces quelques jours de repos à Dresde, les 300 mille hommes qui formaient le premier armement de Napoléon, et qui suffiraient peut-être à dicter des lois à l'Europe coalisée. C'est dans ce repos si actif qu'il attendait le roi de Saxe, sommé de se rendre à Dresde, et le comte de Bubna, annoncé de Vienne avec tant d'appareil.
Arrivée du roi de Saxe à Dresde. Le roi de Saxe en effet n'avait pas perdu une heure pour déférer à la sommation de son redoutable allié. Il avait quitté Prague, demandant, comme nous l'avons dit, et promettant le secret à l'Autriche sur tout ce qui s'était passé. Le 12 mai, le vieux roi, entouré de sa famille, de sa belle cavalerie, tant de fois réclamée en vain, arriva par la route de Péterswalde aux portes de Dresde. Napoléon sort de Dresde pour aller à la rencontre du roi Frédéric-Auguste. Napoléon, qui avait résolu de jouer une sorte de comédie, mais grande comme il lui convenait, était sorti de la ville à la tête de sa garde, pour recevoir le monarque saxon, auquel il était heureux, disait-il, de restituer ses États reconquis par les armes de la France. L'armée française était sur pied; le temps était superbe, et tout se prêtait à une scène imposante. Napoléon arrivé près du vieux roi, descendit de cheval et l'embrassa affectueusement, comme un prince qui pour le rejoindre se serait arraché aux mains d'ennemis dangereux, et non comme un prince repentant qui revenait à lui ramené par la crainte. Frédéric-Auguste ne put se défendre d'une vive émotion, car s'il avait peur de Napoléon, il l'aimait, n'en ayant reçu que du bien, bien chimérique et écrasant pour sa faiblesse, puisque c'était la lourde couronne de Pologne, mais bien enfin, et en le retrouvant si puissant, si amical, il fut saisi d'un sentiment de reconnaissance. Napoléon l'accueillit avec autant de respect que de dignité, en présence des habitants de Dresde accourus en foule pour assister à cette entrevue, et, du reste, les peuples sont si enfants, que, frappés de ce spectacle, les Saxons furent émus eux-mêmes, et pour ainsi dire apaisés par la vue des deux monarques réconciliés. Il faut ajouter que les Russes s'étaient comportés en Saxe de manière à diminuer beaucoup la haine qu'inspiraient les Français.
Napoléon conduisit Frédéric-Auguste à son palais, qu'il affecta de lui rendre, et dîna le jour même à sa table en très-grande pompe. Il s'était logé provisoirement au palais du roi, mais avec le projet publiquement annoncé de se choisir une demeure plus militaire, moins gênante, et dans l'intention aussi de laisser à son hôte l'apparence d'un prince tout à fait maître chez lui. On cherchait pour Napoléon une maison de campagne aux portes de Dresde, où il pourrait jouir de la plénitude de son temps et de la beauté de la saison, et aurait l'air, qui lui allait si bien, de camper.
Complète réconciliation du roi de Saxe avec Napoléon. Après ces démonstrations vinrent les épanchements et les explications entre Napoléon et le vieux roi. Ce prince agité fit-il à Napoléon les aveux dont on l'accusa depuis, pour justifier la spoliation d'une partie de ses États? On l'a prétendu en effet, mais tout, dans les documents existants, prouve le contraire. Il n'est point vrai que ce roi trahit la confiance de l'Autriche. Il est probable que les vues de l'Autriche durent, sans qu'il fût infidèle, se découvrir d'elles-mêmes dans ses récits, et que s'il les révéla, ce fut sans le vouloir, car elles étaient fort claires par elles-mêmes, et peu coupables après tout, bien que Napoléon les prît dans le moment en fort mauvaise part. Il est certain que les révélations qui avaient complétement changé les dispositions de Napoléon à l'égard de l'Autriche, lui étaient parvenues avant le 12 mai, jour de l'entrée du roi Frédéric-Auguste à Dresde, et qu'il avait tout appris soit par M. de Narbonne, soit par les dépêches interceptées, et rien par le roi de Saxe, encore absent de sa capitale.
Napoléon dans cet entretien rassura Frédéric-Auguste sur les suites de la guerre, lui fit partager sa confiance, et lui rendit autant de calme que ce prince pouvait en éprouver au milieu du tumulte des armes, pour lesquelles il était si peu fait. L'union était redevenue entière, et Napoléon voulut surtout qu'elle parût telle, car il lui convenait de se montrer en parfaite intimité avec ses alliés, dont on le disait aussi craint que haï, ce qui était vrai assurément des peuples allemands, mais beaucoup moins de leurs souverains.
Adjonction des troupes saxonnes à l'armée française. Le premier avantage que Napoléon tira de la présence du roi à Dresde, fut de mettre la main sur ses troupes. La cavalerie saxonne était superbe. En la complétant avec quelques recrues, elle devait monter à environ trois mille cavaliers, séduits déjà comme leur roi par les habiles caresses de Napoléon. On la confia le jour même au brave Latour-Maubourg. Quant à l'infanterie enfermée dans Torgau, elle fut exposée à une épreuve assez dangereuse. Le général Thielmann, l'un des patriotes allemands les plus ardents et les plus sincères, s'était fort compromis par sa conduite. Il était allé visiter à Dresde l'empereur Alexandre, lui avait témoigné son dévouement à la cause des coalisés, mais, en sujet soumis, n'avait pas osé lui livrer Torgau, ayant l'ordre de son roi de n'ouvrir cette place qu'aux Autrichiens. Revenu à Torgau, il avait été désespéré de voir, après la bataille de Lutzen, son roi retombé dans les mains des Français, et de plus il avait conçu pour son propre compte des craintes assez vives. Cédant au double stimulant du patriotisme et des inquiétudes personnelles, il avait alors essayé d'ébranler la fidélité de ses troupes, et de les amener à passer du côté des Russes, en se fondant sur ce que le roi n'était pas libre, et ne donnait que des ordres arrachés par la force. Bien que ses accents patriotiques retentissent au cœur de ses officiers, il ne put les entraîner, et tous avec leurs soldats demeurèrent fidèles à l'autorité de leur souverain. Il s'enfuit après cette tentative infructueuse au camp d'Alexandre, abandonnant son infanterie, qui dès ce moment rentra sans difficulté sous le commandement du général Reynier, pour les talents et le caractère duquel elle avait conçu une estime méritée.