Marche du maréchal Ney sur Torgau. Pendant ce temps, le maréchal Ney se conformant aux instructions qu'il avait reçues, avait traversé Leipzig, et s'était transporté à Torgau, où il avait recueilli les Saxons. Un peu à gauche, à Wittenberg, ce maréchal avait le duc de Bellune avec ses bataillons réorganisés, à droite le général Lauriston établi avec son corps à Meissen. Le général Sébastiani amenant la cavalerie remontée en Hanovre, et la division Puthod (celle du corps de Lauriston qui était restée en arrière), n'était pas encore arrivé. Néanmoins avec Reynier, Victor, Lauriston, le maréchal Ney avait assez de forces pour marcher sur Berlin, et il en attendait l'ordre avec impatience.

Avant de porter le maréchal Ney plus loin, Napoléon veut connaître les nouveaux projets des coalisés. Napoléon, avant de le lui expédier, voulait avoir des renseignements précis sur les desseins des coalisés. Déjà il avait porté au delà de l'Elbe le corps du prince Eugène, qui depuis le départ de ce prince avait passé sous le commandement du maréchal Macdonald, et l'avait dirigé sur Bischoffswerda, où ce corps était entré en écrasant une arrière-garde ennemie, et en passant au milieu des flammes. On accusait en ce moment les Russes de vouloir se conduire en Allemagne comme en Russie, c'est-à-dire de brûler les pays qu'ils évacuaient. Il est certain que la malheureuse petite ville de Bischoffswerda venait d'être incendiée, peut-être par les obus, et sans qu'il y eût de la faute de personne. De Bischoffswerda, le maréchal Macdonald s'était dirigé sur Bautzen. Là les rapports étaient devenus plus précis, et les Russes unis aux Prussiens avaient paru résolus à livrer une seconde bataille. Résolution des coalisés de livrer une seconde bataille à Bautzen, sur la Sprée. Leur résolution était en effet conforme aux apparences. Malgré les pertes qu'ils avaient essuyées, malgré le danger d'une nouvelle défaite, la nécessité de combattre encore une fois entre l'Elbe et l'Oder n'avait parmi eux fait doute pour personne. Reculer davantage, c'était abandonner les trois quarts de la monarchie prussienne, et surtout Berlin qu'on n'avait pas pu défendre directement par l'envoi d'un corps détaché, mais qu'une forte position conservée en Lusace protégeait jusqu'à un certain point. C'était avouer à l'Allemagne, à l'Europe qu'on s'était impudemment vanté après Lutzen, que dans cette journée on avait été tellement battu, qu'il n'y avait plus moyen de s'arrêter nulle part, ni derrière l'Elbe, ni même derrière l'Oder; c'était donner congé aux patriotes allemands auxquels on avait donné rendez-vous sur tous les champs de bataille de la Saxe, c'était donner congé à l'Autriche, qu'on ne retenait qu'à force de promesses, de vanteries, d'exagérations, et surtout à force de voisinage, en restant en quelque façon physiquement attaché à elle. Il fallait donc vaincre ou périr, plutôt que de se laisser arracher des montagnes de la Bohême, au pied desquelles on s'était arrêté en quittant Dresde, et profiter pour s'y défendre de l'un des nombreux cours d'eau qui descendent du Riesen-Gebirge à travers la Lusace, et divisent l'espace compris entre l'Elbe et l'Oder. Choix de la position de Bautzen. À Bautzen notamment, où passe la Sprée, se trouvait une forte position, double en quelque sorte, car elle offre deux champs de bataille, l'un en avant de la Sprée, l'autre en arrière, position rendue célèbre par le grand Frédéric pendant la guerre de sept ans[16], sur laquelle on pouvait recevoir une et même deux batailles défensives, la gauche aux montagnes de la Bohême, la droite à de vastes marécages. Moitié renommée, moitié avantage du site, on s'était décidé pour cette position de Bautzen, et on était résolu à y combattre avec acharnement. Des 92 mille hommes qu'on avait pu réunir le 2 mai dans les plaines de Lutzen, 20 mille à peu près avaient été perdus ou par le feu ou par la marche, mais on les avait remplacés par 30 mille autres, les uns trouvés en Silésie, au moyen des réserves que la Prusse avait préparées dans cette riche province, les autres tirés du corps qui bloquait les places de la Vistule. Ce corps était celui de Barclay de Tolly, fort de 15 mille Russes, qui venait d'enlever Thorn à une garnison en grande partie bavaroise, dévorée de maladies, et logée dans des ouvrages à peine défensifs. C'était la seule des garnisons de l'Oder et de la Vistule qui eût succombé, et il avait paru aux coalisés beaucoup plus utile de gagner une grande bataille que de bloquer des places, qu'on avait peu de chances de prendre, et qui, situées au milieu de populations extrêmement hostiles, ne pouvaient exercer aucune action au delà de leurs murs. Nouvelle composition et force de l'armée coalisée. On avait donc rassemblé en avant et en arrière de Bautzen, le long de la Sprée, sous la protection de vastes abatis et de nombreuses redoutes, environ cent mille Prussiens et Russes, très-animés, très-difficiles à forcer dans cet asile, et on était prêt à livrer là une bataille décisive. On avait confié aux généraux prussiens Bulow et Borstell le soin de couvrir comme ils pourraient Berlin et le Brandebourg, aux coureurs de Czernicheff et de Tettenborn la tâche de se maintenir sur le bas Elbe, en mangeant, buvant, brûlant, aux dépens des Allemands qu'ils venaient délivrer, et on s'était proposé de résoudre soi-même la grande question européenne sous les yeux de l'Autriche, au pied même de ses montagnes. On avait adressé à celle-ci les plus belles descriptions de la position prise, des forces réunies, et on l'avait suppliée de ne se laisser ni intimider ni séduire par le tyran de l'Europe, qui allait bientôt, disait-on, être réduit aux abois.

Napoléon prend le parti d'aller livrer une seconde bataille aux coalisés. Tels étaient les détails que nos espions et nos reconnaissances, poussées maintenant plus loin depuis l'augmentation de notre cavalerie, avaient rapportés de tous côtés. N'ayant passé à Dresde que sept jours, temps strictement nécessaire pour réinstaller le roi de Saxe dans ses États, pour réunir un peu de cavalerie, et pour porter ses corps en ligne, Napoléon prit le parti de marcher tout de suite en avant, et d'aller dissiper une nouvelle fois les fumées dont s'enivrait l'orgueil des coalisés. Le maréchal Macdonald envoyé devant Bautzen avec les troupes du prince Eugène. Déjà le maréchal Macdonald était en vue de Bautzen; il le fit appuyer à droite et le long des montagnes par le maréchal Oudinot, avec deux divisions françaises et une bavaroise, à gauche par le maréchal Marmont avec ses trois divisions, dont deux françaises et une allemande, plus à gauche encore par le général Bertrand, avec une division française, une italienne et une wurtembergeoise. Le maréchal Oudinot, le général Bertrand, le maréchal Marmont, envoyés à l'appui du maréchal Macdonald. Il avait en même temps tenu le maréchal Ney et le général Lauriston en avant de l'Elbe, en mesure de se porter ou à droite vers la grande armée, ou à gauche sur Berlin. Ney dirigé sur le flanc de la position de Bautzen. Le maréchal Ney était à Luckau, le général Lauriston à Dobriluch, ce dernier liant le maréchal Ney avec la grande armée. (Voir la carte no 58.) Napoléon leur enjoignit le 15 mai, jour où il reçut les renseignements certains qu'il avait attendus, de se diriger sans délai sur Hoyerswerda, de manière à déboucher sur le flanc et les derrières de la position de Bautzen, laquelle deviendrait difficile à conserver lorsque soixante mille hommes seraient en marche pour la tourner. Voulant utiliser toutes les forces dont il n'avait pas ailleurs un besoin indispensable, Napoléon enjoignit au général Reynier de suivre Ney et Lauriston. Il laissa le maréchal Victor, duc de Bellune, en avant de Wittenberg, comme une menace permanente contre Berlin, menace qui se réaliserait plus tard selon les événements, et il s'apprêta lui-même à partir aussitôt que les mouvements prescrits seraient assez avancés vers le but indiqué, pour que sa présence sur les lieux devînt nécessaire. Départ de la garde impériale. Déjà la garde elle-même avait été acheminée sur Bautzen, où tendaient en ce moment toutes nos forces, et où allait les suivre l'attention de l'Europe. Ayant 160 ou 170 mille hommes à opposer à 100 mille, quelque forte que fût la position de ceux-ci, Napoléon ne devait guère avoir d'inquiétude sur le résultat. La manœuvre ordonnée au maréchal Ney valait toutes les positions du monde, et l'armée française pour vaincre, aurait pu se passer, même dans son état actuel, de sa supériorité numérique.

Arrivée de M. de Bubna à Dresde, au moment où Napoléon allait en partir. Napoléon allait quitter Dresde, lorsque parut enfin M. de Bubna, le 16 mai au soir, venant de Vienne le plus vite qu'il avait pu, afin de regagner le temps qu'on lui avait fait perdre à remanier ses instructions au fur et à mesure des nouvelles qui arrivaient des deux quartiers généraux. Première impression de Napoléon en recevant les communications de M. de Bubna. Napoléon lui donna audience sur-le-champ, et bien qu'il eût résolu de dissimuler à l'égard de l'Autriche, bien qu'il eût beaucoup de bienveillance personnelle pour M. de Bubna, il lui fit au premier instant un accueil un peu rude. Loin des hommes, il calculait froidement, avec toute l'exactitude de son esprit; quand il les avait devant lui, sa nature ardente recevait de leur présence un stimulant presque irrésistible. Il ne sut pas contenir l'irritation que lui inspiraient les efforts de l'Autriche pour lui faire la loi, à lui gendre et allié, et surtout les prétendues duplicités de M. de Metternich, dont il croyait avoir la preuve. Il s'emporta contre ce dernier, et fit à son sujet des menaces qui, rapportées par un témoin malveillant, auraient pu avoir de funestes conséquences. Efforts de M. de Bubna pour apaiser Napoléon. Heureusement M. de Bubna avait beaucoup d'esprit, par suite beaucoup de penchant pour son glorieux interlocuteur, beaucoup de désir de la paix, et n'était homme à abuser d'aucun des emportements dont il était témoin. Il ne se troubla point, et tira d'abord de son portefeuille une lettre de l'empereur François pour Napoléon. Lettre de l'empereur François à son gendre. Cette lettre était d'un père et d'un honnête homme, et renfermait l'entière vérité. Tout à la fois affectueuse et sincère, elle montrait à Napoléon la gravité décisive de cette situation, le danger de déterminations irréfléchies, lui traçait clairement la limite qui séparait les devoirs du père de ceux du souverain, et le suppliait avec dignité, mais avec instance, d'écouter pour son propre intérêt et pour celui du monde les ouvertures que M. de Bubna était chargé de lui faire. L'irritation de Napoléon un peu adoucie. Cette lettre était propre à émouvoir une nature vive comme celle de Napoléon, et elle produisit effectivement une impression favorable. L'empereur François, plus réservé que M. de Metternich, ayant en outre moins à parler et à agir, avait pu garder plus aisément sa position, avait été moins obligé de caresser alternativement les uns et les autres, n'avait donc pas encouru les mêmes reproches de duplicité, et quand il alléguait d'ailleurs la double qualité de père et de souverain pour expliquer sa double conduite, avait bien raison après tout, car s'il avait accordé à Napoléon sa fille qu'il aimait, et s'il tenait compte de ce lien, il ne devait pas oublier cependant l'intérêt de sa monarchie qui avait de grands dommages à réparer, l'intérêt de l'Allemagne sans laquelle l'Autriche ne pouvait exister, et s'il cherchait à concilier ces intérêts divers, il était certes dans l'exact accomplissement de tous ses devoirs à la fois.

Napoléon écoute avec plus de calme les conditions de paix imaginées par l'Autriche, et laisse voir que l'orgueil est le principal motif de sa résistance à ces conditions. Napoléon, quoique fort irrité, le sentait bien au fond, et cette lettre l'adoucit visiblement, sans apporter néanmoins beaucoup de changements à ses résolutions. Il écouta les propositions que M. de Bubna avait à lui faire, non pas à titre de conditions, car toutes les formes étaient soigneusement observées envers lui, mais à titre de conjectures sur ce qu'il était possible d'obtenir des puissances belligérantes, à titre de propositions que l'Autriche serait décidée à appuyer comme raisonnables. Ces diverses propositions étaient déjà connues de Napoléon, et s'il n'était pas converti, il était du moins un peu calmé à leur égard. Il les écouta avec attention, feignant de les entendre énoncer pour la première fois, demeura tranquille pendant qu'on les lui exposait, mais peu à peu laissa voir la vraie raison de ses refus, et cette raison, c'était l'orgueil, l'orgueil qui souffrait en lui d'abandonner ou des titres qu'il avait pris avec un grand appareil, ou des territoires qu'il avait annexés solennellement à l'Empire. Le grand-duché de Varsovie était perdu, il avait péri à Moscou. Sous ce rapport tout le désagrément était subi. D'ailleurs, la grandeur de la catastrophe avait quelque chose qui était digne de la destinée de Napoléon. Son parti était donc arrêté à ce sujet, et au surplus il ne s'agissait pas là de son empire, il s'agissait d'une vaste combinaison politique, le rétablissement de la Pologne, qu'il avait tentée, disait-il, dans l'intérêt de l'Europe elle-même, et à laquelle il n'était pas tenu de se sacrifier, les hommes et la Providence n'ayant pas voulu l'y aider. Sur un autre sujet, plus grave peut-être, l'Espagne, Napoléon (ce qui étonna profondément M. de Bubna) ne se montrait plus aussi absolu, bien qu'il évitât de s'expliquer. Il ne disait pas ce qu'il céderait relativement à cette question, mais il paraissait décidé à céder quelque chose, et, quant à présent, afin d'amener l'Angleterre à négocier, il se déclarait prêt à admettre les insurgés espagnols aux conférences. Ici se révélait, sans que M. de Bubna pût la pénétrer, la nouvelle disposition de Napoléon à se montrer plus facile pour la Russie et l'Angleterre que pour les puissances allemandes. M. de Bubna, qui n'espérait pas tant à l'égard de la question espagnole, fut surpris et enchanté. Mais les points mêmes auxquels l'Autriche tenait le plus étaient justement ceux qui faisaient éprouver à Napoléon les plus pénibles émotions. Reconstituer la Prusse, abandonner les villes anséatiques et le titre de protecteur de la Confédération du Rhin, est ce qui coûte le plus à Napoléon. Récompenser la Prusse de sa défection en la reconstituant, lui était singulièrement antipathique. Pourtant comme il était à la fois violent et prompt à pardonner, sur ce point on pouvait l'adoucir encore. Mais renoncer au titre de protecteur de la Confédération du Rhin lui semblait une humiliation qu'on voulait lui imposer. L'abandon des départements anséatiques, réunis constitutionnellement à l'Empire, lui semblait une autre humiliation tout aussi difficile à dévorer. M. de Bubna avait beau dire que le titre de protecteur de la Confédération du Rhin était un vain titre, sans aucune utilité pour la France, Napoléon s'armait de cette raison même pour répondre que l'inutilité du titre rendant la chose de nulle valeur, le désir de l'humilier en devenait plus évident. Relativement aux territoires anséatiques, le négociateur autrichien affirmait que ce serait déjà une difficile concession à arracher aux puissances belligérantes que celle de la réunion de la Hollande à la France, mais que, pour les territoires anséatiques, l'Angleterre à cause de la mer, la Prusse à cause du voisinage, la Russie à cause du duché d'Oldenbourg, ne consentiraient jamais à nous les accorder. Napoléon avait à leur sujet une raison, qui n'était pas tout à fait d'orgueil, mais de politique, et devant laquelle M. de Bubna était moins armé de bonnes réponses, c'est que la France avait besoin de ces territoires, comme moyen d'échange pour se faire restituer ses colonies par l'Angleterre. M. de Metternich lui-même s'était placé à ce point de vue dans plus d'un entretien sur cette question. Ici M. de Bubna répondait qu'il n'apportait que des propositions préalables, qui n'avaient rien de définitif, qu'on pourrait débattre plus tard, et modifier au gré de tous; que l'Angleterre étant présente, on pourrait mettre Lubeck, Hambourg, Brême en balance avec la Guadeloupe, l'Île de France, le Cap, et ne céder les unes que contre les autres; et il faisait de vives instances pour qu'on se réunît au moins dans un congrès, à Prague, par exemple, où l'empereur François se rendrait lui-même, pour être plus près des puissances belligérantes, et pouvoir employer plus efficacement ses bons offices.

Napoléon, quoique à peu près décidé à rejeter les conditions de l'Autriche, feint de négocier pour gagner du temps et pouvoir achever la seconde partie de ses armements. Cette entrevue avait duré plusieurs heures. Napoléon paraissait adouci, sans donner à penser toutefois qu'il fût ébranlé, et on convint qu'il reverrait le lendemain M. de Bubna, avant de partir pour rejoindre l'armée. Bien qu'il fût décidé à ne pas subir les conditions qu'on cherchait à lui faire agréer, surtout à ne pas les subir de la part de l'Autriche, bien qu'il se crût en mesure d'imposer d'autres conditions moyennant qu'il eût deux ou trois mois pour achever ses derniers armements, il était cependant frappé de l'utilité d'un congrès, d'abord pour montrer à ses alliés allemands, à la France et à l'Europe des dispositions pacifiques, secondement, pour se ménager ces deux ou trois mois dont il avait besoin afin de compléter ses forces, troisièmement enfin, pour saisir l'occasion de renouer des relations directes avec la Russie et avec l'Angleterre, relations dont il espérait profiter pour s'entendre avec celles-ci sans l'intervention des puissances allemandes, et à leur détriment. Il rendrait ainsi à l'Autriche ce qu'elle lui avait fait. Il veut profiter aussi de l'occasion des nouvelles négociations pour s'aboucher directement avec la Russie et l'Angleterre, et faire la paix sans l'intermédiaire de l'Autriche. Elle s'était servie en quelque sorte de lui pour devenir médiatrice, et devenue médiatrice par lui, elle se servait de la médiation pour lui dicter la paix qu'elle voulait. À finesse, finesse plus grande. Après s'être servi de l'Autriche pour s'aboucher dans un congrès avec les puissances en apparence les plus hostiles, il se passerait d'elle pour traiter, traiterait sans elle, et jusqu'à un certain point contre elle. Les succès diplomatiques étaient autant de son goût que les succès militaires, et il était aussi fier de gagner à un jeu qu'à l'autre, sans compter d'ailleurs que si l'Autriche, ayant égard à ses observations, comme le promettait M. de Bubna, pesait assez fortement sur les puissances coalisées pour leur arracher des conditions plus satisfaisantes, la paix, alors, obtenue et acceptée des mains de son beau-père serait aussi séante que de la main de tout autre. Par ces motifs, Napoléon prit le parti de dissimuler avec l'Autriche, de se montrer touché de ses raisons, d'agréer un congrès à Prague ou autre part, non-seulement un congrès, mais un armistice que des négociateurs envoyés aux avant-postes stipuleraient à la vue des deux armées. Dans cette vue, Napoléon adopte volontiers l'idée d'un armistice. Avant que cet armistice fût conclu il espérait gagner encore une bataille, ce qui améliorerait fort sa situation dans le futur congrès, et cet armistice en tout cas lui procurerait le temps de terminer les vastes préparatifs au moyen desquels il croyait pouvoir dicter ses conditions à l'Europe, loin de recevoir les siennes, et lui fournirait de plus l'occasion d'ouvrir des communications avec l'empereur Alexandre, soin dont il était préoccupé au moins autant que de tout autre.

Napoléon se montre plus disposé à céder qu'il ne l'est, et se prête à ce qu'une proposition parte de Dresde même, au nom de l'Autriche, pour la réunion d'un congrès et la conclusion d'un armistice. Il revit donc le lendemain 17 mai M. de Bubna, et paraissant se rendre à une partie de ses raisons, tout en persistant à affirmer qu'il mourrait les armes à la main, et en ferait mourir bien d'autres avant de consentir à certaines des conditions proposées, il déclara qu'il était prêt à accepter à la fois un congrès et un armistice, et à admettre dans ce congrès les représentants des insurgés espagnols, ce qui avait toujours été pour l'Angleterre la condition essentielle et préalable de toute négociation. M. de Bubna, étonné et ravi d'avoir obtenu tant de choses, surtout la dernière qui était tout à fait inespérée, offrit d'écrire sur-le-champ à M. de Stadion, qui s'était transporté au quartier général russe pour y faire ce que lui M. de Bubna faisait au quartier général français, et de l'informer de l'acquiescement formel que l'empereur Napoléon donnait à la réunion d'un congrès et à la conclusion d'un armistice. Lettre de M. de Bubna à M. de Stadion, concertée avec Napoléon. La lettre de M. de Bubna pour M. de Stadion, rédigée à l'instant, et corrigée de la main de Napoléon lui-même, disait en substance que nullement enorgueilli par le succès récent de ses armes, l'empereur des Français, impatient de mettre un terme aux maux de l'Europe, consentait à la réunion immédiate d'un congrès à Prague, que même, pour faire cesser plus tôt l'effusion du sang, il était prêt à envoyer des commissaires aux avant-postes afin de négocier une suspension d'armes. Cette dernière condition, que M. de Bubna était si enchanté d'avoir obtenue, était justement celle à laquelle Napoléon tenait le plus, par les raisons que nous venons d'exposer. M. de Bubna fit donc partir la lettre par un courrier qui devait la porter en toute hâte au quartier général russe, pour qu'elle fût remise sans perte de temps à M. de Stadion. Il demanda ensuite à retourner à Vienne, afin d'aller y réjouir l'empereur François et M. de Metternich par l'annonce des excellentes dispositions dans lesquelles il avait trouvé Napoléon, et surtout afin de les préparer à modifier quelques-unes des conditions proposées. Retour de M. de Bubna à Vienne, avec une réponse amicale de Napoléon pour son beau-père. Napoléon approuva fort cette nouvelle course de M. de Bubna à Vienne, lui dit avec sincérité que ces modifications pourraient seules donner la paix, et la donneraient certainement si elles étaient suffisantes. Il lui confia en même temps une lettre pour son beau-père. Dans cette lettre affectueuse et filiale, autant que celle de l'empereur François avait été amicale et paternelle, Napoléon laissait voir la véritable plaie qui chez lui était saignante; il disait qu'il était prêt à la paix, mais qu'étant devenu gendre de l'empereur François, il remettait son honneur dans les mains de son beau-père, qu'il y tenait plus qu'à la puissance, plus qu'à la vie, et qu'il était résolu à mourir les armes à la main, avec tout ce que la France comptait d'hommes généreux, plutôt que de devenir la risée de ses ennemis, en acceptant des conditions humiliantes. Il expédia ensuite M. de Bubna, après l'avoir comblé des marques de sa faveur.

Ainsi fut ouverte cette négociation, en partie sincère, en partie simulée de la part de Napoléon, mais entreprise avec une complète bonne foi et un grand zèle par le représentant de l'Autriche, qui se flattait d'avoir rapproché par son savoir-faire les plus redoutables puissances de l'univers prêtes à s'entrechoquer de nouveau. Immédiatement après avoir expédié M. de Bubna, Napoléon fit lui-même ses préparatifs de départ, mais avant de quitter Dresde il voulut tirer de ces négociations entamées le principal résultat qu'il en espérait, et qui consistait à s'aboucher directement avec Alexandre pour échapper à l'influence de l'Autriche. Napoléon fait choix de M. de Caulaincourt pour aller aux avant-postes s'aboucher avec les représentants des puissances coalisées. Sous le prétexte de l'armistice, qui devait se négocier tout de suite et à la vue des deux armées si on tenait à prévenir une nouvelle et sanglante bataille, il imagina d'envoyer aux avant-postes M. de Caulaincourt, l'homme désigné entre tous pour un semblable rapprochement, car il avait joui non-seulement de l'estime, mais de toute la faveur d'Alexandre, de sa familiarité la plus intime et la plus journalière. Avantages et inconvénients de ce choix. M. de Caulaincourt était même désigné à ce point qu'on pouvait dire qu'il l'était trop, et qu'à son aspect l'intention de Napoléon éclaterait d'une manière frappante, alarmerait la Prusse, mettrait l'Autriche en éveil, peut-être précipiterait les résolutions les plus fatales. Calculant peu quand il désirait, Napoléon était si pressé d'essayer un rapprochement direct avec la Russie, qu'il ne tint aucun compte des inconvénients que nous venons de signaler, et qu'en partant de Dresde il fit partir M. de Caulaincourt avec une lettre pour M. de Nesselrode, datée du 18 mai comme celle de M. de Bubna pour M. de Stadion. Il était dit dans cette lettre qu'en conséquence de ce qui avait été convenu avec M. de Bubna, l'empereur Napoléon se hâtait d'envoyer un commissaire aux avant-postes pour négocier un armistice, ce qui lui semblait urgent vu le voisinage des armées, et qu'il avait choisi parmi ses grands officiers le personnage jugé le plus agréable à l'empereur Alexandre.

Toutes ses dispositions prises pour l'ouverture des négociations, Napoléon quitte Dresde le 18 mai, afin d'aller se mettre à la tête de son armée, et livrer une nouvelle bataille. Cela fait, tous les ordres nécessaires ayant été donnés au général Durosnel pour que les têtes de pont de l'Elbe fussent bien armées, pour que les hôpitaux fussent prêts à recevoir beaucoup de blessés, pour que les vivres abondassent en cas de retraite, pour que la population fût fortement contenue pendant les redoutables scènes auxquelles il fallait s'attendre, pour que le faible et bon roi de Saxe, resté tremblant dans son palais, fût rassuré tous les jours contre les faux bruits, Napoléon partit le 18, et s'achemina vers Bautzen, confiant, serein, plein d'espérance, vivant au milieu des périls et du sang, des souffrances d'autrui et des siennes, comme d'autres vivent au milieu des distractions et des plaisirs.

Bienfaisance de Napoléon envers la petite ville de Bischoffswerda, qui venait d'être incendiée. Sur sa route il trouva ruinée, brûlant encore, et veuve de ses habitants presque tous réfugiés dans les bois, la pauvre ville de Bischoffswerda. Le désastre de cette petite cité, bien étrangère aux querelles des potentats qui l'avaient ainsi traitée, toucha la vive et impressionnable nature de Napoléon. Elle le toucha comme vous touche un pauvre animal qu'on a blessé sans le vouloir, et qu'on voit gémissant à ses pieds. Il prescrivit qu'une somme fût prise sur son trésor particulier pour contribuer à la reconstruire, disposition très-sérieusement ordonnée, et qui, privée plus tard d'exécution, ne le fut point par la faute de Napoléon. Il continua ensuite son voyage, et alla coucher à mi-chemin de Dresde à Bautzen.