Tandis que les fautes de l'Angleterre avaient cette issue, qui aurait pu lui devenir si funeste, le cabinet britannique s'éclairant quand il n'était plus temps, révoquait enfin les ordres du conseil, et M. Forster, en s'embarquant dans l'un des ports de l'Union, venait d'en recevoir la tardive nouvelle, qu'il laissait à un chargé d'affaires le soin de communiquer au président Maddisson.
Premières hostilités. Mais les démocrates s'étaient empressés de commencer les hostilités, et en ce moment deux faits de guerre agitaient profondément l'Amérique. L'un la remplissait de joie, l'autre de tristesse. Le général Hull, à la tête d'une troupe de trois mille hommes, se hâtant imprudemment de franchir la frontière du Canada près du fort de Détroit, et de porter des proclamations insurrectionnelles aux Canadiens, s'était trouvé pris entre les lacs Huron et Érié, enveloppé par les troupes anglaises, et réduit à mettre bas les armes. L'Amérique avait été vivement émue de cet événement, qui du reste présageait si peu le sort de la présente guerre. Mais au même instant le frère de ce général Hull, capitaine de la frégate la Constitution, venait de remporter un triomphe qui avait exalté au plus haut point le génie américain. Plusieurs frégates anglaises avaient depuis un an insulté les côtes de l'Amérique, et exercé insolemment la presse à l'entrée de ses ports. La frégate la Guerrière notamment, autrefois française, avait bravé le commodore américain Rogers, qui la cherchait pour la punir. Le capitaine Hull, montant la frégate la Constitution, avait rencontré la Guerrière, l'avait en trente minutes démâtée de tous ses mâts, et obligée de se rendre avec 300 hommes, après lui en avoir blessé ou tué une cinquantaine. Les manœuvres et le tir de la frégate américaine avaient été d'une précision admirable. Ses officiers, ses matelots avaient déployé une intrépidité qui annonçait l'avénement sur la mer d'une nouvelle race de héros. L'enthousiasme excité chez les Américains par l'un de ces faits, la confusion produite par l'autre, rendaient vains les efforts qu'on pouvait tenter pour amener un rapprochement avec les Anglais.
Tels avaient été les événements au delà de l'Atlantique, pendant la tragique catastrophe de notre armée en Russie. Qu'on se figure l'effet d'une pareille déclaration de guerre un an auparavant, lorsque l'Angleterre se trouvant sans alliés en Europe, aurait vu un nouvel ennemi surgir au delà des mers, lorsque les Américains, seuls violateurs du blocus continental, seraient devenus ses ardents coopérateurs, lorsqu'il eût été dès lors impossible de reprocher à la Russie ses complaisances pour eux, et que la guerre avec elle eût été sans prétexte, lorsqu'on aurait pu envoyer vingt mille hommes avec un nouveau Lafayette sur l'une des nombreuses escadres restées oisives dans nos ports, lorsque enfin nos forces intactes auraient pu, par un dernier coup frappé en Espagne, amener le terme de la guerre maritime! Mais aujourd'hui, après le désastre de Moscou, la guerre de l'Amérique avec l'Angleterre n'était plus qu'un bonheur inutile!
Événements qui s'étaient accomplis en Espagne pendant la campagne de Russie. En Espagne il s'était passé des événements également graves, découlant des mêmes causes, et ceux-ci ne pouvant pas être qualifiés de bonheur inutile, car ils avaient été presque constamment malheureux. On se souvient que le sage capitaine qui commandait les armées anglaises dans la Péninsule, et soutenait en y restant la constance de l'insurrection espagnole, avait reconquis successivement les importantes places de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, et annulé ainsi les seuls résultats de deux campagnes sanglantes. On doit se souvenir aussi de quelle manière il s'y était pris pour nous infliger ce double affront. Tandis que Napoléon ordonnant de loin, brusquement, avec une attention donnée un instant et bientôt retirée, faisait avancer tous nos corps d'armée sur Valence, lord Wellington, toujours bien informé par les habitants, avait profité de l'occasion pour surprendre Ciudad-Rodrigo à la face de l'armée de Portugal, que ses détachements sur Valence avaient fort affaiblie. Lorsque ensuite, Valence prise, Napoléon avait ramené en toute hâte les forces françaises vers le nord de la Péninsule, pour assurer les communications avec la France, et pour attirer vers le Niémen les détachements dont il avait besoin, lord Wellington, toujours aux aguets, s'était rapidement porté vers le sud du Portugal, avait enlevé Badajoz à coups d'hommes, et avait ainsi fait subir à l'armée d'Andalousie un affront encore plus amer que celui que venait d'essuyer l'armée de Portugal par la perte de Ciudad-Rodrigo. Napoléon en partant pour la Russie avait laissé à Joseph le commandement supérieur des armées françaises en Espagne. C'est au lendemain de ce double échec que Napoléon était parti pour la Russie, laissant à Joseph le commandement de toutes les armées françaises en Espagne, et après avoir enlevé à ces armées les Polonais, la jeune garde, une partie des cadres de dragons, un bon nombre d'excellents officiers, tels que les généraux Éblé, Montbrun, Haxo. Les vingt-quatre millions de francs que Napoléon avait promis de consacrer annuellement à la solde, n'étaient pas encore acquittés en 1812 pour l'année 1811; et sur le million par mois accordé à Joseph, afin de l'aider à créer une administration, il était dû deux millions et demi pour 1811, et six millions pour 1812. Comme unique instruction, Napoléon adressait à Joseph la recommandation de bien maintenir les communications avec la France, et de veiller à ce que les armées de Portugal et d'Andalousie fussent toujours prêtes à se réunir contre lord Wellington. Tout le succès de la guerre dépendait en effet du soin que ces deux armées mettraient à se porter secours l'une à l'autre? Mais comment l'espérer? comment l'assurer? Napoléon s'était flatté qu'avec le commandement général, plus ou moins obéi, et 300 mille hommes d'excellentes troupes, donnant 230 mille combattants, Joseph, s'il n'accomplissait pas des merveilles, réussirait néanmoins à se maintenir. Ce simple résultat lui suffisait, surtout avec l'espérance qu'il nourrissait de terminer en Russie toutes les affaires du monde. Bien qu'il crût peu au génie militaire de Joseph, il comptait sur la sagesse, sur la grande expérience du maréchal Jourdan, auquel au fond il rendait justice, tout en ne l'aimant pas, et il s'était endormi sur cette grave affaire, qui lui était devenue singulièrement importune. Certainement Joseph et Jourdan exactement obéis, auraient fait ce que Napoléon attendait d'eux, et même mieux; mais on va voir si les choses étaient disposées pour qu'ils pussent obtenir la moindre obéissance. La situation et la force des diverses armées étaient les suivantes.
Situation des diverses armées, et accueil qu'elles font à l'autorité de Joseph. Le général Dorsenne gardait avec 46 mille hommes la Navarre, le Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava, et la Vieille-Castille jusqu'à Burgos. L'armée du Nord sous le général Dorsenne. Dans ce nombre étaient comprises les garnisons de Bayonne, Saint-Sébastien, Pampelune, Bilbao, Tolosa, Vittoria, Burgos et autres petits postes intermédiaires. Il ne restait pas 25 mille hommes de troupes actives pour opérer contre Mina qui désolait et dominait la Navarre, contre Longa, Campilo, Porlier, Mérino, qui parcouraient le Guipuscoa, la Biscaye, l'Alava jusqu'à Burgos, communiquaient avec les Anglais, et, séparés ou réunis, interceptaient les routes à tel point, qu'une dépêche mettait souvent deux mois à parvenir de Paris à Madrid. Ses forces et ses dispositions. Cependant avec 25, même avec 20 mille hommes de troupes actives, un chef habile aurait pu sinon détruire ces bandes, du moins leur laisser aussi peu de repos qu'elles en laissaient à l'armée française, et réduire beaucoup leur importance. Mais le général Dorsenne, ancien général de la garde, brave autant qu'on peut l'être, propre sous un bon chef à la grande guerre, n'avait ni l'activité ni la ruse qu'il eût fallu pour courir après de tels adversaires, leur tendre des embûches, et les y faire tomber. Roide et orgueilleux, il ne savait obéir qu'à Napoléon. Muni d'ailleurs de ses anciennes instructions, qui prescrivaient au commandant des provinces du Nord de s'occuper exclusivement de leur pacification, à moins que les Anglais ne missent en danger l'armée de Portugal, sachant que Napoléon songeait à séparer ces provinces de la monarchie espagnole, autorisé par conséquent à les administrer à part, le général Dorsenne se complaisait beaucoup trop dans la spécialité de son rôle pour se soumettre facilement à la suprématie de Joseph. Aussi lorsque ce dernier informa ses lieutenants des ordres de l'Empereur qui l'instituaient commandant en chef des armées françaises en Espagne, le général Dorsenne répondit que ces ordres ne le concernaient point, car il avait une mission particulière, dont on lui avait tracé de Paris l'étendue et l'objet, et qui était à peu près inconciliable avec tout ce qu'on pourrait lui prescrire de Madrid.
L'armée de Portugal. Le reste de la Vieille-Castille, le royaume de Léon, la province de Salamanque, jusqu'au bord du Tage, étaient occupés par l'armée de Portugal. La tâche de cette armée était fort étendue, puisqu'elle devait se battre au besoin depuis Astorga jusqu'à Badajoz, sur une ligne de cent cinquante lieues au moins. Son nouveau rôle et ses forces. Du rôle d'armée de Portugal il ne lui restait que le titre, car elle n'avait plus la prétention d'entrer dans ce royaume, et elle avait pour objet unique de tenir tête aux Anglais, surtout si en se portant au nord, ils essayaient de se jeter dans la Vieille-Castille, et de menacer notre ligne de communication, comme avait fait jadis le général Moore, comme lord Wellington pouvait être tenté de le faire encore. Pour ce cas, le maréchal Marmont, qui commandait cette armée, avait mission de s'opposer résolûment à la marche des Anglais. Le général Dorsenne lui devait des secours, Joseph lui en devait de son côté en faisant partir de Madrid une portion de l'armée du Centre, et le maréchal Soult, remontant d'Andalousie en Estrémadure, avait ordre de lui envoyer par le pont d'Almaraz quinze ou vingt mille hommes de renfort. Si, au contraire, lord Wellington se portait par le Tage sur Madrid, comme il l'avait déjà essayé lors de la bataille de Talavera, le maréchal Marmont devait franchir le Guadarrama, descendre par Avila sur le Tage, et couvrir Madrid. Si enfin lord Wellington menaçait de nouveau la basse Estrémadure, ce qui s'était vu lors du premier et du second siége de Badajoz, le maréchal Marmont devait passer le Tage au pont d'Almaraz, et se montrer jusqu'à Badajoz même, trajet immense de plus de cent lieues, que ce maréchal avait exécuté l'année précédente pour aller au secours du maréchal Soult. Croyant peu à cette dernière supposition, et craignant surtout pour nos communications dans un moment où il allait s'éloigner du centre de son empire, Napoléon avait ramené la résidence ordinaire du maréchal Marmont du Tage sur le Douro, de Plasencia sur Salamanque, ce qui avait rendu si facile à lord Wellington de s'emparer de Badajoz. Napoléon pensait avec raison que la sûreté de notre établissement en Espagne dépendait uniquement du zèle que les généraux ci-dessus mentionnés mettraient à se porter au secours les uns des autres, et le leur avait fort recommandé. Situation périlleuse de l'armée de Portugal, ayant le plus besoin et le moins de chances d'être secourue. On ne pouvait pas douter du zèle que le maréchal Marmont mettrait à venir en aide au maréchal Soult, puisqu'il l'avait déjà fait l'année précédente malgré les distances; mais pouvait-on raisonnablement attendre quelque assistance pour le maréchal Marmont du maréchal Soult, qui n'avait jamais voulu rendre aucun service à l'armée de Portugal, du général Dorsenne, qui se glorifiant de son rôle spécial, se regardait comme souverain du nord de l'Espagne, et de l'infortuné Joseph, roi nominal de l'Espagne entière, qui avait à peine de quoi garder Madrid et ses environs? Il ne fallait pas s'en flatter, et cependant ce même maréchal Marmont, qui moins qu'aucun autre avait chance d'être secouru, était justement celui qui en avait le plus besoin, car il était évident que lord Wellington, maître désormais de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz, véritables portes du Portugal sur l'Espagne, passerait par la première et non par la seconde, car la seconde le conduisait en Andalousie, où il n'avait rien d'utile à faire, où il y avait même danger à s'enfoncer, tandis que la première le conduisait en Castille, d'où il prenait nos armées à revers, et pouvait arracher d'un seul coup l'Espagne de nos mains. Lord Wellington sans montrer ces vues vastes, profondes, hardies, qui constituent le génie, avait montré un jugement si sain, si ferme, qu'on ne devait guère douter de la route qu'il adopterait, et Napoléon par toutes ses instructions prouvait qu'il l'avait lui-même parfaitement deviné. Or, pour faire face à l'armée britannique, portée cette année à 40 mille Anglais présents au drapeau, et à 20 mille Portugais devenus bons soldats, c'est-à-dire à 60 mille combattants, le maréchal Marmont avait 52 mille hommes environ, de la première qualité il est vrai, commandés par d'excellents divisionnaires, tels que les généraux Bonnet, Foy, Clausel, Taupin, mais dispersés sur une vaste étendue de pays. Napoléon, toujours occupé des provinces du Nord, avait voulu que le maréchal Marmont renvoyât le général Bonnet dans les Asturies, et que celui-ci repassât les montagnes pour s'établir à Oviédo, ce qui enlevait tout de suite à l'armée de Portugal 7 mille soldats et le général Bonnet. Restaient 45 mille hommes. Il en fallait 1500 à Astorga, 500 à Zamora, 500 à Léon, 1000 à Valladolid, 1000 à Salamanque, 1500 répartis entre de moindres postes, tels que Benavente, Toro, Palencia, Avila, etc..., 2,000 au moins sur les routes, ce qui réduisait le maréchal Marmont à 37 mille combattants tout au plus, en supposant qu'il pût réunir assez tôt les divisions qui étaient à Valladolid avec celles qui étaient sur le Tage. Ce n'était plus assez pour résister à 60 mille Anglo-Portugais. Demandes du maréchal Marmont pour l'armée de Portugal mal accueillies par Napoléon. Le maréchal Marmont avait donc envoyé à Napoléon son aide de camp, le colonel Jardet, pour lui présenter ce compte de ses forces, pour lui dire que lorsqu'il serait en danger, le général Dorsenne, tout occupé des bandes du nord, trouverait mille raisons pour ne pas venir à son secours, ou pour y venir trop tard; que Joseph ne serait ni assez actif ni assez hardi pour se priver à propos de 10 mille hommes, ou de 6 mille au moins, sur les 14 mille dont se composait l'armée du centre; que le maréchal Soult aurait, dans les distances qui le séparaient de l'armée de Portugal, plus de raisons qu'il ne lui en faudrait pour ne pas quitter l'Andalousie; que par conséquent lui Marmont aurait le temps de succomber, et en succombant de découvrir la frontière de France, avant d'être secouru, et qu'à moins qu'on ne lui donnât le commandement supérieur des deux armées du Nord et de Portugal, il ne pouvait se charger de la difficile mission de tenir tête aux Anglais, et demandait à quitter l'Espagne pour faire sous les yeux de l'Empereur la campagne de Russie. Napoléon avait écouté le colonel Jardet, avait paru frappé de ce que lui avait dit cet officier distingué, lui avait promis d'y pourvoir, en se raillant du reste de l'ambition du maréchal Marmont, qui désirait un commandement si supérieur à ses talents; puis, beaucoup plus occupé de ce qu'il allait faire lui-même que de ce dont on l'entretenait, il avait répondu au colonel Jardet: Marmont se plaint des distances, de la difficulté de vivre ... j'aurai en Russie de bien autres distances à parcourir, de bien autres difficultés à vaincre pour nourrir mes soldats!... eh bien, nous ferons comme nous pourrons...—Napoléon avait ensuite quitté le colonel Jardet en lui promettant d'aviser. Mais comme il aurait fallu prendre des résolutions fort graves, rappeler tel ou tel de ses lieutenants dont le dévouement à l'œuvre commune n'était pas le penchant ordinaire, changer la distribution des forces, peut-être évacuer des territoires importants afin de se concentrer, il était parti de Paris, s'en tenant à la disposition générale qui conférait à Joseph le commandement supérieur, et se flattant d'ailleurs toujours qu'il finirait lui-même toutes choses en Russie.
Malgré ses justes appréhensions, le maréchal Marmont était resté à la tête de l'armée de Portugal, s'occupant avec assez de sollicitude des besoins de ses soldats, s'attachant à mettre Salamanque en état de défense au moyen de vastes couvents convertis en citadelles, tâchant de remonter sa cavalerie, d'atteler et de réparer son artillerie, ne refusant en aucune façon de reconnaître l'autorité de Joseph, lui envoyant au contraire ses états de troupes et ses rapports, plus même que Joseph ne l'aurait voulu, car chacun de ces rapports se terminait par une demande de secours. Une difficulté cependant, relative aux arrondissements réservés aux diverses armées pour leur entretien, existait entre le maréchal Marmont et le roi Joseph. Quoiqu'il n'eût dans la vallée du Tage qu'une seule division, et que tout le reste de son armée eût été reporté au nord, le maréchal Marmont voulait étendre ses fourrages de Talavera à Alcantara, ce qui contrariait beaucoup Joseph, réduit à nourrir ses employés civils avec des rations, et ayant besoin par conséquent de toutes ses ressources. Sauf cette difficulté, le maréchal Marmont entretenait avec Joseph d'excellentes relations.
L'armée du Centre directement commandée par Joseph. Joseph, commandant l'armée du Centre, avait 13 à 14 mille hommes valides, dans lesquels il se trouvait beaucoup de débris de divers corps, comme il arrive toujours à un quartier général, et en outre 2 mille hommes qui appartenaient au maréchal Soult, et que celui-ci ne cessait de réclamer. Avec cette force accrue de 3 mille Espagnols, qu'il soldait de son propre argent, et qui étaient fidèles quand ils étaient payés exactement, Joseph devait garder Madrid, de plus la province de Tolède à droite, celle de Guadalaxara à gauche, maintenir en arrière ses communications avec l'armée du Nord, et en avant conserver à travers la Manche quelques relations avec l'armée d'Andalousie. Ses moyens et sa mission. Il lui fallait même étendre l'un de ses bras jusqu'à Cuenca, pour communiquer avec l'armée d'Aragon établie à Valence. Si l'un de ces points cessait d'être bien gardé, Joseph était tout à coup séparé de l'une des portions importantes du royaume, et perdait les faibles ressources dont il vivait, ressources qui consistaient dans quelques grains et fourrages obtenus à l'époque des récoltes, et dans les impôts de la ville de Madrid. En ce moment surtout, obligé, pour satisfaire aux réclamations pressantes du maréchal Marmont, de verser des grains dans la province de Tolède, qui ordinairement lui en fournissait, il avait tellement appauvri Madrid en vivres, que la livre de pain y coûtait 26 à 27 sous. Aussi la misère y était-elle extrême, ce qui n'était pas une manière de ramener les Espagnols à la royauté nouvelle.
L'armée d'Andalousie et le maréchal Soult. L'Andalousie, envahie si prématurément, se trouvait dans les mains du maréchal Soult, qui avait sous ses ordres la plus belle partie de l'armée française. Il disposait en effet de 58 mille hommes, les non-combattants déduits, comme il a été fait pour tous les corps dont nous venons d'énumérer les forces. Ces troupes étaient ainsi réparties: 12 mille devant Cadix pour y continuer le simulacre d'un siége; 10 mille à Grenade pour défendre cette province; 5 mille à Arcos pour faire des patrouilles entre Séville, Cadix, Tarifa; 15 mille en Estrémadure sous le comte d'Erlon, pour observer le général Hill établi à Badajoz; enfin 2 à 3 mille de cavalerie vers Baeza, pour battre l'estrade vers les défilés de la Sierra-Morena. Avec le reste, 13 ou 14 mille hommes environ, le maréchal Soult occupait Séville, et guerroyait contre Ballesteros, qui, ayant à sa disposition la marine anglaise, descendait tantôt à droite dans le comté de Niebla, tantôt à gauche vers Tarifa.
Dans ce riche pays, le maréchal Soult se suffisait à lui-même, et avait de quoi bien entretenir ses troupes. Toutefois, malgré les dernières mesures par lesquelles Napoléon avait prescrit aux divers généraux de réserver au roi une partie du produit des contributions de guerre, le maréchal Soult n'avait rien envoyé à Joseph, affirmant qu'il pouvait pourvoir tout au plus aux besoins de son armée, et aux dépenses du siége de Cadix, qui, en effet, avait exigé de nombreuses créations de matériel, malheureusement jusqu'ici fort inutiles. Isolement de l'armée d'Andalousie. Les communications du maréchal Soult avec l'état-major général étaient nulles. Il avait levé tous les postes qui à travers la Manche lui auraient permis de communiquer avec Madrid, prétendant que c'était à l'armée du Centre à garder la Manche, et ne se souciant guère d'ailleurs de relations qui ne pouvaient consister qu'en demandes d'argent et de secours fort importunes. Quoique Joseph fût devenu son commandant en chef, ce maréchal était fondé à dire qu'il n'en savait rien, car aucune dépêche de Paris ou de Madrid ne lui était parvenue.