Grande faute d'avoir prématurément envahi l'Andalousie. Cet état de choses prouvait combien était grande la faute qu'on avait commise de se porter en Andalousie. À s'étendre prématurément au midi de l'Espagne, tout le monde eût compris qu'on l'eût fait vers Valence, car outre les ressources qu'on devait y trouver, Valence garantissait la possession de la Catalogne et de l'Aragon, c'est-à-dire de la meilleure partie des frontières de France, procurait avec Madrid une communication tout à fait indépendante des Anglais, enfin nous assurait une moitié des rivages de l'Espagne, et surtout la partie de ces rivages qui bordait la Méditerranée. La plus belle armée de la Péninsule y était paralysée sans profit pour la situation des Français en Espagne. Mais la conquête de l'Andalousie, à laquelle Napoléon s'était laissé entraîner presque malgré lui, ne donnait aucun des résultats qu'on s'en était promis. Napoléon avait cru qu'on prendrait Cadix, et qu'ensuite on pourrait par Badajoz tendre la main à l'armée de Portugal en marche sur Lisbonne. Mais le siége de Cadix se bornait à occuper quelques redoutes d'où l'on ne tirait pas, à fondre à grands frais de gros mortiers, qui de temps en temps réussissaient à jeter quelques bombes dans la rade de Cadix, presque jamais dans la ville même; le secours à l'armée de Portugal s'était borné pendant la marche de Masséna sur le Tage à prendre Badajoz pour le perdre presque aussitôt, et s'était réduit depuis à laisser le comte d'Erlon avec 15 mille hommes à Llerena, où il était à plus de cent lieues du maréchal Marmont. Mieux eût valu employer ce corps au siége de Cadix, pour atteindre au moins l'un des buts qu'on s'était proposés, que de le laisser en Estrémadure, où il n'avait pas même aidé à sauver Badajoz. Quant au secours pécuniaire qu'on avait espéré tirer de l'Andalousie, une circonstance suffit pour en juger, c'est que le maréchal Soult réclamait avec instance sa part des vingt-quatre millions que Napoléon s'était décidé à envoyer en numéraire en Espagne. Une dernière utilité espérée de l'expédition d'Andalousie, celle d'enlever à l'insurrection sa capitale, en lui prenant Séville, se réduisait à lui en avoir ménagé une dans la ville de Cadix, qui était imprenable, et d'où les cortès espagnoles, imitant notre assemblée constituante, proclamaient les grands principes de quatre-vingt-neuf, l'égalité devant la loi, la liberté individuelle, la liberté de la presse, le concours de la nation à son gouvernement, la séparation des pouvoirs, etc., principes qui, bien que l'Espagne fût peu préparée encore à les entendre proclamer, produisaient sur les peuples une vive impression.
Plusieurs fois Napoléon s'était plaint amèrement de ce qu'on ne tirait pas un autre parti de l'Andalousie et des 90 mille hommes qui l'occupaient, mais à la distance où il se trouvait, ses reproches, ses conseils se perdaient dans le vide, et la faute de s'être inutilement et intempestivement étendu au midi demeurait entière avec toutes ses conséquences.
L'armée d'Aragon et le maréchal Suchet. Enfin restait le royaume de Valence, et le vaste établissement que le maréchal Suchet y avait formé. Depuis la prise de Valence, le grand rassemblement de forces qu'avait ordonné Napoléon de ce côté avait dû se dissoudre, pour rendre à chaque province son contingent indispensable. Le général Reille était retourné en Aragon avec 14 mille hommes, pour y conserver Saragosse, Lerida, Tortose, pour donner la main à l'armée du Nord contre Mina, pour aider l'armée du Centre contre l'infatigable Villa-Campa, contre Duran, contre l'Empecinado, et enfin pour secourir au besoin l'armée de Catalogne. Le général Decaen, depuis la perte de l'Île-de-France, revenu en Europe avec une réputation intacte, commandait les troupes de Catalogne sous l'autorité supérieure du maréchal Suchet. Il avait 27 mille hommes pour garder Figuères, Hostalrich, Barcelone, et pour se montrer de temps en temps sous Tarragone, la plus importante des conquêtes du maréchal Suchet, car elle empêchait les Anglais de prendre terre dans le nord-est de l'Espagne. Ces derniers, sachant combien il nous était difficile d'approvisionner les places, tâchaient d'interdire les communications par mer, tandis que le général Lacy tâchait de les interdire par terre, et se flattaient ainsi de reprendre Tarragone au moyen de la famine. Si cette place nous échappait, Lacy établi dans ses murs avec son armée, renforcé par les Anglais, pourvu de tout par eux, devenait un ennemi des plus dangereux, menaçait Tortose, la route de Valence, et rendait l'évacuation de cette dernière ville presque inévitable. Aussi n'était-ce pas trop de toute l'activité du général Decaen, de celle de son habile lieutenant, le général Maurice-Mathieu, pour suffire aux soins divers dont ils étaient surchargés, et pas trop surtout de la continuelle attention du maréchal Suchet, qui, tout en gardant Valence, avait constamment l'œil en arrière pour secourir au besoin les généraux Reille et Decaen. Vaste étendue de pays que le maréchal Suchet avait à garder. Le maréchal Suchet, dans les trois provinces de Catalogne, d'Aragon, de Valence, avait 58 mille hommes, en ne comptant que les présents sous les armes. En défalquant les 14 mille confiés au général Reille, les 27 mille indispensables au général Decaen, il conservait 16 à 17 mille hommes, pour surveiller la longue route qui suit le rivage de la Méditerranée de Tortose à Valence, pour avoir un corps de troupes en face d'Alicante, et pour donner à Cuenca même la main aux troupes de Joseph. Impossibilité de détourner aucune partie de l'armée d'Aragon pour la porter ailleurs. C'est tout au plus si, en occupant les postes importants qu'il avait à garder, il lui restait une division mobile de 7 à 8 mille hommes à porter sur les points menacés.
Au nombre des dangers qu'avait à craindre l'armée d'Aragon (c'est le nom général sous lequel on désignait les trois armées d'Aragon, de Catalogne et de Valence), nous devons énumérer l'apparition de l'armée anglo-sicilienne. Cette armée venait d'être formée par lord William Bentinck en Sicile. Lord William Bentinck, l'un de ces Anglais simples, généreux et libéraux, qui se montrent tout à coup très-intéressés quand il s'agit de leur pays, était devenu un véritable roi de Sicile. Fort contrarié par les Bourbons, qui, après avoir été privés de Naples par les Français, se voyaient encore annulés en Sicile par les Anglais, et naturellement ne négligeaient rien pour secouer le joug de leurs protecteurs, il s'était débarrassé du roi et de la reine, en les forçant à transmettre le pouvoir royal à un jeune prince, investi de la régence dans un âge où il aurait eu besoin d'être remplacé lui-même par un régent, et avait appelé à son aide la nation sicilienne en lui donnant une constitution de forme anglaise. Délivré ainsi de la cour de Palerme, ne craignant plus les tentatives de Murat depuis que celui-ci avait été obligé de se rendre en Russie, lord William avait pu disposer d'une bonne division anglaise, et en outre d'une division sicilienne, qui ressemblait assez à l'armée portugaise par l'organisation, et promettait de lui ressembler bientôt par la valeur. C'était un corps d'une douzaine de mille hommes, qui, pouvant, grâce aux flottes anglaises, se transporter partout, produisait un effet supérieur à sa force numérique. Ce n'était pas tout encore. Les Anglais s'apercevant de la valeur des soldats espagnols, qui leur servaient si peu faute d'organisation, tandis que les soldats portugais, sans valoir mieux, leur rendaient tant de services, avaient imaginé de faire pour les uns ce qu'ils avaient fait pour les autres, c'est-à-dire de prendre un certain nombre d'Espagnols à leur solde, et de leur donner des officiers anglais. Ils employaient à cette création les îles Baléares dont ils étaient les maîtres, et le rivage de Murcie qui leur appartenait presque tout autant. Le général Wittingham dans les Baléares, le général Roche dans le royaume de Murcie, organisaient deux légions espagnoles, qui devaient bientôt leur procurer encore douze mille bons soldats.
C'est là ce qu'on appelait l'armée anglo-sicilienne, laquelle pouvant tour à tour se transporter en Catalogne auprès du général Lacy, ou dans le royaume de Murcie auprès du général O'Donnell, était devenue un danger non plus imaginaire, mais très-réel, et même assez inquiétant.
Le maréchal Suchet, fort attentif aux difficultés de sa situation, avait fait des 16 mille hommes réservés au royaume de Valence l'emploi le plus judicieux. Ayant placé de petites garnisons largement approvisionnées à Tortose, à Peniscola, à Sagonte, ayant gardé à Valence une autre petite garnison, qui avec les dépôts et les malades pouvait être doublée au besoin, il avait laissé sous le général Harispe environ 5 mille hommes en face d'Alicante, à la frontière de Murcie. S'étant réservé pour lui-même une division active de 6 à 7 mille hommes, il était prêt à courir ou sur Tortose, ou sur Alicante, ou même vers Cuenca, dans la direction de Madrid. Très-fin et très-peu crédule, il ne prenait pas l'alarme mal à propos, n'exposait pas ses troupes à des courses inutiles, et quand il fallait se porter à vingt ou trente lieues, il ne les faisait pas mourir de besoin et de fatigue, parce qu'il avait partout des magasins bien pourvus par son habile administration.
Administration du maréchal Suchet. Cette administration était pour moitié au moins la cause de ses succès. Le lendemain de la prise de Valence, cette ville, tremblante au souvenir du massacre des Français, avait craint de voir entrer dans ses murs un vengeur impitoyable; mais loin de là elle avait trouvé un vainqueur doux, tranquille, adroit, qui s'était appliqué à rassurer les habitants, et qui les avait appelés, comme à Saragosse, à participer au gouvernement du pays. Inspirant déjà confiance par sa conduite en Aragon, il avait successivement ramené l'archevêque et les anciens magistrats municipaux de la province, avait formé une junte, arrêté avec elle la répartition de l'impôt, opéré même d'utiles réformes, et, sans pressurer le pays, fait jouir son armée de toute la richesse du royaume de Valence. Napoléon avait voulu que Valence payât en argent le sang français versé en 1808, et il avait exigé une rançon de cinquante millions. Une telle contribution au milieu des désordres de la guerre, frappée sur une province riche mais peu étendue, paraissait excessive. Grâce néanmoins au système administratif du maréchal Suchet, on pouvait espérer d'en toucher une grande partie, et certainement le tout, si on passait plus d'un an à Valence. Déjà le maréchal Suchet avait habillé, soldé, armé jusqu'au dernier de ses soldats, rempli ses magasins, préparé une réserve, et envoyé à Joseph un premier à-compte de 3 millions, en promettant de lui verser prochainement une somme plus forte. C'était la seule armée en Espagne qui fût dans cet état. Aussi tout le monde y servait bien, y aimait son chef, et se montrait prêt aux plus grands efforts.
Dispositions du maréchal Suchet, et manière dont il se propose d'obtempérer à l'autorité de Joseph. La nouvelle autorité attribuée à Joseph avait été bientôt connue à Valence, par suite du bon entretien des communications, et elle n'avait pas plu au maréchal, qui, quoique fort doux, n'aurait pas aimé qu'on vînt troubler son règne juste et paisible. De l'argent, il pouvait en donner, et il en donnait volontiers, mais des soldats, il ne pouvait pas en distraire un seul, car les provinces qu'il gardait étaient l'unique ressource des armées françaises, si, par un malheur survenu en Castille ou en Estrémadure, elles perdaient leurs communications avec Bayonne. Il était donc très-fondé à se refuser à tout détournement de ses forces; il avait au surplus un bon moyen pour s'y soustraire, c'étaient les instructions secrètes que Napoléon, dans la pensée de se réserver les provinces de l'Èbre, lui avait envoyées deux ans auparavant, et qui l'autorisaient à n'avoir pour l'état-major de Madrid qu'une déférence de pure forme. Mais toujours modéré en toutes choses, ne compliquant jamais par des difficultés de caractère les difficultés de situation, il résolut de s'en tirer, comme il avait déjà fait, en rendant à Joseph tous les services qu'il pourrait lui rendre, et en particulier des services d'argent, qui dans le moment étaient les plus appréciables et les plus appréciés, d'avoir pour son autorité la déférence apparente la plus complète, et de ne recourir à ses instructions secrètes que dans le cas où on lui demanderait une chose dommageable pour les provinces qu'il était chargé de conserver à l'Empire. On va voir que cette habile conduite devait parfaitement le mener à son but, sans éclat, et sans conflit d'autorité.
Embarras de Joseph, nommé commandant de cinq armées qui ne veulent pas lui obéir. C'était, il faut le dire, un singulier commandement en chef que celui qui était déféré au roi d'Espagne, et au maréchal Jourdan, son major général. Des cinq armées occupant l'Espagne, celle du Nord refusait nettement de lui obéir; celle de Portugal ne s'y refusait aucunement, mais était obéissante pour être secourue; celle du Centre, placée immédiatement sous ses ordres, lui obéissait directement et absolument, mais elle était presque nulle; celle d'Andalousie, la plus considérable, la moins empêchée, était résolue à ne pas obéir, jusqu'ici d'ailleurs ignorait l'autorité de Joseph, et pouvait feindre de l'ignorer longtemps encore; celle d'Aragon enfin, en ménageant beaucoup Joseph, et en lui rendant des services d'argent, était dans l'impossibilité de lui en rendre aucun autre: et pourtant ce n'était que des secours que ces diverses armées se seraient prêtés les unes aux autres, surtout celles du Nord et d'Andalousie à l'armée de Portugal, qu'on aurait pu attendre le salut de nos affaires en Espagne! Rapport du maréchal Jourdan sur cette situation. Le maréchal Jourdan, qui joignait à un jugement sûr une profonde expérience du commandement, et auquel il ne manquait pour être vraiment utile, que de la jeunesse et du goût à servir sous un ordre de choses qui lui était antipathique, sentait bien le vice de cette situation, et le fit sentir à Joseph, auquel il présenta un rapport complet et frappant. Mais que faire? Écrire à Paris pour recevoir après deux mois du duc de Feltre (M. Clarke), ministre laborieux mais évasif, une réponse aussi longue qu'insignifiante, était l'unique ressource à espérer, surtout Napoléon étant parti, et n'ayant pas plus le moyen que la volonté de s'occuper en ce moment des affaires d'Espagne. Néanmoins le maréchal Jourdan adressa au ministre de la guerre le rapport circonstancié de la situation qu'il avait déjà présenté à Joseph, afin de réduire à ce qui était juste la responsabilité de l'état-major de Madrid, et ensuite s'attacha à deviner, et à faire comprendre à tous d'où allait venir le danger.
Quels étaient, pour la campagne de 1812, les plans de lord Wellington. D'ennemi redoutable, il n'y en avait qu'un, c'était l'armée anglaise. Lord Wellington ayant pris Ciudad-Rodrigo en janvier, Badajoz en mars, ayant employé avril et mai à faire reposer ses troupes, devait agir en juin. N'ayant plus de places à conquérir, il fallait qu'il entreprît une marche offensive. Où se dirigerait-il? S'avancerait-il par Badajoz en Andalousie, ou par Ciudad-Rodrigo en Vieille-Castille? Telle était la question, et elle était facile à résoudre, d'après les indices qu'on avait recueillis, surtout pour un homme qui avait autant de discernement que le maréchal Jourdan.