En effet, Badajoz pris, lord Wellington s'était reporté au nord du Portugal avec la masse de ses troupes, et s'était placé à Fuente-Guinaldo, à quelques lieues d'Alméida et de Ciudad-Rodrigo, menaçant ainsi la Vieille-Castille, et l'armée de Portugal qui était chargée de défendre cette province. En admettant toujours la possibilité d'une feinte, il était cependant évident qu'il n'aurait pas transporté toute son armée du midi au nord, pour la faire redescendre du nord au midi un mois plus tard. Les feintes ne vont pas jusqu'à épuiser des soldats de fatigue, sous un climat dévorant, pour inspirer quelques doutes à l'ennemi. Tous les indices révélaient l'intention d'opérer une marche offensive en Vieille-Castille contre l'armée de Portugal. Ce qui était une feinte évidemment, c'était la présence à Badajoz du général Hill avec quelques troupes anglaises et portugaises, dont on s'efforçait de grossir l'apparence pour faire illusion, et accréditer la supposition d'une entreprise contre l'Andalousie. Outre la présence de lord Wellington à Fuente-Guinaldo, il y avait de son projet beaucoup d'indices secondaires très-frappants, tels que des mouvements de troupes dans le Beïra, Tras-os-Montès, Léon, d'immenses magasins à la Corogne, et de nombreux équipages de mulets dans la Galice. Ces préparatifs de toutes sortes indiquaient de manière à n'en pouvoir douter des projets contre la Vieille-Castille. Indépendamment de ces raisons de détail, il y avait enfin une raison générale, qui devait être décisive pour quiconque réfléchissait, c'est qu'en se portant au nord, lord Wellington s'emparait en une marche de nos communications, et, comme nous l'avons dit, faisait avec un seul succès tomber tout notre établissement militaire en Espagne, tandis qu'en se portant au midi, il n'arrivait à d'autre résultat que d'inquiéter l'armée d'Andalousie, de l'obliger peut-être à abandonner la comédie du siége de Cadix, mais rien au delà, toutes choses d'ailleurs qu'il obtenait beaucoup plus sûrement en opérant par le nord, car il nous faudrait bien évacuer l'Andalousie, la Manche, et peut-être Madrid, lorsque nous serions menacés en Castille. La campagne du général Moore, qui, même avec Napoléon sur les bras, avait coûté si peu aux Anglais, et avait failli leur procurer de si grands avantages, était une leçon à ne jamais oublier.

Aussi le maréchal Jourdan avec son expérience, Joseph avec son esprit juste, ne s'y trompèrent-ils point, et ne conservèrent-ils pas le moindre doute à cet égard. En tout cas, le maréchal Marmont, que le danger touchait de près et rendait attentif, ne leur en aurait laissé aucun. Il se hâta dès les premiers jours de mai, de leur annoncer que les Anglais venaient à lui, de commencer en même temps ses préparatifs de concentration, et de demander des secours à grands cris. Joseph et le maréchal Jourdan virent sur-le-champ ce qu'il y avait à faire, et le virent avec une sûreté de jugement qui était naturelle de la part du maréchal Jourdan, voué depuis sa jeunesse à la carrière militaire, mais fort méritoire de la part de Joseph, étranger à la profession des armes. Si en ce moment leur autorité à tous deux eût été respectée, rien n'eût été plus facile que de rendre vaine la tentative de lord Wellington, et d'en tirer même l'occasion d'un triomphe éclatant, qui aurait fort avancé nos affaires en Espagne, peut-être contrebalancé dans une certaine mesure nos malheurs en Russie, car un grand revers dans la Péninsule eût agi puissamment sur les Anglais, et au fond les Anglais menaient l'Europe.

En concentrant à propos les forces disponibles, on pouvait faire échouer les desseins de lord Wellington. Pour leur ménager ce revers, il fallait tout simplement faire concourir à la défense commune les forces qui étaient à portée, et elles étaient plus que suffisantes sous le double rapport du nombre et de la qualité. L'armée du Nord, quoique diminuée et n'ayant plus les 46 mille hommes qu'elle comprenait au commencement de la campagne, avait bien encore vingt mille hommes de troupes actives. Eût-il fallu les détourner toutes pour quinze jours, et laisser Mina, Longa, Porlier, Mérino, maîtres de nos communications, on ne devait pas hésiter. Les Anglais battus, ces coureurs n'étaient plus rien. Quoi qu'il en soit, on aurait pu du moins détacher dix mille hommes pour quelques semaines (et la preuve, c'est que l'armée du Nord, bien que d'une manière inopportune, parvint plus tard à le faire); nos communications en auraient été un peu plus difficiles, mais elles l'étaient déjà tellement, que le mal n'eût pas été fort accru. Joseph, qui avait 13 ou 14 mille hommes de troupes actives et 3 mille Espagnols, pouvait bien en distraire 10 mille (il en détourna 13 mille quand le moment lui sembla venu), et c'eût été un renfort total de 20 mille hommes. Enfin rien n'empêchait l'armée d'Andalousie d'envoyer le corps du comte d'Erlon tout entier, ou au moins 10 mille hommes sur les 16 mille qui composaient ce corps. Cinq à six mille suffisaient à Llerena pour observer le général Hill, et si ce général avait commis l'imprudence absolument invraisemblable de marcher en Andalousie, le maréchal Soult, avec les 6 mille hommes de Llerena, avec tout ce qu'il pouvait rassembler à Séville, aurait eu 25 mille hommes à lui opposer, tandis que le général Hill n'en avait pas la moitié. On aurait donc pu, en faisant des emprunts modérés aux armées du Nord, du Centre et d'Andalousie, assurer au maréchal Marmont un renfort de 30 mille hommes, qui aurait porté son armée à 70 mille, et lui aurait fourni le moyen d'accabler lord Wellington, et de le pousser bien près du précipice de l'Océan. Il est vrai qu'il eût fallu un général à ces 70 mille hommes, et que Masséna, dénoncé à toute l'armée comme fatigué, usé, vieilli, n'était plus en Espagne. Mais enfin les 70 mille hommes y eussent été; le maréchal Marmont, d'ailleurs, n'était pas incapable de les conduire, et dans tous les cas Jourdan, le vainqueur de Fleurus, bien obéi, aurait avec de telles forces suffi aux circonstances. Du reste, lord Wellington, en présence d'un pareil rassemblement, se serait certainement retiré en Portugal, ce qui l'eût au moins annulé pour la campagne.

Joseph et le maréchal Jourdan se hâtent d'adresser au général Caffarelli et au maréchal Soult l'ordre de secourir l'armée de Portugal. Les moyens existaient donc, et Jourdan et Joseph, il faut le reconnaître, ne négligèrent rien pour les mettre en usage. Une fois bien convaincus que lord Wellington allait marcher sur la Vieille-Castille, et par conséquent se porter sur l'armée de Portugal, ils écrivirent aux deux seuls généraux qui fussent en mesure de secourir cette armée, au général Caffarelli, successeur du général Dorsenne à l'armée du Nord, et au maréchal Soult, chef de l'armée d'Andalousie, avec lequel on venait enfin d'entrer en relation. Ils signalèrent à l'un et à l'autre le danger évident qui menaçait le maréchal Marmont, et enjoignirent au général Caffarelli de diriger un détachement d'une dizaine de mille hommes sur Salamanque, au maréchal Soult de renforcer considérablement le comte d'Erlon, de le rapprocher du Tage, de lui prescrire d'avoir sans cesse les yeux ouverts sur les mouvements du général Hill, et si celui-ci, par les routes intérieures que lord Wellington s'était ménagées, se dérobait, pour venir renforcer son général en chef vers la Vieille-Castille, de le suivre, de franchir le Tage au pont d'Almaraz, tandis qu'il le passerait probablement à celui d'Alcantara, et d'apporter au maréchal Marmont un renfort égal à celui que le général Hill apporterait à lord Wellington.

Cet ordre malheureusement n'était pas le meilleur qu'il fût possible de donner, et si plus tard il n'eût été modifié, on aurait pu le considérer comme un service absolument nul pour l'armée de Portugal. Il était conçu en effet dans la supposition que le général Hill avait en avant de Badajoz des forces considérables, que ce général n'était là qu'en attendant, et qu'il serait rappelé vers Fuente-Guinaldo lorsque lord Wellington serait prêt à entrer en campagne. Or tout était faux dans cette supposition. Au lieu de 30 mille hommes le général Hill n'en avait pas 15 mille, parmi lesquels à peine une division anglaise. Il était là pour masquer en demeurant immobile les desseins de son chef, et pour occuper le maréchal Soult, pendant que lord Wellington, qui avait réuni sept divisions anglaises et plusieurs divisions portugaises à Fuente-Guinaldo, marcherait sur Salamanque. Le comte d'Erlon renforcé tant qu'on l'aurait voulu, mais à la condition de rester devant le général Hill qui ne devait pas changer de position, aurait laissé périr sans secours le maréchal Marmont. Du reste à la guerre c'est déjà quelque chose que d'entrevoir seulement les desseins de l'ennemi: les deviner complétement et sur-le-champ n'est que le propre des génies supérieurs. Or le maréchal Jourdan, esprit sûr, mais lent, avait besoin de temps pour s'éclairer. Transporté sur les lieux, il aurait sans doute bientôt discerné la vérité; mais malade, dégoûté, attaché à un roi qui, quoique brave, n'aimait pas à quitter Madrid, il était resté au palais, et, jugeant de loin, n'avait jugé qu'à peu près du véritable état des choses. Au surplus il fut bientôt détrompé, et pour le premier moment d'ailleurs, les ordres donnés étaient suffisants, car ils enjoignaient à chacun de ceux qui devaient concourir à la lutte prochaine de s'y préparer. Quant au maréchal Suchet, qui était trop éloigné et trop dépourvu de troupes pour envoyer des secours, on lui prescrivit de rendre à la cause commune un genre de service qui ne devait de sa part souffrir aucune difficulté, c'était de rapprocher davantage les forces du général Reille de la Navarre, pour qu'il fût plus facile à l'armée du Nord de fournir le détachement qu'on lui avait demandé, et de relever à Cuenca les troupes de l'armée du Centre, pour que celle-ci fût plus concentrée et plus disponible.

Accueil fait aux ordres de Joseph par le général Caffarelli. On peut aisément se figurer comment furent accueillis les ordres de Joseph, donnés avec fermeté, mais sans cet accent dominateur qui n'appartenait qu'à Napoléon. Le général Caffarelli, qui commandait l'armée du Nord, était probe, dévoué, brave, comme tous les Caffarelli, mais doucement entêté, timide non pas de cœur mais d'esprit, et fort inférieur en intelligence à l'illustre officier à jambe de bois qui avait fait la fortune de cette famille distinguée. Sur les 46 mille hommes que comprenait son armée, elle en avait perdu près de dix mille par les divers détachements envoyés à l'armée de Russie; de plus les infatigables coureurs des provinces basques lui inspiraient de continuelles inquiétudes pour les postes de l'intérieur et pour ceux du littoral. Persistant comme le général Dorsenne à se croire indépendant du général en chef, il ne refusa pas précisément d'aider le maréchal Marmont, mais il ne dit ni quand, ni comment, ni en quel nombre, il viendrait au secours de ce maréchal, et ne fit que des promesses, dont avec quelque prévoyance on devait se défier, bien qu'elles fussent sincères.

Le maréchal Soult se refuse à exécuter les ordres venus de Madrid, par la raison que les Anglais menacent l'Andalousie et non pas la Vieille-Castille. En Andalousie l'accueil aux ordres de Joseph fut encore moins satisfaisant. Le maréchal Soult, depuis qu'il était rassuré sur les conséquences de sa campagne d'Oporto, avait toujours espéré qu'il deviendrait le major général du roi Joseph. Masséna ayant échoué en Portugal, Marmont n'ayant pas la situation nécessaire pour un tel rôle, et Napoléon s'étant de sa personne enfoncé en Russie, le maréchal Soult avait cru que ses espérances allaient enfin se réaliser. Mais Napoléon peu satisfait des opérations de l'Andalousie, ne voulant pas d'ailleurs imposer à son frère un major général qui lui déplaisait, avait choisi le maréchal Jourdan, qui n'avait accepté la qualité de major général que par amitié pour le roi Joseph. Le mécontentement du maréchal Soult avait été extrême, et dans cette disposition on n'avait pas grande chance d'être écouté en lui demandant de secourir l'armée de Portugal, avec laquelle il n'avait cessé d'être en querelle. De plus il jugeait tout autrement que l'état-major de Madrid les projets de lord Wellington, et croyait qu'au lieu de songer à la Castille, celui-ci était exclusivement occupé de l'Andalousie. Il répondit par conséquent à Joseph, que l'armée de Portugal allait encore tout perdre, qu'elle et son général se trompaient, que lord Wellington ne se préparait point à marcher sur Salamanque et sur le maréchal Marmont, que c'était à l'Andalousie seule qu'il en voulait, que c'était donc à lui maréchal Soult qu'il fallait venir en aide, car le général Hill n'était que la tête de la grande armée britannique, prête à se porter tout entière sur Séville pour délivrer Cadix; que le langage tenu à Cadix par les journaux de l'insurrection ne permettait aucune incertitude à cet égard; que sans doute il fallait renforcer le comte d'Erlon, mais pour secourir l'armée d'Andalousie, et non pas celle de Portugal, qui n'était point menacée.

C'était en vérité prêter à lord Wellington d'étranges pensées, que de lui supposer pour raison d'agir en Andalousie le désir de sauver Cadix, qui n'était pas en danger; c'était aussi s'en rapporter à de singuliers indices pour juger les projets de l'ennemi, que d'ajouter foi aux journaux de l'insurrection espagnole. Ce que l'ennemi eût le moins fait assurément, c'eût été de publier ses résolutions, et dès qu'il les annonçait ouvertement, il ne fallait pas s'y arrêter. Mais indépendamment de tous les renseignements qu'on avait pu recueillir, la vraie raison de ne pas croire à une tentative contre l'Andalousie, c'est que lord Wellington n'avait rien à y faire, tandis que par un seul succès en Castille il prenait toutes nos armées à revers. Le maréchal Soult ne fut point de cet avis; il resta persuadé que le général Hill avait 30 mille hommes, que lord Wellington allait lui en amener encore 40, et que c'était lui, lui seul, qu'il fallait secourir. Sa réponse fut conséquente avec ces idées.

Le maréchal Suchet fait ce qu'on lui demande. Quant au maréchal Suchet, qui ne voulait point entrer en conflit avec l'autorité de Madrid, auquel du reste on ne demandait rien qui pût compromettre les provinces dont il était gouverneur, il fit ce qu'on désirait de lui. Il rapprocha une division italienne du général Reille, et fit remplacer à Cuenca les troupes de l'armée du centre, quoique ce fût pour lui un grave inconvénient de s'étendre aussi loin.

Cependant le danger devenait à chaque instant plus pressant et plus visible, et il était impossible de douter du point que lord Wellington allait attaquer. Nouveaux ordres plus précis au général Caffarelli et au maréchal Soult. Joseph, toujours dirigé par le maréchal Jourdan, écrivit au général Caffarelli, que bien qu'il se prétendît indépendant de l'état-major de Madrid, il ne devait ni oublier ses devoirs militaires qui lui prescrivaient d'aller au secours d'un camarade en péril, ni ses instructions antérieures qui lui enjoignaient expressément de secourir l'armée de Portugal contre les Anglais; qu'en tout cas on lui en faisait un devoir formel, et qu'on lui donnait l'avis positif que lord Wellington marchait sur Salamanque et sur l'armée de Portugal. Quant à l'armée d'Andalousie, Joseph songea un moment à prendre une résolution qui aurait sauvé l'Espagne, et avec l'Espagne l'Empire peut-être. Il songea à ordonner l'évacuation de l'Andalousie, province dont l'occupation ne procurait pas de grands avantages, et qui absorbait 90 mille hommes, dont 60 mille combattants, suffisants pour accabler les Anglais. Afin d'être obéi dans une telle détermination, il aurait fallu destituer de son commandement le maréchal Soult, qui se serait peut-être refusé à l'évacuation, ou qui du moins l'aurait opérée trop tard pour être utile à l'armée de Portugal. Mais l'abandon d'une vaste province, un mouvement rétrograde très-prononcé, la destitution d'un maréchal illustre, étaient des résolutions que Joseph avait assez d'esprit pour concevoir, et pas assez de caractère pour exécuter. À défaut de ces résolutions, voici ce qu'il prescrivit. Le maréchal Soult faisait entrevoir sa démission, dès qu'on lui donnait des ordres qui lui déplaisaient. Joseph lui envoya un officier de confiance, militaire de beaucoup d'esprit, le colonel Desprez, avec mission de bien observer tout ce qui se passait à l'armée d'Andalousie, de montrer au maréchal son erreur relativement au projet des Anglais, de lui faire comprendre que c'était vers Salamanque et non vers Séville que marchait lord Wellington, de lui renouveler en conséquence l'ordre impératif de porter le général Drouet d'Erlon sur le Tage, sans attendre ce que ferait le général Hill, de lui déclarer en outre qu'à la moindre menace de démission cette démission serait immédiatement acceptée. En même temps il adressa au ministre de la guerre Clarke les dépêches les plus détaillées, pour lui signaler tous les dangers, nous dirions tous les ridicules, si le sujet n'avait été si grave, de cette situation d'un roi général en chef, désobéi de tous ses généraux, et ne pouvant les amener ni au nom du devoir, ni au nom de leur intérêt bien entendu, ni au nom enfin d'une autorité qu'ils méconnaissaient, à secourir celui d'entre eux qui était dans le péril le plus alarmant.