Premier service rendu par Joseph à Marmont, en remplaçant la division Foy au pont d'Almaraz. En attendant l'effet de ces diverses démarches, Joseph envoya un premier secours au maréchal Marmont. Depuis que ce maréchal par ordre de l'Empereur avait quitté la vallée du Tage, pour aller s'établir dans la vallée du Douro, il avait laissé l'une de ses divisions, celle du général Foy, sur le Tage, au pont d'Almaraz. Le maréchal Marmont en avait agi ainsi parce qu'avec raison il attachait une grande importance à ce pont, et aux nombreux ouvrages dont il l'avait entouré. Nos forces actives destinées à s'opposer aux Anglais, étant par une disposition vicieuse divisées en deux parts, une en Andalousie, l'autre en Castille, on ne pouvait parer à cet inconvénient que par une grande facilité de communications, afin de courir promptement de l'une à l'autre, ainsi que le maréchal Marmont l'avait fait après la bataille perdue de l'Albuera. Le Tage étant le principal obstacle à franchir, le maréchal Marmont y avait construit un pont, des ouvrages fortifiés, et des magasins. Ce qui se passait devant nous était d'ailleurs une leçon frappante, dont il eût été impardonnable de ne pas profiter. On voyait en effet du côté des Anglais une seule armée, un seul général, se portant alternativement du nord au midi, ayant pour le faire une route large, bien entretenue, jalonnée de ponts et de magasins, sur laquelle les mouvements étaient aussi prompts que faciles.

C'est par suite de cette leçon si instructive que le maréchal Marmont, en se reportant du Tage sur le Douro, n'avait pas voulu abandonner les ouvrages d'Almaraz, et y avait laissé la division Foy. Mais quoiqu'il eût tout disposé pour la ramener promptement à lui à travers le Guadarrama, le trajet qu'elle aurait à faire devait entraîner une perte de cinq ou six jours, perte fâcheuse si on était obligé à une concentration rapide par une subite apparition de l'ennemi, et il supplia Joseph de le décharger du soin de garder le pont d'Almaraz. Joseph se hâta de lui rendre ce service, bien qu'il en résultât une nouvelle dislocation de la faible armée du Centre, et il y envoya la division d'Armagnac.

Première opération des Anglais. À peine y était-elle qu'une tentative téméraire et peu conforme au caractère de l'armée anglaise, signala les grands projets de lord Wellington pour cette campagne, et l'importance qu'il attachait à empêcher l'armée d'Andalousie d'aller au secours de l'armée de Portugal.

Le général Hill, par ordre de son chef, se jouant de la vigilance des troupes que le maréchal Soult tenait devant lui en Estrémadure, quitta son poste sans qu'on s'en aperçût, se porta sur le Tage avec une division, le remonta à la dérobée, et se présenta devant le pont d'Almaraz le 18 mai. Ouvrages du pont d'Almaraz. Ce pont était situé au pied même des montagnes qui séparent la vallée du Tage de celle de la Guadiana (voir la carte no 43), et, après l'avoir franchi, la grande route d'Estrémadure s'élevait, et traversait les montagnes au col de Mirabète. Le maréchal Marmont avait fait construire au sommet du col un ouvrage qui fermait la route carrossable, et qui par conséquent ne permettait pas à un ennemi venant de l'Estrémadure d'amener du canon. Il avait de plus rendu cet ouvrage assez fort pour exiger l'emploi de la grosse artillerie. Au pied de la hauteur, au bord du fleuve, il avait établi deux ouvrages moins considérables, formant têtes de pont sur la rive gauche et sur la rive droite. Un pont de bateaux, qui n'était pas toujours tendu, servait à franchir le fleuve.

Surprise de ces ouvrages par le général Hill. Le général Hill, qui avait déjà surpris deux ans auparavant le général Girard dans les environs, à Arroyo del Molinos, et qui était coutumier de ce genre d'expéditions, étant arrivé presque sans être aperçu à portée de l'ouvrage de Mirabète, reconnut qu'il était trop fort pour essayer de le brusquer, et imagina de faire descendre par un chemin de traverse une colonne d'infanterie qui tâcherait d'enlever à l'escalade les têtes de pont, tandis que le reste des troupes anglaises feindrait d'attaquer Mirabète sur la hauteur. Ce plan hardi réussit parfaitement. Les deux ouvrages qui formaient têtes de pont sur les deux rives du fleuve, et que le maréchal Marmont avait moins fortifiés, pouvaient être enlevés à l'escalade. Les Anglais posèrent leurs échelles sur les escarpes à peine maçonnées, et pénétrèrent dans la tête de pont de la rive gauche. Les troupes qui la gardaient, espèce de ramassis de toutes nations, se laissèrent épouvanter malgré la belle conduite d'un officier piémontais, qui se fit tuer pour les rallier; elles s'enfuirent, tentèrent de se jeter dans quelques bateaux, et furent ou prises ou noyées. L'ouvrage de la rive gauche enlevé, celui de la rive droite se rendit immédiatement. Les Anglais saccagèrent ainsi ce petit établissement, détruisirent les ouvrages, brûlèrent les bateaux, et se retirèrent, très-fiers d'une expédition qui leur valait plus d'honneur que de profit, puisqu'ils n'avaient fait autre chose, après tout, que bouleverser temporairement les moyens de passage. En apprenant ce coup téméraire, le général Foy, qui était avec sa division en marche vers la Castille, rebroussa chemin, courut après les Anglais, sans réussir toutefois à les atteindre. On en fut quitte pour une affaire désagréable mais point irréparable, car pour un pont détruit le Tage ne devenait pas un obstacle invincible, et une armée qui remonterait à temps par la route d'Estrémadure devait toujours trouver le moyen de le franchir.

Cet accident causa une vive émotion à Madrid, car il révélait la prochaine entrée de lord Wellington en campagne, et son intention de mettre les armées d'Andalousie et de Portugal dans l'impossibilité de communiquer entre elles. Cette indication aurait dû agir sur celle des deux qu'on appelait à secourir l'autre, et Joseph renouvela ses instances, mais en vain, comme on va le voir.

Juin 1812. Le maréchal Soult avait reçu la visite du colonel Desprez, avait laissé apercevoir son extrême déplaisir de n'être pas major général de Joseph, n'avait point renouvelé une offre de démission, dont on ne lui cachait pas l'acceptation immédiate si elle était faite, et s'était obstiné à soutenir que le danger menaçait non pas la Castille, mais l'Andalousie. Il n'y avait pas moyen de redresser son opinion à cet égard, et le colonel Desprez y renonçant, le pressa de s'expliquer sur l'exécution des ordres relatifs au corps du comte d'Erlon. Le maréchal avait renforcé ce corps, ainsi que Joseph l'avait prescrit, mais quant aux instructions à lui donner, il avoua clairement qu'il ne consentirait pas à s'en dessaisir, et à l'envoyer en Castille au secours de l'armée de Portugal. À toutes les instances que lui fit le colonel Desprez, le maréchal répondit que si on lui ôtait une portion quelconque de ses forces il ne pourrait garder l'Andalousie, et qu'il n'obéirait qu'à un ordre, celui d'évacuer cette province.

Entrée en campagne de lord Wellington et sa marche sur Salamanque. Ces allées et venues, ces résistances obstinées, faisaient perdre un temps précieux, pendant lequel lord Wellington se hâtait de marcher sur l'armée de Portugal. En effet, dans les premiers jours de juin, on apprit qu'il avait levé ses cantonnements, et qu'il était à la veille de franchir l'Aguéda pour se rendre dans la province de Salamanque par la route de Ciudad-Rodrigo. Le général Caffarelli prépare un secours pour l'armée de Portugal. À cette nouvelle, le général Caffarelli que le défaut de présence d'esprit au milieu des embarras dont il était assailli, bien plus qu'une mauvaise volonté décidée, empêchait d'obéir, le général Caffarelli sans plus discuter l'autorité du roi, manda aux maréchaux Marmont et Jourdan qu'il allait marcher au secours de l'armée de Portugal avec un détachement de 10 mille hommes. Ordre péremptoire envoyé par Joseph au maréchal Soult. Quant au maréchal Soult, Joseph lui expédia le véritable ordre qu'il aurait dû lui adresser dès le commencement, il lui prescrivit non plus de donner au comte d'Erlon l'instruction de suivre les mouvements du général Hill, mais de faire sur-le-champ un détachement de 10 mille hommes, de les acheminer sur le Tage, d'évacuer telle partie de territoire qu'il faudrait pour rendre possible l'accomplissement de cette mesure, et, enfin, s'il ne voulait pas obéir, de remettre immédiatement son commandement au comte d'Erlon.

Confiant dans l'exécution d'un ordre aussi précis, dans les promesses du général Caffarelli, dans la possibilité qu'il avait lui-même d'envoyer quelques mille hommes au maréchal Marmont, comptant que par toutes ces dispositions il pourrait porter l'armée de Portugal à près de 70 mille hommes, il se rassura sur l'issue des événements qui se préparaient en Castille, il se rassura, parce que, tout en étant doué de bon sens, d'intelligence militaire et de courage, il n'avait pas cette ardeur dévorante, cette vigilance sans sommeil du véritable homme d'action, qui ne croit qu'à ce qu'il a vu, qui ne se repose que sur les promesses accomplies, et ne donne pas un ordre sans en suivre lui-même l'exécution, qualité que Napoléon possédait au plus haut degré, et à laquelle il devait en partie ses prodigieux succès.

État de l'armée anglaise au moment où elle entre en campagne. Pendant que le temps le plus précieux se perdait de notre côté en tristes tiraillements, lord Wellington s'était mis en mouvement pour essayer d'une marche offensive en Castille, seule partie de l'Espagne où, par les raisons que nous avons données, il pût agir utilement. Il n'était pas lui-même, quoique commandant seul, et appartenant à la puissance la plus riche de l'Europe, entièrement satisfait de sa situation, surtout sous le l'apport matériel. La solde était fort arriérée dans son armée; l'argent ne lui arrivait que très-difficilement, parce qu'il fallait que son gouvernement convertît en espèces métalliques, avec une perte d'au moins 25 pour 100, la monnaie de papier circulant en Angleterre; de plus les Espagnols, quoique dévoués à sa cause, lui fournissaient bien gratis tous les renseignements qui pouvaient le servir, mais ne lui livraient leurs denrées que contre argent. Les muletiers, qui avec six mille mulets transportaient les vivres de l'armée anglaise, n'étaient pas payés depuis plusieurs mois, et se plaignaient vivement. Or, s'ils avaient refusé un seul jour leurs services, l'armée anglaise eût été perdue, car sans les vivres réunis tous les soirs aux bivouacs, sans le temps de les faire cuire, de les consommer, lord Wellington n'aurait bientôt plus conservé un soldat dans les rangs. Aussi ne cessait-il d'écrire à son gouvernement que si on lui donnait ces admirables soldats français, comme il les appelait, qui se passaient d'approvisionnements, couraient çà et là pour se procurer leur nourriture, revenaient ensuite au drapeau, faisaient leur soupe en hâte avec ce qu'ils avaient ramassé, et se battaient néanmoins s'ils n'avaient pas eu le temps de la faire, il pourrait soutenir la guerre sans argent; mais que si les soldats anglais étaient mis à une telle épreuve, si on les exposait à quitter le drapeau pour aller à la maraude, au bout de quelques jours il n'en reviendrait pas un. Il se plaignait donc lui aussi d'avoir ses peines et ses difficultés. Son armée, quoique excellente, n'était pas non plus telle qu'il l'aurait voulue. Il l'aurait désirée plus nombreuse, particulièrement en Espagnols. Ces derniers, qui auraient dû lui fournir trente ou quarante mille soldats, lui avaient à peine envoyé une division de dix mille hommes, mal disciplinés, mal commandés, et ne rendant aucun des services qu'on devait attendre de la bravoure et de la sobriété du soldat espagnol. Avec le dévouement des nations portugaise et espagnole, avec toute la puissance de l'Angleterre, après plusieurs campagnes heureuses, il était parvenu à réunir sur l'Aguéda, aux premiers jours de juin, les forces suivantes: sept divisions d'infanterie anglaise, présentant environ 35 à 36 mille hommes d'une solidité à l'épreuve (une huitième division était sous le général Hill en Estrémadure), cinq ou six mille hommes de cavalerie anglaise et allemande excellente, deux brigades d'infanterie portugaise, plus enfin une division espagnole sous le général don Carlos d'Espagne. Ces auxiliaires, difficiles à compter, surtout les Espagnols, à cause de leur organisation très-imparfaite, pouvaient monter à 14 ou 15 mille hommes. Ainsi l'armée de lord Wellington était d'environ 55 mille hommes. Les guérillas, très-propres au service de troupes légères, ajoutaient à son effectif une force impossible à évaluer, mais réelle. On voit qu'avec un peu d'entente entre nos généraux, avec nos braves soldats, avec 300 mille hommes d'effectif, donnant 230 mille combattants, il eût été facile en se concentrant à propos d'opposer une masse écrasante à cette poignée d'Anglais, solides et bien conduits sans doute, mais dont la force était tout entière dans la sagesse de leur chef, et dans la désunion de nos généraux.