Lord Wellington le sentait si bien, que ce n'était qu'en tremblant (si ce mot peut être employé en parlant d'un tel homme) qu'il s'avançait en Castille. La conquête de Ciudad-Rodrigo et de Badajoz étant accomplie, il fallait qu'il entreprît quelque chose; or, à entreprendre quelque chose, il ne pouvait essayer, comme nous l'avons montré, qu'une marche offensive en Castille. Sa ferme raison n'admettait sur ces points aucun doute; mais, en songeant qu'il allait se jeter sur les derrières des Français, entre les armées du Nord et de Portugal d'un côté, les armées du Centre et d'Andalousie de l'autre, qui seulement en envoyant chacune un détachement auraient pu l'accabler, il était saisi d'une véritable crainte, non pas de la crainte des âmes faibles, mais de la crainte des âmes fortes et éclairées, qui sans s'exagérer le danger, en apprécient pourtant la gravité. S'il se rassurait au point de marcher au-devant de tels périls, c'est d'abord qu'il était obligé de tenter quelque chose, sous peine de perdre l'occasion la plus favorable, celle de l'absence de Napoléon; c'est ensuite qu'il comptait sur les misérables tiraillements dont il s'était aperçu depuis longtemps, et qui jusqu'ici avaient empêché nos généraux de l'accabler par la réunion de leurs forces. Une seule fois il avait vu cette réunion s'opérer à temps, c'était l'année précédente, lorsque le maréchal Marmont était accouru en Estrémadure, et ce mouvement lui avait fait manquer Badajoz, après une perte de six mille hommes. Au contraire, dans les trois premiers mois de la présente année, cette concentration n'ayant pas eu lieu, il avait pu prendre Badajoz et Ciudad-Rodrigo. Cette fois encore, il se flattait d'avoir le même bonheur grâce aux mêmes causes.
Demandes de lord Wellington à son gouvernement avant d'entrer en campagne. Résolu à se porter en avant, il écrivit néanmoins à son gouvernement qu'il ne fallait pas se flatter d'obtenir de grands résultats, car il suffirait aux Français de se réunir contre lui pour qu'il fût promptement rejeté en Portugal. Il demanda donc expressément que l'armée anglo-sicilienne tentât une descente dans la province de Murcie, ou dans celle de Catalogne, pour empêcher l'armée d'Aragon de faire des détachements au profit de l'armée du Centre; il demanda aux flottes anglaises qui croisaient dans le golfe de Biscaye, et communiquaient avec les chefs de bandes, de simuler un débarquement pour empêcher le général Caffarelli d'aller au secours du maréchal Marmont. Lord Wellington passe l'Aguéda. Ces précautions prises, il passa l'Aguéda dans les premiers jours de juin, et se dirigea sur Salamanque. Sachant, par des rapports exacts, dus au zèle des Espagnols, que le maréchal Marmont avait été obligé de disperser ses divisions pour les faire vivre, qu'aucun renfort ne lui était encore arrivé, il espérait trouver l'armée française disséminée, en tout cas forte au plus de 40 mille hommes, et probablement mal pourvue de matériel. Par ces divers motifs, il se flattait de lui faire au moins évacuer Salamanque, et de la repousser au delà du Douro, ce qui était un heureux commencement de campagne. Il se proposait ensuite d'agir selon les événements, qu'il avait assez de sang-froid pour attendre sans trouble, et assez de présence d'esprit pour saisir avec à propos.
Situation du maréchal Marmont au moment des premières hostilités. Le maréchal Marmont, qui était sur ses gardes, quoique mal servi par ses espions, connut bientôt l'approche de l'armée anglaise, et se mit en mesure de n'être pas surpris. Ayant eu le temps de réunir quatre ou cinq divisions, grâce au retour de la division Foy, il put former un rassemblement respectable, et capable d'imposer à l'ennemi une extrême réserve. Si toute son armée n'était pas sous sa main en avant de Salamanque, c'est d'abord qu'il avait beaucoup de points à occuper, et qu'ensuite, pour vivre dans un pays ruiné, il avait été obligé de s'étendre sur un espace de plus de trente lieues. Du reste, ayant profité des leçons administratives de Napoléon, dont il avait été l'aide de camp, il avait employé l'hiver à soigner ses hommes, à réparer son matériel d'artillerie, à recomposer autant que possible ses attelages, et à mettre ses postes en bon état de défense. À défaut de grands magasins qu'il n'avait pas le moyen de créer, il avait formé auprès de chaque division un petit dépôt de biscuit qui lui permettait de manœuvrer une quinzaine de jours sans être inquiet de la subsistance de ses soldats. Il avait disposé en citadelles trois couvents qui dominaient Salamanque et commandaient le passage de la Tormès. Il y avait placé une garnison d'un millier d'hommes, et il pouvait s'en éloigner sans crainte de voir l'ennemi s'y établir. La ligne du Douro, qui se trouvait en arrière de Salamanque, et qui avec son affluent l'Esla couvrait à la fois la Vieille-Castille et le royaume de Léon, était partout jalonnée de postes assez bien occupés. Toro, Zamora, Benavente, Astorga, promettaient une certaine résistance, et, en présence d'un adversaire circonspect, il était possible, en manœuvrant sagement, de tenir la campagne quelque temps, sans être amené à une action décisive.
Le maréchal Marmont se retire d'abord à quelque distance de Salamanque.
Le maréchal Marmont, après les dispositions que nous venons d'énumérer, leva son camp de Salamanque, livra la ville à elle-même, et alla camper à quelque distance pour se ménager le loisir de rassembler ses divisions et d'observer les projets de l'ennemi. S'il ne se hâta pas de se réfugier derrière le Douro, c'est qu'il avait la Tormès pour se couvrir, et qu'il voulait rester en vue de Salamanque, afin de donner du cœur à la petite garnison laissée dans les trois couvents fortifiés.
Lord Wellington parut le 16 juin devant Salamanque. Reçu par les habitants avec une joie qui éclatait toujours après le départ des Français, et avant l'arrivée des Anglais, il consacra un jour ou deux à la réflexion, et au plaisir d'avoir ainsi acquis les honneurs de l'offensive, sans en courir les dangers. Attaque de Salamanque. Les habitants lui demandaient de les délivrer des trois couvents fortifiés qui dominaient la ville, et qui pouvaient en rouvrir les portes aux Français. Ces couvents examinés de près, semblèrent exiger une attaque en règle. Lord Wellington résolut d'y employer dix ou quinze jours, et n'en fut pas fâché, car il n'était pas disposé à précipiter ses mouvements dans une contrée où chaque pas en avant pouvait être un pas fait vers un abîme. Il avait amené avec lui quelques pièces de grosse artillerie, assez mal approvisionnées. Il commença l'attaque des couvents avec ces moyens, et envoya chercher à Ciudad-Rodrigo le matériel qui lui manquait.
Voici la position des trois couvents qu'il s'agissait de prendre. Le principal, le plus vaste, celui de Saint-Vincent, gros bâtiment carré, ressemblant à un fort, avait été crénelé, percé d'embrasures, et entouré de décombres qu'on avait disposés en glacis. D'un côté il dominait la Tormès, qui passe au pied de Salamanque, et de l'autre Salamanque elle-même. Les deux couvents de San-Gaetano et de la Merced, situés un peu au-dessous et vers la ville, fournissaient contre elle un second étage de feux, et en assuraient complétement la possession.
Lord Wellington ouvrit la tranchée devant le couvent de Saint-Vincent par le dehors de la ville. Quant aux couvents de la Merced et de San-Gaetano, il voulut les brusquer, et en ordonna l'assaut. Mais les troupes qui gardaient ces deux postes, secondées par le feu dominant de Saint-Vincent, repoussèrent bravement les Anglais, et leur tuèrent plusieurs centaines d'hommes. Lord Wellington prit alors le parti d'attendre le gros matériel qui devait venir de Ciudad-Rodrigo. La vue de l'armée française, réunie à quelques lieues de là, dans une bonne position, soutenait le courage de nos petites garnisons, et prolongeait leur résistance.
Juillet 1812. Occupation de Salamanque par les Anglais. Enfin, les 26 et 27 juin, la grosse artillerie étant arrivée au camp des Anglais, lord Wellington fit battre en brèche. Les trois couvents se défendirent vaillamment, et dirigèrent un feu violent contre l'ennemi. Mais le principal, celui de Saint-Vincent, ayant été mis en flammes par des obus, il devint impossible de s'y maintenir plus longtemps, et, le 28, il fallut remettre ces citadelles improvisées, au moyen desquelles on avait cru pouvoir conserver Salamanque, ou s'assurer du moins le moyen d'y rentrer. Nous y perdîmes un millier d'hommes hors de combat ou prisonniers; mais les Anglais en perdirent un nombre au moins égal, et nous avions gagné douze jours, retard précieux pour nous, et dès lors fâcheux pour nos adversaires. Il faut sans doute y regarder avant de disséminer ses forces dans de petites garnisons destinées à se rendre l'une après l'autre, mais, quand elles coûtent autant de monde à l'ennemi, et vous font gagner autant de temps, il n'y a pas de regrets à concevoir.
Retraite du maréchal Marmont derrière le Douro. Jusqu'ici les opérations du maréchal Marmont étaient tout ce qu'elles pouvaient être; mais Salamanque pris, il n'était pas sage à lui de se tenir si près de l'armée anglaise, et il passa le Douro à Tordesillas, décidé à lui bien disputer cette ligne. Du reste la circonspection des Anglais ne faisait pas craindre de leur part une offensive très-vive. Lord Wellington le suit. Lord Wellington suivit l'armée de Portugal, et vint border le cours du Douro, qui dans cette saison n'était pas très-volumineux, mais n'était cependant pas guéable, excepté dans un petit nombre d'endroits. Ce fleuve, comme nous l'avons dit, était pourvu de bons postes, tels que Tordesillas, Toro, Zamora, et même Benavente et Astorga, en considérant l'Esla et l'Orbigo comme un prolongement de la ligne du Douro. Astorga notamment, outre de bons ouvrages qui avaient déjà résisté, tantôt aux Français, tantôt aux Espagnols, contenait une excellente garnison de 1500 hommes bien résolus à se défendre, et devait, en donnant un fort appui à notre droite, gêner beaucoup la gauche des Anglais. Lord Wellington, arrivé le 1er juillet sur le Douro, s'y arrêta pour laisser à l'armée espagnole de Galice le temps d'enlever Astorga. C'étaient, selon lui, quinze ou vingt jours encore d'employés utilement, sans s'engager trop vite dans cette hardie campagne entreprise sur les derrières des Français; mais c'était, on doit le reconnaître, leur laisser aussi le temps de se réunir pour l'accabler. Il fallait en effet qu'ils fussent aveuglés par d'étranges passions, pour ne pas employer ce délai à rassembler soixante-dix mille hommes contre l'armée anglaise. Aussi, en se tenant le long du Douro, lord Wellington ne cessait-il d'adresser les plus vives instances, d'un côté à l'armée anglo-sicilienne, pour qu'elle donnât une forte occupation au maréchal Suchet, et de l'autre aux forces navales anglaises croisant dans le golfe de Biscaye, pour qu'elles fissent craindre au général Caffarelli un gros débarquement sur les côtes des Asturies.