Force de l'armée de Portugal depuis la réunion des huit divisions qui la composent. Dans cet intervalle le maréchal Marmont, établi derrière le Douro, s'était occupé à concentrer les huit divisions dont était formée l'armée de Portugal. Après avoir recouvré la première de ces huit divisions, celle du général Foy, il lui restait à recouvrer la huitième, celle du général Bonnet, composée de troupes bonnes et nombreuses, supérieurement commandée, et confinée sur le revers des Asturies pour y batailler contre les Anglais et contre les bandes de Porlier. Les Asturies valaient assurément la peine d'être conservées, ainsi que l'avait prescrit Napoléon en partant pour la Russie, mais elles n'étaient rien auprès de l'objet qui préoccupait en ce moment le maréchal Marmont. Aussi n'avait-il pas hésité à dépêcher à la huitième division l'ordre d'évacuer les Asturies, et cet ordre avait trouvé le général Bonnet en route, car cet officier non moins intelligent qu'intrépide, comprenant ce que tant d'autres plus élevés en grade ne comprenaient point, avait jugé que tout intérêt devenait accessoire devant la nécessité de repousser les Anglais. En défalquant tout ce qu'on perd ou laisse en arrière à la suite d'une retraite rapide, le général Bonnet amenait 6 mille hommes, excellents par leur valeur propre, excellents par sa présence à leur tête. Cette adjonction inspira beaucoup de confiance au maréchal Marmont. Elle portait à 36 ou 37 mille hommes son infanterie. Ce qui lui manquait c'était la cavalerie, car elle s'était épuisée à courir les routes pour les purger des guérillas. Pressé de la remonter, le maréchal Marmont avait fait enlever tout ce qu'il y avait de chevaux de selle dans la contrée, et il avait ainsi ramassé un millier de bons chevaux, ce qui avait porté à 3 mille cavaliers bien montés et vigoureux le total de sa cavalerie. Avec son artillerie, bien servie et composée d'une centaine de bouches à feu, il avait environ 42 mille soldats, qui, renforcés seulement par dix mille hommes, seraient devenus très-supérieurs aux Anglais, et tels quels pouvaient leur tenir tête, s'ils étaient conduits avec un peu de sagesse et de bonheur.

Le maréchal Marmont; son esprit et son caractère. Sans doute ils n'étaient pas mal commandés par le maréchal Marmont, mais ils ne l'étaient pas sûrement. Ce maréchal, ayant de l'esprit, de l'instruction, de la bravoure, et le talent de bien tenir ses troupes, possédait quelques qualités du général en chef, mais était loin de les réunir toutes. Quoique dissipé dans ses goûts, il pensait fort à ce qu'il avait à faire, combinait beaucoup, trop peut-être, car dans l'action la justesse des idées vaut mieux que l'abondance. L'abondance des idées en effet sans un jugement ferme et prompt, éblouit au lieu d'éclairer. De plus ce maréchal ne passait pas pour heureux. Le bonheur, qualité indéfinissable, est-il une vaine superstition des hommes, ou bien une réalité? Est-ce une faveur du sort capricieux, donnant à l'un pour les refuser à l'autre, ces circonstances de froid, de chaud, de pluie, de soleil, d'arrivées imprévues, qui font souvent réussir des combinaisons médiocres, ou échouer des combinaisons habiles? Ou bien n'est-ce pas plutôt un ensemble bien proportionné de qualités, qui, même sans des facultés supérieures, inspire ces déterminations simples et fortes qui sauvent les armées et les empires? Quoi qu'il en puisse être, le maréchal Marmont dans sa carrière n'a point passé pour heureux, et, chose singulière, il était confiant, soit que le courage suppléât en lui à la fortune, soit qu'il ignorât sa destinée, qui alors ne s'était pas révélée tout entière. Tel était le général de l'armée française en ce moment, et si on avait pu pénétrer l'avenir, on aurait dû être profondément inquiet en le voyant devant un général calme, solide, d'une prudence consommée, et dont le bonheur, soit caprice du sort, soit talent, ne s'était jamais démenti.

Le maréchal Marmont, abrité derrière le Douro, devait-il y rester immobile? Sans doute il eût mieux fait d'attendre l'initiative de son adversaire, de lui disputer le passage du Douro tant qu'il pourrait, puis de se replier méthodiquement sur l'armée du Nord, qui aurait bien fini, de gré ou de force, quand elle aurait vu l'ennemi chez elle, par se joindre à lui. Mais il était jeune, plein de vanité, ignorait les vues du sort, avait une armée d'une bravoure éprouvée, sur laquelle les Anglais n'avaient pris aucun ascendant, qui reculait à contre-cœur, et il venait de recevoir des nouvelles qui réduisaient à rien ses espérances de secours. D'un côté le général Caffarelli, après lui avoir annoncé un renfort de dix mille hommes, lui mandait maintenant l'apparition des flottes anglaises entre Saint-Ander et Saint-Sébastien, la probabilité d'un prochain débarquement, et en définitive ne lui parlait plus du renfort promis. Or si on doit espérer avec réserve de celui qui promet, à plus forte raison ne doit-on rien espérer de celui qui ne promet pas, ou qui après avoir promis ne promet plus. Toutes les nouvelles que reçoit le maréchal Marmont le disposent à ne plus espérer aucun secours. Au même instant Joseph, lui écrivant à la date du 30 juin une lettre qui arriva le 12 juillet au quartier général de l'armée de Portugal, lui faisait part de ses efforts pour amener les armées du Nord et de l'Andalousie à le secourir, sans lui dissimuler le peu de chance qu'il avait d'y réussir. Pour comble de disgrâce, Joseph, soit qu'il ne fût pas prêt, soit qu'il n'en crût pas le moment venu, ne lui disait pas s'il pourrait se priver en sa faveur d'un détachement de l'armée du centre. Le maréchal Marmont devait donc se considérer comme tout à fait abandonné. Certes si ce maréchal avait cru pouvoir compter sur dix à douze mille hommes de l'armée du centre, il aurait incontestablement attendu ce secours avant de rien entreprendre, car on aime mieux partager l'honneur d'une victoire, que de s'exposer à porter seul le poids non partagé d'une défaite. Quant à l'armée d'Andalousie, qui aurait pu venir à son aide, et qui l'aurait dû, ne fût-ce qu'à titre de reconnaissance, il n'en attendait absolument rien, et les dernières lettres de Joseph ne faisaient que compléter une conviction qui était formée chez lui depuis longtemps. Les faits ultérieurs prouvent qu'il ne se trompait point.

Réduit à ses propres forces, et craignant la reddition d'Astorga, le maréchal Marmont songe à éloigner lord Wellington par des manœuvres, sans aucune pensée de livrer bataille. Réduit à ses seules forces, comparant son armée avec celle de lord Wellington, qui n'était pas supérieure en nombre en ne voulant tenir compte que des Anglais, se rappelant que les batailles gagnées par ceux-ci ne l'avaient été que parce qu'on avait eu le tort de les attaquer dans des positions où leur manière de combattre les rendait invincibles, il pensa qu'avec des troupes fortement aguerries, il pourrait manœuvrer autour d'eux sans se compromettre, leur faire abandonner la ligne du Douro, et les ramener à la frontière du Portugal sans livrer bataille; que peut-être même, tandis qu'on chercherait à se placer sur leur ligne de communication afin de les contraindre à rétrograder, on pourrait occuper l'une de ces positions défensives, où les avantages qu'on leur avait toujours laissés seraient cette fois de notre côté. Les Français, qui escaladaient si bien des positions presque inabordables, comme celles de Talavera et de Busaco, seraient bien autrement redoutables, si au lieu d'avoir à les emporter ils n'avaient qu'à les défendre, et les Anglais bien moins heureux, si au lieu d'avoir à défendre ces positions, ils avaient à les attaquer. Cette fois on serait presque sûr de la victoire. Il n'y avait donc pas de témérité à vouloir manœuvrer autour des Anglais, et le cas d'une bonne position défensive se rencontrant, de songer à leur disputer le terrain. À toutes ces raisons d'agir s'en ajoutait une dernière d'un grand poids. Les Espagnols de l'armée de Galice assiégeaient Astorga, qui n'avait pas pour plus de quinze jours de vivres. Pouvait-on s'éloigner de l'armée anglaise pour aller ravitailler cette place? Et si on ne le pouvait pas sans danger, n'allait-on pas être tourné sur sa droite par la perte d'Astorga, et condamné dès lors à une retraite indéfinie?

Telles furent les idées avec lesquelles le maréchal Marmont sortit de l'asile qu'il avait trouvé derrière le Douro. Il essaya d'abord de repasser ce fleuve en présence de l'armée anglaise, et le fit avec assez d'art et de bonheur. Les bords du Douro étaient conformés de telle manière qu'on découvrait d'une rive à l'autre tous les mouvements des deux armées. Le maréchal Marmont repasse le Douro, et oblige lord Wellington à rétrograder sur Salamanque. Le maréchal Marmont affecta de faire descendre par sa droite des colonnes de troupes vers Toro, et tandis qu'il donnait à cette démonstration la plus grande vraisemblance possible, il préparait sur sa gauche aux environs de Tordesillas les moyens de franchir réellement le Douro sur plusieurs ponts de chevalets. Dans la nuit du 16 au 17 juillet en effet, tandis que sa droite prolongée simulait un projet de passage vers Toro, sa gauche en opérait un véritable au-dessus de Tordesillas, et son centre suivant sa gauche venait passer après elle. Le lendemain, profitant de la surprise et de la confusion des Anglais, il ramenait sa droite à lui, et se trouvait avec ses quarante-deux mille hommes, parfaitement intacts, confiants, pourvus de vivres, au delà du Douro, avec toute l'apparence d'intentions inquiétantes pour l'armée britannique.

Lord Wellington n'avait pas plus que le maréchal Marmont le désir de livrer bataille, mais il était bien résolu à ne pas se laisser couper de Ciudad-Rodrigo, où il avait ses vivres, ses munitions de guerre, et une bonne porte pour rentrer en Portugal. Il s'empressa donc de lever son camp et de rétrograder vers Salamanque par le chemin qu'il avait déjà suivi. Le maréchal Marmont avait par conséquent réussi dans le projet de le ramener en arrière.

En se reportant vers Salamanque on rencontrait divers affluents du Douro, la Guarena d'abord, et ensuite la Tormès, sur laquelle Salamanque est assise. C'étaient autant d'échelons à disputer en se retirant. Lord Wellington se replia de l'un sur l'autre avec prudence et lenteur. Au bord de la Guarena, le général Clausel, jeune lieutenant général qui annonçait déjà les plus grands talents militaires, se hâta trop de la franchir, et s'exposa à être ramené. Mais ce fut une perte sans importance, et le 19 au soir on coucha le long de cette petite rivière, bravant le canon les uns des autres pour venir se désaltérer dans ses eaux, car la chaleur était étouffante.

Heureuses manœuvres de l'armée française en présence de l'armée anglaise. Dans la nuit le maréchal Marmont remontant la Guarena par sa gauche, la franchit à un point où elle n'était plus qu'un torrent insignifiant, et se trouva tout à coup en présence des Anglais, surpris de n'être séparés de nous par aucun obstacle. Aussi ne tardèrent-ils pas à battre en retraite. Ils marchaient d'un bon pas, avec aplomb, leurs masses bien serrées, couverts par de la cavalerie et de l'artillerie légères, le long d'un plateau assez étendu. Notre armée se tenait à leur hauteur, s'avançant sur un plateau parallèle à celui qu'ils occupaient, montrant autant d'aplomb, beaucoup plus d'aisance, et une confiance dont le général en chef se laissait lui-même enivrer. L'artillerie légère longeant au galop le bord du plateau sur lequel nous cheminions, s'arrêtait de temps en temps pour canonner les Anglais, puis se remettait en mouvement pour les suivre. Les deux positions se rejoignaient à un village, où on était naturellement tenté de se devancer. Nos troupes y arrivèrent les premières, en chassèrent quelques coureurs, et eurent le plaisir d'y canonner l'armée ennemie, défilant sous notre feu, et à bonne portée. Nous ne perdîmes personne et tuâmes quelques Anglais. Depuis le passage du Douro, nous avions ramassé un millier d'hommes, tant blessés que traînards. Le 20 au soir les Anglais repassèrent la Tormès, et nous couchâmes sur ses bords.

Arrivée des deux armées devant la célèbre position des Arapiles. Le 21 nous franchîmes cette rivière à une lieue et demie au-dessus de Salamanque, et vînmes prendre position en face des hauteurs dites des Arapiles, sur lesquelles les Anglais s'étaient établis, et où il n'était pas facile de les aborder. Le maréchal Marmont était sans doute un peu trop enorgueilli de ses premiers avantages, et des marches qu'il avait exécutées en présence de lord Wellington; toutefois il était résolu à ne pas commettre d'imprudence, et à ne pas renouveler les fautes de ses prédécesseurs, en allant mal à propos attaquer les Anglais dans des lieux où il n'y avait aucune chance de les vaincre. Il campa en face d'eux, après avoir occupé de son côté une position assez avantageuse, séparée par un vallon de celle de l'ennemi, et s'appuyant à droite au village de Calvarossa de Ariba, à gauche à des bois dont il avait eu soin de s'emparer. Il n'avait donc rien à craindre, et s'endormit tranquillement avec ses soldats, sans autre projet que de continuer un système de manœuvres qui lui avait jusqu'à ce jour parfaitement réussi.

Le lendemain matin, 22 juillet, le maréchal Marmont monta de bonne heure à cheval pour juger des desseins de l'ennemi, et y conformer les siens. Tout était en repos des deux côtés, et rien n'annonçait un projet de la part de lord Wellington, si ce n'est peut-être celui de rectifier sa position, et de se relier un peu plus étroitement à Salamanque et à la route de Ciudad-Rodrigo. Une sorte de vallon peu profond, et assez large, allant aboutir à la Tormès près de Salamanque, nous séparait des Anglais, et rendait la position des deux armées également sûre. À la vue de la position prise par l'armée anglaise, le maréchal Marmont, sans songer à combattre, veut seulement faire un léger mouvement par sa gauche, pour menacer les communications de l'ennemi avec Ciudad-Rodrigo. Le village de Calvarossa de Ariba, occupé par la division Foy, servait de pivot à notre droite. Notre centre et notre gauche s'appuyaient à des bois. On pouvait ainsi attendre de part et d'autre, sans se faire aucun mal, chacun des deux adversaires ne voulant combattre qu'à coup sûr. Toutefois le maréchal Marmont, confiant en fait de manœuvres dans le savoir de son armée et le sien, imagina un mouvement par sa gauche, qui avait pour but de déborder un peu la droite des Anglais, de menacer par conséquent leurs communications avec Ciudad-Rodrigo, et lorsqu'ils décamperaient, soit pour se rapprocher de Salamanque, soit pour regagner la route de Ciudad-Rodrigo, d'attaquer leur arrière-garde et de leur en prendre une portion. C'était faisable, mais beaucoup trop ambitieux, et avec les dispositions de lord Wellington, qu'il était facile de conjecturer sans les connaître, et qui étaient de regagner Ciudad-Rodrigo le plus tôt possible, il aurait mieux valu lui faire un pont d'or, que de risquer des mouvements qui pouvaient sans qu'on le voulût engager une bataille.