Napoléon se porte le 15 à Gorlitz. Napoléon après avoir lui-même inspecté ses postes de Kœnigstein et de Lilienstein, et s'être assuré par ses propres yeux si la position prise par Saint-Cyr et Vandamme, sur ses derrières et sa droite, était conforme à ses vues, s'était porté le 15 à Gorlitz, où il avait trouvé la garde et la réserve de cavalerie. De là il avait tenu à voir la gorge de Zittau, que Poniatowski et Victor étaient chargés de défendre. Il pénètre de sa personne en Bohême, par le défilé de Zittau, afin de se procurer des renseignements sur la marche des coalisés. Après avoir établi Poniatowski sur une montagne dite d'Eckartsberg, qui fait face à la sortie du défilé, et permet de barrer le passage, Napoléon s'était avancé de sa personne à quelques lieues plus loin, escorté par la cavalerie légère de sa garde, afin de reconnaître un pays où il était possible qu'il pénétrât plus tard. Il voulait recueillir sur la direction suivie par l'ennemi des renseignements qui lui manquaient. Aucun symptôme en effet ne révélait si les coalisés déboucheraient ou en arrière par Péterswalde sur Dresde, ou sur notre droite par Zittau, ou sur notre front par Liegnitz et Lowenberg. Bien que Napoléon fût entouré d'une nuée d'ennemis en mouvement, il ne savait rien de leur marche, parce que l'épaisse muraille des montagnes de Bohême, qui sur sa droite le séparait d'eux, était un rideau difficile à percer. Il écoutait donc avec une singulière attention, cherchant à saisir les moindres bruits, et suivant l'usage ne recueillant que des versions contradictoires. Pourtant on était d'accord sur ce point, qu'un corps d'armée prussien et russe avait passé de Silésie en Bohême pour venir coopérer avec l'armée autrichienne. C'était le corps qui devait, ainsi qu'on l'a vu plus haut, composer en se joignant aux troupes autrichiennes la grande armée du prince de Schwarzenberg. Cette nouvelle très-répandue inspira un moment à Napoléon la pensée d'entrer précipitamment en Bohême à la tête de cent mille hommes par la route de Zittau, et de se jeter sur les Russes et les Prussiens avant leur réunion aux Autrichiens. Il est bien certain qu'il avait cent mille hommes sous la main avec Poniatowski, Victor, la garde et la réserve de cavalerie, et que se portant rapidement à droite vers Leitmeritz, il aurait pu couper en deux la longue ligne que les coalisés devaient former avant de s'être réunis autour de Commotau. (Voir la carte no 58.) Possibilité d'une invasion subite en Bohême. Il lui eût donc été possible de frapper dès le début de la campagne quelque coup terrible, et le maréchal Saint-Cyr, qui s'était épris de cette idée plus brillante que juste, l'y poussait vivement par sa correspondance. Danger de cette opération, fort conseillée par le maréchal Saint-Cyr. Mais il se pouvait qu'entré en Bohême Napoléon trouvât les coalisés déjà concentrés sur sa droite entre Tœplitz et Commotau, dès lors à l'abri de ses coups, et en mesure de le prévenir à Dresde en y descendant par Péterswalde, de sorte que tandis qu'il aurait pénétré en Bohême pour les surprendre, ils en seraient sortis pour le tourner; ou bien il se pouvait encore qu'il les trouvât en masse sur son chemin, qu'il eût à les combattre en force considérable, dans une position désavantageuse pour lui, car vainqueur il lui était impossible de les poursuivre dans l'intérieur de la Bohême, et vaincu il lui fallait repasser devant eux le défilé de Zittau. À leur livrer bataille, il valait bien mieux les attendre à leur sortie des montagnes de la Bohême, et les rencontrer sur la rive droite ou sur la rive gauche de l'Elbe, au moment même où ils déboucheraient, car en les battant on les acculait aux montagnes, et on pouvait profiter de leur engorgement dans les défilés pour les enlever par milliers, hommes et canons. Franchir soi-même les montagnes pour aller guerroyer en Bohême, c'était se donner volontairement la fausse position qu'il fallait leur laisser prendre en les attendant à la sortie de ces montagnes sur l'une ou l'autre rive de l'Elbe. Aussi Napoléon n'avait-il que peu de penchant pour cette singulière idée que le maréchal Saint-Cyr soutenait avec chaleur. Il n'y eût cédé que si des renseignements certains lui avaient montré tout à fait à sa portée soixante ou quatre-vingt mille Prussiens et Russes encore séparés des cent vingt mille Autrichiens qu'ils allaient rejoindre.

Livré à une véritable effervescence d'esprit en présence de tant de chances diverses, Napoléon monta à cheval le 19 août au matin, et suivi de la cavalerie légère de la garde, il pénétra en Bohême, à la tête de quelques mille cavaliers, faisant la guerre comme un jeune homme, comme il la faisait jadis en Italie ou en Égypte. Il s'enfonça dans les gorges jusqu'au delà de Gabel (voir la carte no 58), se montra même à l'entrée du beau bassin de la Bohême aux Bohémiens surpris de le voir. Il fit arrêter des curés, des baillis pour les questionner, et apprit de la bouche de tous que les troupes russes et prussiennes venant de Silésie longeaient le pied des montagnes en dedans de la Bohême, pour aller rejoindre les Autrichiens, et probablement descendre en Saxe sur les derrières de Dresde. Les coalisés devaient dans ce mouvement traverser l'Elbe entre Leitmeritz et Aussig, et tout annonçait qu'ils étaient déjà ou sur le bord du fleuve, ou au delà, aux environs de Tœplitz. Napoléon y renonce. Se jeter sur eux était une opération dont le temps, fût-elle bonne, était passé, et il fallait se hâter de revenir en Saxe, pour combattre autour de Dresde, sur le champ de bataille préparé avec une si haute prévoyance. Toutefois Napoléon affecta de se montrer, de se nommer aux habitants, afin que le bruit de sa présence en Bohême retentît jusqu'au quartier général des coalisés. Voici l'intention qu'il avait en agissant de la sorte.

Napoléon s'étant fait une idée exacte des plans des coalisés, forme le projet de mettre hors de jeu l'armée de Silésie, pour revenir ensuite sur la grande armée de Bohême. Il devenait évident que le plan des coalisés, après avoir traversé l'Elbe en Bohême, était d'entrer en Saxe, et de descendre sur Dresde afin d'enlever cette ville, ou de se porter sur Leipzig afin de se placer entre le Rhin et l'armée française. Nous ne pouvions rien désirer de mieux, car pour s'engager ainsi sur les derrières de Napoléon, les coalisés s'exposaient à l'avoir eux-mêmes sur leurs communications, et à se trouver dans un gouffre s'ils perdaient une bataille dans cette position. Cela étant, il importait à Napoléon de se jeter brusquement sur l'armée de Silésie, qu'il avait devant lui, afin de la mettre hors de jeu pour quelque temps, et de revenir ensuite se donner tout entier aux affaires qui se préparaient en arrière de Dresde. Motifs du soin qu'il met à se faire voir en Bohême. Pour le succès d'un tel projet il lui était utile de ralentir un moment la marche des alliés, de les faire hésiter, de leur causer ainsi une perte d'un ou deux jours, ce qui était tout gain pour lui, qui avait à courir sur le Bober avant de revenir sur l'Elbe. Il n'avait pas un meilleur moyen d'y réussir que de se montrer en Bohême, car sa présence en ces lieux devait provoquer mille conjectures, ou inquiétantes ou pour le moins embarrassantes.

Napoléon après être rentré en Lusace, dispose les corps de Poniatowski, de Victor et de Vandamme, de manière à fermer les débouchés de la Bohême, et attend tout un jour pour voir se développer les desseins de l'ennemi. Après avoir employé la journée du 19 à courir à cheval, tantôt en plaine, tantôt dans les gorges, se présentant partout sous son nom, il repassa les défilés du Riesen-Gebirge, et revint à Zittau. Il consacra la journée du lendemain 20 à disposer lui-même le corps de Poniatowski et celui de Victor à l'entrée du défilé de Zittau, de façon que ces deux corps pussent résister trois jours au moins aux plus fortes attaques. Napoléon assura en outre leurs communications avec le général Vandamme, qui avait été placé entre Zittau et Dresde vers Stolpen, afin qu'il pût courir en une journée ou à Zittau ou à Dresde. Toutes ces mesures arrêtées, il avait l'intention d'attendre encore tout un jour la complète manifestation des desseins de l'ennemi, sans éprouver du reste la moindre crainte, car partout les précautions étaient prises de manière à ne laisser aucune inquiétude. En effet, du côté de Berlin 80 mille hommes en marche sous le maréchal Oudinot, et appuyés par les 35 mille du maréchal Davout, à Dresde Saint-Cyr et Vandamme aux aguets sur les deux rives de l'Elbe, à Zittau deux corps gardant les gorges de Bohême, sur le Bober 100 mille hommes sous le maréchal Ney attendant l'ennemi qui voudrait franchir ce fleuve, enfin à Gorlitz, centre de toutes ces positions, Napoléon avec la garde et la réserve de cavalerie, placé à mi-chemin des divers points menacés, présentaient une toile admirablement tissue, du milieu de laquelle celui qui l'avait si habilement disposée était prêt à s'élancer sur l'imprudent qui en agiterait les extrémités.

Napoléon revenu à Gorlitz apprend que l'armée de Silésie, violant le droit des gens, a rompu l'armistice deux jours avant le 17 août, et il court à elle avec un renfort de 30 mille hommes. Napoléon, revenu le 20 à Gorlitz, y apprit tout à coup que l'armée de Silésie avait envahi dès le 15 le pays neutre qu'elle aurait dû respecter jusqu'au 17, ce qui constituait une violation du droit des gens, que l'ardent patriotisme du général Blucher n'excusait nullement. Cette armée se dirigeait vers le Bober. Sur-le-champ Napoléon mit en mouvement la cavalerie et trois divisions de sa garde, laissant les autres à Gorlitz, et fit ses dispositions pour être sur le Bober le lendemain 21. Avec le secours qu'il apportait au maréchal Ney, il allait avoir 130 mille hommes, et c'était plus qu'il ne fallait pour faire repentir Blucher de sa témérité et de l'infraction qu'il s'était permise contre le droit des gens. Après avoir une dernière fois renouvelé ses instructions à Poniatowski, à Victor, à Vandamme, à Saint-Cyr, il partit plein de confiance et d'espoir.

Les quatre corps de Ney sortaient à peine de leurs cantonnements lorsqu'ils avaient été surpris par l'ennemi. Les hostilités ayant commencé en Silésie avant l'époque assignée par l'armistice, les quatre corps confiés à Ney sortaient à peine de leurs cantonnements lorsque l'ennemi s'était présenté. Deux de ces corps étaient sur le Bober, ceux de Macdonald et de Marmont, le premier à droite vers Lowenberg, le second à gauche vers Buntzlau. Deux étaient plus compromis encore, car ils se trouvaient au delà sur la Katzbach, celui de Lauriston aux environs de Goldberg, celui de Ney entre Liegnitz et Haynau. Ces deux derniers presque tournés par la subite apparition du corps de Langeron sur leur flanc droit, étaient dans un fort grand péril. Le corps de Lauriston eut de la peine à se replier de la Katzbach sur le Bober, mais il le fit avec sang-froid et vigueur, et rejoignit Macdonald à Lowenberg sans accident. Leur retraite en bon ordre sur le Bober. Ney, qui était le plus avancé vers notre gauche, au lieu de se replier simplement sur Buntzlau pour y repasser le Bober, vint se déployer hardiment entre la Katzbach et le Bober, et braver Blucher qui s'acharnait contre Lowenberg. À sa vue Blucher s'étant porté sur lui, et Lowenberg se trouvant ainsi dégagé, Ney descendit sur Buntzlau, y passa le Bober, et se réunit à Marmont.

Napoléon, arrivé à Lowenberg le 21, reporte les quatre corps de Ney en avant. Le 20 nos quatre corps étaient derrière le Bober, ceux de Lauriston et de Macdonald à Lowenberg, ceux de Marmont et de Ney à Buntzlau, ayant beaucoup plus causé de mal à l'ennemi qu'ils n'en avaient essuyé. Napoléon arrivé le 21 au matin sur les lieux voulut prendre l'offensive immédiatement. Blucher avait montré environ 80 mille hommes, le général russe Sacken, avec lequel il en aurait eu 100 mille, étant resté un peu en arrière sur sa droite. Napoléon qui en avait plus de 130 mille, employa la matinée à faire jeter des ponts de chevalets sur le Bober, et à donner tous ses ordres pour une marche prompte et vigoureuse, car il n'avait pas de temps à perdre, s'attendant à être bientôt rappelé sur ses derrières par la grande armée de Bohême. En conséquence il résolut de déboucher de Lowenberg avec Macdonald et Lauriston, en traversant le Bober sur ce point, et d'attirer sur sa gauche Ney et Marmont, après leur avoir fait passer le Bober à Buntzlau.

On débouche de Lowenberg, et on pousse l'ennemi l'épée dans les reins. Vers le milieu du jour on franchit le Bober à Lowenberg, et on marcha vivement. La division Maison, qui formait notre tête de colonne, refoula devant elle les troupes du général d'York, et ne leur laissa de répit nulle part. Tout le corps de Lauriston suivait appuyé par celui de Macdonald. À notre gauche, les maréchaux Ney et Marmont débouchèrent de Buntzlau, et vinrent se serrer sur notre centre. Blucher se voyant aussi vigoureusement abordé, se douta bien qu'il avait Napoléon devant lui, et se hâta de rentrer dans ses instructions, qui lui prescrivaient de ne rien hasarder quand il aurait en tête ce redoutable adversaire. Blucher se replie derrière la Katzbach. Il se couvrit d'un petit cours d'eau, le Haynau, qui coule entre le Bober et la Katzbach. Cette journée lui avait déjà coûté deux à trois mille hommes.

On continue le 22 cette marche offensive. Le 22 Napoléon continua sa marche offensive. Les corps de Lauriston et de Macdonald se portèrent directement sur Goldberg pour jeter Blucher au delà de la Katzbach, tandis que Ney et Marmont, s'avançant toujours sur notre gauche, le pousseraient dans le même sens. Ardeur des troupes. La division Maison assaillit de nouveau l'ennemi avec la plus grande vigueur. Les troupes, animées par la présence de Napoléon, montraient partout une ardeur extrême. Blucher définitivement repoussé. L'ennemi voulut se défendre, mais Lauriston le débordant avec le reste de son corps, pendant que Macdonald le menaçait au centre, on le força d'abandonner le petit cours d'eau derrière lequel il s'était réfugié, et de repasser la Katzbach pour aller prendre position à Goldberg. Ses pertes dans cette journée furent assez considérables.

Napoléon dans ces entrefaites apprend l'apparition de la grande armée de Bohême sur les derrières de Dresde. Il était évident, malgré la résistance que Blucher cherchait à nous opposer, et malgré ses cent mille hommes, qu'on ne l'avait pas mis en mesure de tenir tête à Napoléon, et que ce n'était pas de son côté qu'aurait lieu l'action principale. En effet le soir même, Napoléon reçut du maréchal Saint-Cyr un courrier qui ayant fait quarante lieues pour le joindre, lui apprenait qu'on était attaqué par des masses nombreuses, et qu'évidemment la grande armée coalisée débouchait par Péterswalde sur les derrières de Dresde, soit qu'elle songeât à enlever cette ville, soit qu'elle eût l'idée de se porter sur Leipzig, pour exécuter l'audacieuse tentative de se placer entre les Français et le Rhin. Ainsi s'accomplissait l'une des deux hypothèses prévues par Napoléon, et la plus désirable des deux, celle pour laquelle tout avait été préparé avec le plus de soin. Napoléon n'en fut ni surpris ni affligé, tout au contraire, mais il y vit une raison pressante d'accélérer ses mouvements. Le soir du 22, il arrête le mouvement de ses troupes pour se reporter sur l'Elbe. Le soir même du 22, il arrêta sa garde qui était encore en marche, et qui heureusement n'avait pas dépassé Lowenberg, afin qu'elle se mît en route après un peu de repos, et qu'elle pût être de retour à Dresde en quatre jours, c'est-à-dire le 26. Il renvoie à Dresde la garde, la réserve de cavalerie et Marmont. Le corps du maréchal Marmont ayant été le moins engagé, était le moins fatigué aussi, et sans perdre un instant il rebroussa chemin pour voyager avec la garde. Napoléon expédia également une grande partie de la réserve de cavalerie, enfin il écrivit au général Vandamme et au maréchal Victor de se replier l'un et l'autre sur l'Elbe, en laissant le prince Poniatowski aux gorges de Zittau. De la sorte 180 mille hommes devaient se trouver réunis sous Dresde en quatre jours, et 80 mille au moins dans les deux premières journées. Il n'y avait par conséquent aucune inquiétude à concevoir.