Ordre secret et indirect au ministre de la guerre, pour la mise en état de défense des places du Rhin. «8 septembre 1813.

»Les événements se pressent de telle manière qu'en laissant à S. M. des chances heureuses et brillantes, il est cependant de la prudence d'en prévoir de contraires. Je crois devoir, mon cher duc, m'en expliquer confidentiellement avec vous.

»L'armée russe n'est pas notre ennemi le plus dangereux. Elle a éprouvé de grandes pertes, elle ne s'est pas renforcée, et, à sa cavalerie près, qui est assez nombreuse, elle ne joue qu'un rôle subordonné dans la lutte qui est engagée. Mais la Prusse a fait de grands efforts. Une exaltation portée à un très-haut degré a favorisé le parti qu'a pris le souverain. Ses armées sont considérables, ses généraux, ses officiers et ses soldats sont très-animés. Toutefois la Russie et la Prusse n'auraient offert que de faibles obstacles à nos armées, mais l'accession de l'Autriche a extrêmement compliqué la question.

»Notre armée, quelque prix que lui aient coûté les victoires remportées, est encore belle et nombreuse. Mais les généraux et les officiers fatigués de la guerre n'ont plus ce mouvement qui leur avait fait faire de grandes choses. Le théâtre est trop étendu. L'Empereur est vainqueur toutes les fois qu'il est présent; mais il ne peut être partout, et les chefs qui commandent isolément répondent rarement à son attente. Vous savez ce qui est arrivé au général Vandamme. Le duc de Tarente a éprouvé des échecs en Silésie, et le prince de la Moskowa vient d'être battu en marchant sur Berlin.

»Dans de telles circonstances, mon cher duc, et avec le génie de l'Empereur on peut encore tout espérer. Mais il se peut aussi que des chances contraires influent d'une manière fâcheuse sur les affaires. On ne doit pas trop le craindre, mais on doit le regarder comme possible, et ne rien négliger de ce que commande la prudence.

»Je vous présente ce tableau afin que vous sachiez tout et que vous agissiez en conséquence.

»Vous feriez sagement de veiller à ce que les places fussent mises en bon état, et d'y réunir beaucoup d'artillerie, car nous faisons souvent dans ce genre des pertes assez sensibles. Vous devriez vous entendre secrètement avec le directeur général des vivres pour faire dans les places du Rhin des approvisionnements extraordinaires, enfin pour préparer d'avance tout ce qui convient, afin que dans une circonstance extraordinaire S. M. n'éprouvât point de nouveaux embarras, et que vous ne fussiez pas pris au dépourvu.--Vous sentez que si je vous écris ainsi, c'est que j'ai bien réfléchi à ce qui se passe sous mes yeux, et que je suis assuré que je ne fais rien en cela que S. M. puisse désapprouver. Un grand succès peut tout changer et remettre les affaires dans la situation prospère où l'immense avantage remporté par S. M. les avait placées.

»Accusez-moi, s'il vous plaît, réception de cette lettre.»

Matinée du 9 septembre en face du Geyersberg. Le lendemain 9 Napoléon se rendit de très-bonne heure sur le terrain pour observer de ses yeux les mouvements de l'ennemi, et prescrire ses dispositions en conséquence. Distribution des forces de Napoléon. Il avait sous la main le 1er corps, récemment réorganisé par le comte de Lobau, et posté en avant de Zehist sur la route de Péterswalde, le 14e sous le maréchal Saint-Cyr rangé en avant de Dohna, sur la route de Furstenwalde. Il avait un peu en arrière à Mugeln, mais en position d'agir, trois divisions de la jeune garde sous le maréchal Mortier, et la cavalerie légère de la garde sous Lefebvre-Desnoëttes. Le reste de la jeune garde, la vieille garde, le corps de Marmont, la cavalerie de Latour-Maubourg, étaient à Dresde, pour parer aux accidents imprévus. Assez loin vers la droite, à quelques lieues sur la route de Freyberg, le maréchal Victor avec son corps d'armée surveillait les débouchés de la Bohême aboutissant à Leipzig. Le 1er et le 14e corps, les trois divisions de la jeune garde, pouvaient monter à environ 55 mille hommes, force suffisante pour accabler l'ennemi qu'on apercevait, surtout si on avait su que les Autrichiens venaient de commettre la faute de rétrograder en Bohême jusqu'à Tetschen et Leitmeritz, et qu'on n'avait devant soi que Wittgenstein et Kleist. Mais il était impossible de le savoir d'une manière sûre, et on en était réduit en ne voyant pas les Autrichiens, à se demander où ils pouvaient être. Au surplus Kleist et Wittgenstein faisaient bonne contenance, et ne paraissaient pas encore disposés à battre en retraite.

Projet de déborder l'ennemi, imaginé par le maréchal Saint-Cyr, et adopté par Napoléon. On était donc à Zehist et à Dohna sur deux routes à la fois, d'un côté celle de Péterswalde qui passait par Zehist, Gieshübel, Péterswalde, chaussée neuve, large, partout facile pour l'artillerie, et de l'autre celle de Liebstadt, passant par Furstenwalde, chaussée vieille, praticable à l'artillerie jusqu'à Furstenwalde seulement, et à partir de ce point franchissant la haute montagne du Geyersberg par des sentiers inaccessibles aux gros charrois. C'est cette dernière route que Kleist dans la fatale journée de Kulm avait suivie jusqu'à Furstenwalde, puis avait quittée pour gagner par un détour à gauche la chaussée de Péterswalde, et tomber sur Kulm à l'improviste. Le maréchal Saint-Cyr qui entendait aussi bien que personne l'art de profiter du terrain, proposa de prendre la vieille route de Bohême, en se portant rapidement avec le 14e corps et la jeune garde sur Liebstadt et Furstenwalde, de se jeter ensuite dans le flanc de la colonne ennemie qui avait pris la route de Péterswalde, de couper ainsi une portion plus ou moins forte de cette colonne, et même parvenu à Furstenwalde, de franchir le Geyersberg, et d'intercepter la retraite de l'ennemi vers la Bohême. Avec des efforts, avec beaucoup de sapeurs, on finirait bien, selon lui, par frayer un chemin à l'artillerie, et par arriver sur le revers du Geyersberg, c'est-à-dire sur les derrières de l'ennemi, avec une quantité suffisante de canons.