Marche le 9 sur Furstenwalde. Napoléon approuva sur-le-champ ce plan ingénieux, bien qu'il ne sût pas si on pourrait passer le Geyersberg avec de l'artillerie; mais en tous cas, on avait toujours plus de chances de causer du mal à l'ennemi en le côtoyant, qu'en l'abordant directement sur la grande route de Péterswalde. En conséquence, tandis que le comte de Lobau avec le 1er corps s'avançait de Zehist sur Gieshübel, de Gieshübel sur Péterswalde, poussant l'ennemi de front, Napoléon se tenant de sa personne auprès de la colonne de Saint-Cyr, s'avança latéralement, et d'un pas assez rapide, avec le 14e corps et la jeune garde. On marcha ainsi toute la journée du 9.

Kleist et Wittgenstein, sans avoir aperçu les renforts amenés par Napoléon, avaient reconnu sa présence à la seule allure des troupes, et s'étaient aussitôt mis en retraite. Toutefois ils se repliaient sans précipitation, et Napoléon cheminant parallèlement à eux, sur la vieille route de Bohême, les voyait toujours de flanc, et quoiqu'il n'eût pas assez d'avance pour les couper en se jetant d'une route sur l'autre, se flattait de les prendre à revers le lendemain, s'il pouvait, arrivé au pied des montagnes, les franchir avec son artillerie. On bivouaqua le 9 au soir à Furstenwalde.

Tentative, le 10 au matin, pour passer le Geyersberg avec de l'artillerie, et couper la retraite à l'ennemi. Le lendemain matin 10 septembre on se porta par Ebersdorf vers un col d'où l'on découvrait le triste théâtre des événements de Kulm. À droite on avait les hauteurs du Geyersberg, à gauche celles du Nollenberg, le long desquelles se développait la grande route de Péterswalde pour descendre en Bohême. Napoléon franchit ce col accompagné du maréchal Saint-Cyr et de ses troupes légères, et vit à une certaine distance sur sa gauche les troupes ennemies se hâtant de repasser les montagnes, et menacées d'en être empêchées si on parvenait à traverser le col avec des moyens d'artillerie suffisants. Alors en prenant une bonne position sur l'une des hauteurs qui dominaient la route, on pouvait réduire l'ennemi à faire par des sentiers presque impraticables une retraite désastreuse, et se procurer une brillante revanche de Kulm.

L'artillerie pleine d'ardeur s'engagea bravement au milieu des rochers. Soldats et sapeurs se mirent à l'ouvrage, mais ne purent hisser leurs canons jusqu'à la hauteur du col, et l'artillerie se vit ainsi arrêtée par des obstacles insurmontables. Inutilité de cette tentative. Il lui aurait fallu vingt-quatre heures pour les vaincre, et dans cet intervalle l'ennemi devait avoir défilé tout entier. En ne franchissant le Geyersberg que le lendemain, ou en allant par un détour à gauche regagner la route de Péterswalde, on aurait pu, il est vrai, serrer les Prussiens et les Russes d'assez près pour les atteindre, et les assaillir hardiment si on avait su qu'ils étaient séparés des Autrichiens. Mais ce parti présentait bien des chances auxquelles la prudence ne permettait pas de s'exposer. Napoléon, par de fortes raisons ignorées du maréchal Saint-Cyr, se décide à rentrer dans Dresde, sans autre résultat que d'avoir éloigné l'ennemi. En effet, l'absence des Autrichiens n'était qu'une conjecture; on ne les avait pas vus de ce côté-ci des montagnes, mais ils pouvaient être de l'autre, et ce n'était pas avec 55 mille hommes qu'il eût été sage d'en aborder 130 mille. Même sans les Autrichiens, Kleist et Wittgenstein devaient avoir près de 70 mille hommes, en comptant les gardes russe et prussienne restées au delà des montagnes, et quoique avec 55 mille hommes bien postés, on pût leur causer beaucoup de dommage, descendre dans la plaine à leur suite n'était pas très-prudent, surtout quand on était rappelé vers Dresde par plusieurs raisons graves, telles que la bataille perdue de Dennewitz, une nouvelle agression de Blucher contre Macdonald, et enfin l'apparition de nombreux partisans sur toutes les routes aboutissant de la Bohême à la Saxe. Dès qu'il était impossible de franchir le Geyersberg dans deux heures pour couper la grande route, il n'y avait plus rien d'utile à tenter, et Napoléon qui, saisissant d'un coup d'œil tous les aspects d'une situation, ne perdait pas de temps à se résoudre, prit sur-le-champ le parti de s'arrêter. Toutefois comme il était importuné de la nouvelle fréquemment répétée de l'irruption des partisans en Saxe, il voulut que ses troupes restassent en position, le maréchal Saint-Cyr au Geyersberg, le comte de Lobau au Nollenberg, l'un et l'autre au débouché des montagnes. Il avait l'intention, si ces partisans n'étaient que les avant-coureurs de corps plus considérables commençant sur Leipzig une opération qu'il avait toujours crue probable, de les retenir quelques jours en les intimidant par sa présence au-dessus de Kulm, ce qui lui donnait le temps de faire des dispositions proportionnées à ce nouveau danger.

En conséquence, sur ce terrain hérissé de rochers, où les sapeurs et les soldats s'épuisaient en inutiles efforts pour faire passer l'artillerie, Napoléon prit à part le maréchal Saint-Cyr, et lui déclara qu'il renonçait à cette tentative, sans lui exprimer tous ses motifs, trop nombreux pour être détaillés, et d'ailleurs pas tous bons à dire. Il lui ordonna de se tenir deux jours au moins dans une position menaçante au-dessus de Tœplitz, puis il quitta le maréchal, qui fut fort étonné et fort mécontent de voir abandonner un projet dont il était épris, et dont il espérait de grands résultats[21]. Napoléon alla par Breitenau à Hollendorf, donner les mêmes instructions au comte de Lobau, lui prescrire par conséquent de garder une attitude menaçante au débouché des montagnes, puis revint coucher à Breitenau. Retour de Napoléon à Dresde. Il consacra la journée du 11 à revoir toutes les positions de cette contrée, tant sur le plateau de Pirna que sur celui de Gieshübel, et rentra le 12 à Dresde.

Réflexions auxquelles il se livre sur la gravité de sa situation. Napoléon revenu à Dresde avait de quoi réfléchir à sa situation, qui était grave en effet, et commençait même à devenir inquiétante. Évidence du plan des coalisés, consistant à épuiser Napoléon, pour l'envelopper ensuite et l'accabler. Ce plan adopté à Trachenberg de marcher tous ensemble sur lui, en se dérobant dès qu'il était présent, et en avançant résolûment dès qu'on ne trouvait que ses lieutenants, de l'épuiser ainsi en courses inutiles, et puis quand on l'aurait suffisamment affaibli, d'essayer de l'envelopper pour l'étouffer, ce plan, qui exigeait une condition parfaitement remplie ici, l'ensemble et la persévérance des efforts, la résignation aux pertes quelles qu'elles fussent, ce plan n'était que trop évident, et suivi avec une constance funeste. Napoléon le discernait à merveille, et sans être découragé, il voyait clairement se former autour de lui le cercle de fer dans lequel on cherchait à l'enfermer. Quatre batailles avaient été perdues là où il n'était point, par les fautes que nous avons signalées, fautes remontant accidentellement à ses lieutenants, fondamentalement à lui. Ces batailles de la Katzbach, de Gross-Beeren, de Kulm, de Dennewitz, avaient dépassé en importance la victoire de Dresde; Napoléon quand il avait voulu y remédier, avait inutilement couru ces jours derniers sur Gorlitz, aujourd'hui sur Péterswalde, et il avait vu s'échapper sans cesse l'occasion d'une grande bataille par laquelle il espérait tout réparer. Succès de ce plan, dû surtout à l'étendue que Napoléon avait donnée au rayon de ses opérations. Cette situation révélait le seul défaut de son plan de guerre concentrique autour de Dresde, celui d'en avoir trop étendu le rayon, de l'avoir porté à gauche jusqu'à Berlin, en face jusqu'à Lowenberg, tandis qu'à droite il était forcé de le pousser jusqu'à Péterswalde, ce qui faisait qu'il était trop éloigné de ses lieutenants pour les diriger et les soutenir, et que les courses qu'il était alternativement obligé d'exécuter lui enlevaient à lui son temps, à ses soldats si jeunes la force et le courage. Ce défaut Napoléon le sentait maintenant, et contraint par l'évidence, surtout par le fâcheux état de ses troupes, il forma le projet de rapprocher de lui ses lieutenants. C'est dans ces intentions qu'il s'en revint à Dresde, et c'est d'après elles que ses nouveaux ordres furent calculés et donnés.

Réduction déjà considérable de ses forces, et augmentation de celles de ses ennemis. Napoléon à la reprise des hostilités avait environ 360 mille hommes de troupes actives sur l'Elbe, de Dresde à Hambourg, sans compter ni les garnisons de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, ni le corps d'Augereau destiné à la Bavière, ni le corps du prince Eugène consacré à l'Italie. Il ne lui en restait guère plus de 250 mille à la suite des événements que nous venons de raconter. Au lieu de 80 mille hommes, Macdonald avec les 11e, 3e et 5e corps, en avait tout au plus 50, et avec Poniatowski 60. Au lieu de 70 mille, le corps d'Oudinot transmis à Ney n'en conservait pas plus de 32 mille. La cavalerie avait déjà perdu beaucoup de cavaliers et de chevaux dans ses allées et venues continuelles. Les corps demeurés autour de Dresde avaient fait aussi des pertes, moins considérables, il est vrai, parce que la débandade, résultat le plus sérieux des défaites, ne les avait pas atteints; pourtant ils en avaient fait d'assez notables, et le total de nos troupes, comme on vient de le voir, le corps de Davout compris, ne dépassait pas 250 mille hommes, lesquels représentaient nos forces disponibles de Dresde à Hambourg. C'était donc une perte de plus de 100 mille hommes, due au feu, aux fatigues, à la désertion des rangs, désertion très-grande chez nos alliés, bien moindre chez les Français, et d'une autre nature, mais réelle cependant. Disposition à la désertion commençant à se manifester parmi ses troupes. Les alliés, ou passaient à l'ennemi, ou s'enfuyaient chez eux en habits de paysans, comme les Saxons et les Bavarois; les Français n'allaient jamais à l'ennemi bien entendu, ne cherchaient qu'en petit nombre à regagner le Rhin, quoiqu'on aperçût déjà quelques maraudeurs sur la route de Mayence, mais erraient sans armes autour de l'armée, épuisant les ressources des villages où ils trouvaient un abri. Cette triste disposition à se débander, que la fatigue, le froid et surtout la faim, avaient développée d'une manière désastreuse dans l'armée de Russie, commençait à reparaître dans notre armée d'Allemagne jusqu'à donner des inquiétudes, et toute marche nouvelle, tout événement incertain, toute défaite surtout, l'aggravaient beaucoup. L'attention de Napoléon était à cet égard singulièrement éveillée, et il était fort préoccupé entre autres soins de celui des subsistances qui devenaient rares, tant il y avait de milliers d'hommes qui depuis le mois de mai vivaient autour de Dresde, dans un rayon de vingt-cinq lieues.

Telles furent les réflexions qui l'assaillirent à son retour à Dresde, réflexions dont les maux éprouvés par l'ennemi ne le consolaient guère. Si en effet les coalisés avaient essuyé des pertes, c'était par le feu, et nullement par la défection ou les privations. Une ardeur inouïe chez les Allemands leur amenait à chaque instant de nouveaux soldats par les levées de volontaires; de grands efforts administratifs de la part des Russes, leur avaient procuré les recrues longtemps attendues. On parlait même d'une armée de réserve arrivant de Pologne sous le général Benningsen, et les Autrichiens dont les rangs s'étaient fort éclaircis à Dresde, en avaient été dédommagés par l'achèvement de leurs préparatifs qui à la reprise des hostilités n'étaient pas terminés. Les vivres abondaient parmi eux, grâce au concours des populations, aux subsides britanniques, et à un papier-monnaie soutenu par la bonne volonté universelle. Aussi la coalition loin d'avoir moins de soldats qu'elle n'en espérait, en avait davantage. Ses effectifs au lieu d'être descendus au-dessous de 500 mille hommes, approchaient de 600 mille. C'est à cette masse formidable que Napoléon devait tenir tête avec 250 mille soldats (220 mille en retranchant le corps de Davout relégué à Hambourg), jeunes, assez fatigués, déjà moins bien nourris qu'au début de la campagne, étonnés bien que non découragés par plusieurs échecs consécutifs, et du reste quoique comptant un peu moins sur la fortune de leur chef, ayant toujours une foi entière en son génie.

Napoléon prend le sage parti de resserrer sa position autour de Dresde. Admirables combinaisons imaginées par suite de cette résolution. Napoléon sans songer encore à évacuer l'Elbe pour le Rhin, sacrifice qu'on ne devait pas attendre de lui, sans songer non plus à porter le centre de ses opérations à Berlin, vaste projet que deux batailles perdues sur la route de cette capitale rendaient désormais impraticable, résolut seulement de resserrer sa position autour de Dresde, et de s'y concentrer pour avoir moins de chemin à parcourir lorsqu'il se porterait sur l'un des points de la circonférence, et pour être en mesure, en restreignant le cercle à garder, de réunir dans sa main une réserve plus forte.

Le maréchal Macdonald avait été obligé de quitter la Sprée et Bautzen par un mouvement que Blucher avait tenté contre Poniatowski, en rejetant ce dernier de Zittau sur Rumburg. Nouvelle position assignée à Macdonald. Il était venu se ranger en avant de Dresde le long d'une petite rivière, la Wessnitz, qui coule transversalement vers cette capitale en décrivant de nombreux circuits, et vient un peu à droite tomber dans l'Elbe à la hauteur de Pirna. (Voir la carte no 58.) Napoléon établit le maréchal Macdonald avec ses anciens corps et Poniatowski le long de cette rivière ou un peu en arrière, Poniatowski (le 8e) à Stolpen, Lauriston (le 5e) à Dröbnitz, Gérard (le 11e) à Schmiedefeld, Souham (le 3e) à Radeberg. Il pouvait en une heure avoir de leurs nouvelles, en deux heures être à leur tête, et en six avoir envoyé les quarante mille hommes de la garde au secours de celui qui serait attaqué.