Retranchements élevés sur le plateau de Pirna et de Berg-Gieshübel pour consolider la position de Saint-Cyr et de Lobau. Napoléon s'appliqua en outre à lier la position de Macdonald placé au delà de l'Elbe, avec celle du maréchal Saint-Cyr posté en deçà, et rien n'égale l'art, la profondeur de calcul avec lesquels il disposa toutes choses conformément au but nouveau qu'il se proposait. D'abord il ne voulait pas à chaque alternative de ce jeu de va-et-vient auquel l'ennemi continuait de se livrer, être forcé d'accourir, ce qui était à la fois fatigant et dérisoire, et il prit des mesures telles que l'ennemi, s'il descendait encore par Péterswalde sur Pirna, fût obligé d'emporter des positions extrêmement fortes, dès lors contraint de s'engager sérieusement, auquel cas il vaudrait la peine de se déplacer pour avoir affaire à lui. En conséquence Napoléon fit retrancher tous les abords des deux plateaux de Pirna et de Gieshübel, sur lesquels l'ennemi devait nécessairement déboucher en venant de Péterswalde. Le plateau de Pirna supérieur à celui de Gieshübel était abordable vers Langen-Hennersdorf. Napoléon y ordonna la construction de plusieurs redoutes, et y plaça la 42e division (Mouton-Duvernet) du corps de Saint-Cyr, laquelle gardait en même temps les deux forts de Lilienstein et de Kœnigstein sur l'Elbe. Le plateau de Gieshübel était traversé par la route de Péterswalde à Gieshübel même: Napoléon y fit construire également de nombreuses redoutes, et y envoya les trois divisions du 1er corps sous le comte de Lobau. Pour mettre de l'unité dans la défense, la 42e, séparée du 14e corps auquel elle appartenait, fut rangée sous les ordres du comte de Lobau, mais le comte de Lobau lui-même sous ceux du maréchal Saint-Cyr, ce qui replaçait tout dans la main de ce dernier. Pour le cas où les deux plateaux seraient forcés vers leur bord extérieur, Napoléon fit retrancher le château de Sonnenstein à l'extrémité du plateau de Pirna, et le Kohlberg à l'extrémité de celui de Gieshübel, de façon que l'ennemi eût une seconde ligne d'ouvrages défensifs à enlever. Enfin à droite de ces deux positions, en face de la vieille route de Tœplitz qui donnait par Liebstadt sur Borna, Napoléon posta le maréchal Saint-Cyr avec les trois autres divisions du 14e corps, et lui prescrivit d'élever des redoutes armées d'une puissante artillerie, en sorte qu'une nouvelle tentative contre ces positions bien retranchées, et défendues par sept divisions, ne pût être désormais une pure feinte.

La garde placée en réserve à Dresde. Napoléon prépara en outre une réserve à ces sept divisions, et la fit consister en deux divisions de la jeune garde établies dans la ville de Pirna. Le reste de la jeune garde et toute la vieille, demeurèrent comme d'usage à Dresde. Napoléon ne s'en tint pas à ces précautions. Lien secret établi à Pirna entre la position de Macdonald et celle de Saint-Cyr. Par un calcul des plus savants, il voulut créer un lien secret et ignoré entre les deux positions, de Macdonald au delà de l'Elbe, de Saint-Cyr en deçà. Il y avait, comme on l'a vu, deux ponts entre les forts de Kœnigstein et de Lilienstein; il en fit jeter un troisième à Pirna même, de manière que la jeune garde et une portion du corps de Saint-Cyr pussent passer l'Elbe à l'improviste, et tomber sur la gauche de l'ennemi qui attaquerait Macdonald, et que de son côté Poniatowski avec une portion de Macdonald pût venir se ruer sur la droite de l'ennemi qui attaquerait Saint-Cyr. Grâce à ces combinaisons, Napoléon pouvait espérer de n'avoir plus tant à courir, ou du moins de ne plus le faire en pure perte, contre des corps qui s'amuseraient à le troubler sans vouloir se battre sérieusement.

Position du maréchal Victor à Freyberg. Le maréchal Victor dut rester à Freyberg, d'où il observait les autres débouchés qui, plus en arrière encore de Dresde, par la route de Commotau à Chemnitz, permettaient à l'ennemi de se diriger sur Leipzig. À Freyberg il n'interceptait pas précisément cette route, mais il lui était facile de s'y porter en une ou deux marches, et en même temps il n'était pas assez avancé pour ne pouvoir pas rétrograder jusqu'à la position du maréchal Saint-Cyr, si l'ennemi débouchait par Tœplitz sur Péterswalde ou sur Altenberg.

Le général Lefebvre-Desnoëttes avec quelques mille chevaux, chargé de poursuivre les partisans qui infestent déjà la Saxe. Quant aux partisans dont on voyait déjà un bon nombre, non-seulement sur la grande route de Commotau à Leipzig, mais même sur celle de Carlsbad à Zwickau, Napoléon s'occupa de mettre à leur poursuite une certaine quantité de cavalerie, afin de les pourchasser s'ils n'étaient que des partisans lancés à l'aventure, et de découvrir leur destination s'ils étaient l'avant-garde d'une armée marchant sur Leipzig. Il détacha de Dresde Lefebvre-Desnoëttes, et le fit rétrograder sur Leipzig avec trois mille hommes de cavalerie légère. Ce brave général devait recevoir à titre de prêt momentané la cavalerie légère du maréchal Victor qui était à Freyberg, celle du maréchal Ney qui s'était fort rapproché depuis la bataille de Dennewitz, emprunter 2 mille hommes d'infanterie au général Margaron, qui avait à Leipzig beaucoup de bataillons de marche, et fondre avec ces forces réunies sur les partisans qui infestaient la Saxe, et avaient intercepté quelques-uns de nos convois. Ces partisans paraissaient dirigés par le général saxon Thielmann, le même qui avait passé à l'ennemi quelques mois auparavant, et qui avec de l'infanterie légère autrichienne, avec les Cosaques de Platow, venait à la fois couper nos communications, et tâcher d'insurger la Saxe sur nos derrières. Lefebvre-Desnoëttes avec 7 ou 8 mille cavaliers et 2 mille fantassins, avait mission de le poursuivre sans relâche. Voici enfin ce que Napoléon ordonna relativement au maréchal Ney actuellement replié sur Torgau. Nouvelle organisation du corps de Ney. D'abord pour donner plus d'unité à son armée, il avait prononcé la dissolution du 12e corps spécialement commandé par le maréchal Oudinot, et rappelé ce maréchal auprès de lui. Il avait ensuite réparti les deux divisions françaises de ce corps entre les 4e et 7e, pour procurer à ceux-ci plus de consistance, et consacré à l'escorte des grands parcs ce qui restait de la division bavaroise, car on ne pouvait plus avec sûreté employer cette division devant l'ennemi. Il avait dédommagé le maréchal Ney des trois ou quatre mille hommes perdus par cette nouvelle distribution, en lui accordant l'excellente division polonaise Dombrowski, laquelle s'était conduite et allait encore se conduire héroïquement. Elle avait fait partie de la division active de Magdebourg sortie de cette place sous le général Girard, et condamnée maintenant à l'inaction pour un temps indéfini. Son établissement à Torgau et son rôle. Le maréchal Ney renforcé quelque peu en nombre, beaucoup en qualité de troupes, n'ayant plus que des lieutenants généraux sous ses ordres, fut établi entre Torgau et Wittenberg, afin d'arrêter ou du moins de contrarier beaucoup le premier corps ennemi qui essayerait de franchir l'Elbe. Comptant environ 36 mille hommes, dans lesquels il n'y avait plus en fait d'Allemands que quelques mille Saxons bien entourés, il ne pouvait pas sans doute tenir tête à une grande armée qui voudrait résolûment passer l'Elbe, mais il pouvait disputer le passage jusqu'à ce qu'on vînt à son secours, ce qui était devenu facile depuis que Napoléon avait concentré si habilement, quoique si tardivement, ses forces autour de Dresde. Napoléon adopta provisoirement une mesure pour assurer au maréchal Ney les secours dont il aurait besoin, mesure combinée, comme toutes celles qu'il prenait, de manière à pourvoir à plus d'un objet à la fois. Position du maréchal Marmont, dans la double intention de lier Macdonald avec Ney, et de couvrir les arrivages de l'Elbe. Il plaça le maréchal Marmont avec 18 mille hommes d'infanterie, le général Latour-Maubourg avec 6 mille hommes de cavalerie à Grossenhayn, un peu au delà de l'Elbe, et à mi-chemin de Dresde à Torgau. Ces 24 mille hommes, outre qu'ils étaient prêts à tendre la main au maréchal Ney, devaient protéger la navigation de Hambourg à Dresde, laquelle ne laissait pas d'offrir des difficultés, depuis que l'ennemi victorieux sur notre gauche s'approchait des bords de l'Elbe. Or on doit se souvenir que notre principale source d'alimentation était à Hambourg. Cette ville s'était rachetée au moyen d'une contribution de 50 millions de francs, acquittés en grande partie en blés, en riz, en viandes salées, en spiritueux, en cuirs, en chevaux. Une portion de cet approvisionnement avait remonté jusqu'à Dresde, et avait été consommée. Il en restait à Torgau une partie dont on avait déjà besoin, car malgré les soins constants de M. Daru, malgré l'habileté qu'il déployait pour l'entretien de l'armée, il avait peine à y suffire, surtout depuis que les partisans interceptaient les routes de Leipzig à Dresde, et empêchaient l'exécution des marchés passés avec les habitants. Le corps cantonné à Grossenhayn devait donc assurer les arrivages par l'Elbe, ainsi que les évacuations de blessés et de malades que Napoléon avait ordonnées sur Torgau, Wittenberg et Magdebourg.

Ensemble admirable des dispositions de Napoléon, ayant toutes pour but de passer l'hiver à Dresde. Telles furent les dispositions de Napoléon rentré à Dresde vers le milieu de septembre. Avec quatre corps réunis sous Macdonald en avant de l'Elbe, avec les corps de Lobau, de Saint-Cyr, de Victor en arrière de ce fleuve, appuyés les uns et les autres sur de bons retranchements et communiquant par plusieurs ponts, avec Ney gardant aux environs de Torgau l'Elbe inférieur, avec Marmont et Latour-Maubourg placés entre Torgau et Dresde pour protéger les arrivages du fleuve et flanquer Macdonald, ou descendre au secours de Ney, enfin avec toute la garde concentrée à Dresde et prête à fournir un secours de 40 mille hommes à celui de nos généraux qui serait en danger, sans compter 7 à 8 mille chevaux courant sur nos derrières après les partisans, Napoléon croyait avoir suffisamment resserré sa position, et se flattait même, les vivres arrivant, de pouvoir y passer l'hiver, sans être obligé de s'épuiser en courses vaines afin de parer à de trompeuses démonstrations. Il espérait n'avoir dorénavant à se déplacer que pour des tentatives sérieuses, qui vaudraient alors la peine qu'elles lui coûteraient. Il n'y avait dans cette nouvelle manière de s'asseoir qu'un grave inconvénient, c'était la perte probable des places de l'Oder et de la Vistule, dont les nombreuses garnisons bloquées depuis plus de huit mois, ne tiendraient certainement pas au delà de l'automne. Ces garnisons laissées au loin dans l'espérance de revenir sur la Vistule après une bataille gagnée, étaient un sacrifice fait au désir chimérique de rétablir sa grandeur en une journée. Napoléon n'y comptait plus guère aujourd'hui, et il voyait avec regret ces excellentes troupes sacrifiées; mais le mal était sans remède, et actuellement il ne songeait qu'à se maintenir sur l'Elbe, ce qui d'ailleurs était pour ces mêmes garnisons, tant qu'il y resterait, un sujet de confiance et une raison de persévérer dans leur résistance. Rien ne disait, après tout, qu'à la suite d'un événement heureux on ne pourrait pas obtenir encore un armistice, dont les conditions essentielles seraient de ravitailler les places de l'Oder et de la Vistule.

Nouvelle apparition de l'armée de Bohême sur la chaussée de Péterswalde. Tandis qu'il était à Dresde livré à ces pensées, un nouvel acte de l'ennemi le rappela tout à coup vers Pirna. Les Autrichiens ne s'étaient éloignés un moment des Russes et des Prussiens que pour se réorganiser un peu en arrière du théâtre de la guerre, et pour parer à quelque tentative sur Prague, qu'on avait pu craindre en voyant Napoléon marcher vers Bautzen et Gorlitz, comme il avait fait les 4 et 5 septembre. Motifs qui la ramènent. Rassurés à cet égard par son retour à Dresde, remis de leur rude secousse des 26 et 27 août, ils étaient revenus à Tœplitz, sentant bien que c'était une faute grave que de laisser Kleist et Wittgenstein seuls devant la grande armée française. À peine Wittgenstein les avait-il sus de retour, que le 13 septembre au matin il résolut de repasser les montagnes, et de se montrer de nouveau devant les camps de Pirna et de Gieshübel. Il n'y avait pas grand effort à faire pour entraîner le Prussien Kleist, et ils revinrent tous deux à la charge contre Saint-Cyr et Lobau, surtout contre ce dernier. Malheureusement les ouvrages ordonnés par Napoléon le 11 à Langen-Hennersdorf, à Gieshübel, à Borna, ne pouvaient être exécutés le 13, et le comte de Lobau fut obligé de se replier sur Gieshübel, comme on l'avait déjà fait si souvent. Napoléon revient avec sa réserve sur la chaussée de Péterswalde, et arrive le 15 au soir à Hollendorf. Bien qu'il n'y eût aucun goût et qu'il ne s'en promît aucun résultat, Napoléon dut opérer un nouveau mouvement vers les montagnes de la Bohême, pour rejeter encore une fois au delà de ces montagnes les incommodes et fatigants visiteurs qui venaient sans cesse le troubler. Ayant d'ailleurs conservé une partie de la garde à Pirna même, il n'avait à déplacer que sa personne qu'il ne ménageait guère, et il revint avec la vague espérance à laquelle il se livra peu, mais qu'il ne put absolument chasser de son esprit, de punir une bonne fois l'ennemi si tracassier qu'il avait sur sa droite, et déjà un peu sur ses derrières. Aspirant avec passion à une grande bataille qui seule pouvait changer sa situation, il se laissait aller malgré lui à l'espoir de la rencontrer sur son chemin dès que l'ennemi approchait.

Le 15 donc, se mettant à la tête de ses troupes, il fit pousser l'ennemi de Gieshübel sur Péterswalde, où il le ramena en grand désordre. Mais quelques centaines d'hommes pris ou hors de combat furent encore le seul résultat de ce mouvement. Toutefois l'ennemi resta fièrement en avant des défilés de Hollendorf, au pied du faîte qui sépare la Saxe de la Bohême. Le 16, Napoléon après avoir vivement poursuivi l'ennemi, se trouve en vue de Kulm et en présence de l'armée de Bohême, forte de 120 mille hommes. On priait le ciel qu'il fût aussi fier le lendemain, mais on ne s'en flattait guère. Le lendemain 16 septembre, Napoléon, malgré un temps horrible, se remit en marche vers le défilé de Hollendorf, tandis qu'à sa droite le maréchal Saint-Cyr s'était dirigé de Furstenwalde sur le col du Geyersberg, qu'on n'avait pas pu franchir le 10. On poursuivit chaudement les Russes et les Prussiens, et une fois les gorges franchies, les lanciers rouges de la garde fondant sur eux au galop en piquèrent et en prirent un bon nombre. Dans l'une de ces charges, le colonel Blucher, fils du général de ce nom, tomba dans nos mains atteint de plusieurs coups de lance. Il fut traité avec beaucoup d'égards, et à son langage on put voir que la nécessité, mais non l'affection et la confiance, tenait les coalisés unis. Peu importait au reste le sentiment qui les rapprochait, s'il suffisait pour les faire marcher ensemble encore une ou deux campagnes! Sur la fin du jour on arriva aux environs de Kulm, et on trouva toute l'armée de Bohême établie dans de fortes positions, où il était difficile de l'attaquer avec succès. Elle y était au nombre d'au moins 120 mille hommes depuis le retour des Autrichiens, et Napoléon n'en avait pas plus de 60 mille. Il aurait fallu qu'il dégarnît les bords de l'Elbe pour en amener davantage, et l'occasion n'était vraiment pas assez belle pour qu'il risquât de découvrir les points importants de sa ligne.

Le 17, un orage affreux et l'insuffisance de ses forces ramènent Napoléon à Pirna. Le lendemain 17 il employa la matinée à canonner les Russes, et à leur tuer ainsi quelque monde; mais un orage affreux, mêlé de pluie, de grêle, de neige, exposant le soldat à de graves souffrances, était une raison suffisante pour se retirer. Il repassa la chaîne des montagnes, dit adieu à ces plaines de Bohême qu'il ne devait plus revoir, et vint se poser à Pirna, près du pont qu'il avait fait établir en secret, afin que l'ennemi ne se doutât point de la masse de forces qui pouvait en quelques heures déboucher sur l'une ou l'autre rive. Il y réunit toute la garde, et se tint là aux aguets, prêt à saisir l'occasion et à conduire quarante mille hommes au secours de Macdonald ou de Saint-Cyr, si une tentative sérieuse était faite sur la rive droite ou sur la rive gauche du haut Elbe. En ce moment le maréchal Macdonald apercevait des mouvements singuliers chez l'ennemi. Nouvelle position qu'il prend avec sa réserve à Pirna. Il semblait que d'une part des troupes nouvelles remontaient de gauche à droite pour entrer en Bohême par le débouché de Zittau, et que de l'autre des troupes allant de droite à gauche quittaient Blucher pour rejoindre Bernadotte. Toutefois comme les événements les plus graves paraissaient devoir s'accomplir sur le front de Macdonald, Napoléon jugea convenable de rester à sa position de Pirna. S'il fallait en effet fondre sur les assaillants qui viendraient attaquer Macdonald, il aimait mieux au lieu d'aller passer l'Elbe à Dresde, le passer à Pirna ou à Kœnigstein, car outre le chemin épargné à ses troupes, il prendrait ainsi en flanc et à revers l'ennemi qui aurait abordé de front la position de Dresde. De plus en se tenant à Pirna avec toute sa garde, il conservait la facilité de se rabattre en arrière sur le flanc de la colonne qui reviendrait encore tracasser le comte de Lobau à Gieshübel. Enfin par sa présence il accélérait et dirigeait les travaux ordonnés sur ces divers points. On ne pouvait donc mieux se placer, ni combiner ses opérations d'une manière plus habile. Mais ces manœuvres si savantes n'empêchaient pas la guerre de traîner tristement en longueur, d'épuiser nos jeunes soldats en fatigues au-dessus de leur âge, d'éloigner surtout ces événements décisifs auxquels Napoléon avait habitué la France et l'Europe, et dont il avait besoin pour soutenir le moral de son armée et déconcerter la haine toujours croissante de ses ennemis. Chagrin de Napoléon et commencement d'inquiétude en voyant la guerre se prolonger. Aussi était-il chagrin sans être découragé, et entendait de nombreuses critiques même parmi ses officiers qui, au lieu de condamner hardiment son imprudente ambition, blâmaient à tort sa tactique admirable, laquelle ne laissait rien à désirer, et quand elle péchait en quelque chose, ne péchait que par la faute de sa politique. L'idée la plus répandue dans son état-major, c'est qu'il aurait fallu se reporter sur la Saale, ligne, comme nous l'avons dit, impossible à défendre plus de huit jours, et vers laquelle on ne pouvait rétrograder que pour se replier tout de suite sur le Rhin, ce qui était l'abandon instantané de toutes les prétentions pour lesquelles on avait continué la guerre. Cet abandon, il était à jamais regrettable de ne l'avoir pas fait deux mois auparavant, mais aujourd'hui il était devenu presque impraticable. Évacuer l'Elbe militairement eût été difficile, eût entraîné la retraite immédiate sur le Rhin, avec le sacrifice de tout ce qu'on laissait sur la Vistule, sur l'Oder, et peut-être sur l'Elbe, c'est-à-dire avec le sacrifice de cent vingt mille hommes, et de trente mille malades, avec chance de démoraliser l'armée et de perdre quelque grande bataille en se retirant. À l'évacuer, il eût mieux valu l'évacuer politiquement, en offrant sur-le-champ de rouvrir les négociations sur la base de l'abandon de l'Allemagne, mais les coalisés enivrés d'espérance y auraient-ils consenti dans le moment? C'était peu probable. La faute donc d'être resté sur l'Elbe, non à cause de l'Elbe lui-même, mais de tout ce qu'on avait la prétention d'y défendre, condamnait presque à y demeurer jusqu'à périr. Son désir d'un événement décisif. Au surplus Napoléon était loin de se croire réduit à une pareille extrémité. Il entrevoyait toujours ou une petite guerre de va-et-vient, dans laquelle il se proposait bien de ne plus user les jambes de ses soldats, et qui lui permettrait de gagner l'hiver sain et sauf, ou une entreprise considérable sur ses derrières, partant de la Bohême ou de l'Elbe inférieur, qui entraînerait une bataille décisive. C'est cette dernière chance dont il se flattait le plus, et qui effectivement était le plus près de se réaliser, mais dans des conditions qui n'étaient pas celles qu'il avait toujours espérées.

Résolution chez les coalisés de terminer la campagne par une bataille générale, et qui décide du sort de la guerre. En effet, les coalisés étaient résolus à terminer la campagne par une rencontre directe avec Napoléon. Leur tactique consistant à l'éviter, pour tomber sur ses lieutenants, ne pouvait pas être éternelle, et elle avait déjà suffi pour le réduire à une telle infériorité de forces, qu'ils étaient dans la proportion de deux, et allaient être bientôt dans celle de trois contre un. Mais il fallait en venir enfin au moment, désiré et redouté tout à la fois, de se jeter en masse sur lui pour l'accabler. Le désirer était simple, surtout la saison commençant à s'avancer; l'exécuter ne l'était pas autant. L'armée de Bohême revient à l'idée de descendre en Saxe, et de marcher sur Leipzig, mais elle voudrait être jointe par l'armée de Silésie. La grande armée de Bohême, de beaucoup la plus forte et la mieux composée, presque remise depuis Kulm de la secousse essuyée sous les murs de Dresde, influencée en outre par la présence de souverains impatients d'arriver à un résultat, était disposée à tenter une nouvelle descente de Bohême en Saxe sur les derrières de Napoléon, mais pas aussi près, et elle revenait à l'idée première de se porter par Commotau et Chemnitz sur Leipzig. Les nombreux partisans lancés sous Thielmann et sous Platow, entre l'Elster et la Saale, étaient comme les avant-coureurs destinés à lui frayer la route. Toutefois, avant d'essayer une si vaste entreprise, qui allait amener un duel à mort avec Napoléon, elle aurait souhaité que deux des trois armées actives marchassent réunies, celles de Silésie et de Bohême par exemple. Pour cela elle aurait voulu que l'armée russe de réserve, depuis longtemps préparée en Pologne sous le général Benningsen, et actuellement rendue à Breslau, vînt prendre la place de Blucher devant Dresde, que celui-ci, profitant de l'occasion pour se dérober, allât par Zittau opérer sa jonction en Bohême avec l'armée de Schwarzenberg, et que tous ensemble ils marchassent sur Leipzig. À cette condition seulement le grand état-major des trois souverains osait concevoir l'idée de risquer une seconde bataille de Dresde, non pas à Dresde mais à Leipzig.

L'armée de Silésie désire tout aussi vivement une opération décisive, mais elle ne voudrait pas se joindre à l'armée de Bohême. Ce n'était pas, on le pense bien, auprès de Blucher et de ses amis que devait fermenter avec moins de force la pensée de faire aboutir la campagne actuelle à un résultat prochain et décisif. Blucher et ses officiers, tout fiers d'avoir ramené les Français du Bober sur l'Elbe, brûlaient du désir d'arriver à un dénoûment, et ils étaient prêts à tout braver pour y parvenir. Dès les premiers jours de septembre Blucher avait envoyé en Bohême un personnage de confiance, pour sonder les officiers prussiens qui entouraient le roi, et susciter chez eux l'idée d'une grande opération sur les derrières de Napoléon. Officier envoyé par Blucher auprès des généraux prussiens opérant avec l'armée de Bohême. Cet émissaire les avait trouvés fort disposés à en finir, remplis toutefois de l'idée que nous avons exposée, et consistant à transporter Blucher lui-même en Bohême pour descendre sur Leipzig avec les deux armées de Bohême et de Silésie réunies. Mais Blucher et ses amis du Tugend-Bund dont il était entouré, avaient trop le goût de l'indépendance pour se placer volontiers sous l'autorité directe de l'état-major des souverains. Ils avaient toutefois pour résister à ce qu'on leur proposait des raisons meilleures que leur goût d'indépendance. Il était difficile en effet que l'armée de Silésie parvînt à dérober assez complétement sa marche à Napoléon, pour qu'elle pût remonter en Bohême, traverser les montagnes, et en longer le pied jusqu'à Tœplitz, sans attirer sur elle quelque coup redoutable. Cependant comme il fallait tôt ou tard que Blucher, s'il ne voulait pas se morfondre inutilement devant Dresde, exécutât une manœuvre hardie ou sur le bas Elbe, ou sur le haut, la raison alléguée n'était pas sans réplique. Blucher et ses amis aiment mieux se réunir à l'armée du Nord, pour forcer Bernadotte à passer l'Elbe avec eux. L'état-major de Silésie en donna une encore plus forte, et à laquelle il était difficile de répondre. Les nouvelles qu'on avait de l'armée du Nord étaient des moins satisfaisantes. Les généraux russes et prussiens, mais surtout les prussiens, placés sous le prince de Suède, se plaignaient de son inaction pendant les batailles de Gross-Beeren et de Dennewitz. Ils l'accusaient formellement ou d'une prudence approchant de la faiblesse, ou d'une infidélité approchant de la trahison. Ils soutenaient que dans ces deux circonstances il avait tout laissé faire aux généraux prussiens, que les sachant dans l'embarras il s'était peu hâté de les en tirer, qu'ayant pu détruire l'armée française, il ne l'avait pas voulu, ou pas osé. Cette dernière supposition était la vraie. Il n'avait risqué qu'en tremblant sa fausse renommée, et son excessive prudence avait ainsi fait mettre en doute son énergie militaire ou sa loyauté. En ce moment encore, n'ayant devant lui que Ney réduit à 36 mille hommes, il restait blotti sous le canon de Magdebourg, et feignait sur l'Elbe des préparatifs de passage sans aucune envie de les exécuter. Ils proposent de joindre l'armée russe de Benningsen à l'armée de Bohême, qui descendra sur Leipzig, et de réunir l'armée de Silésie à l'armée du Nord pour passer l'Elbe en commun, et se rendre également à Leipzig. En conséquence Blucher disait qu'à déplacer l'armée de Silésie pour la faire coopérer avec celle de Bohême ou celle du Nord, il valait mieux la réunir à cette dernière, qui certainement n'agirait que dominée et entraînée par une autre. Il proposait donc, au lieu de se rendre en Bohême, d'y envoyer l'armée de Benningsen, laquelle pénétrant par Zittau, couverte par lui pendant cette marche, n'aurait rien à craindre, et rejoindrait sans aucun péril le prince de Schwarzenberg à Tœplitz. Il offrait, ce mouvement terminé, d'exécuter une attaque simulée sur le camp retranché de Dresde, puis de laisser à sa place quelques troupes de cavalerie pour tromper les Français, de descendre avec 60 mille hommes sur l'Elbe inférieur, de forcer Bernadotte à passer ce fleuve vers Wittenberg, de remonter ensuite avec lui le cours de la Mulde jusqu'à Leipzig à la tête de 120 ou 130 mille hommes, tandis que le prince de Schwarzenberg accru de Benningsen y descendrait avec plus de 200 mille. On aurait ainsi 320 mille hommes au moins sur les derrières de Napoléon, et on l'obligerait à une bataille générale, désastreuse pour lui s'il la perdait, et peu douteuse pour les souverains en la livrant avec une telle supériorité de forces.