Sachant que les armées de Silésie et du Nord sont réunies sur sa gauche et derrière la Mulde, Napoléon forme le projet de marcher sur elles d'abord, de les poursuivre à outrance dans la direction de Berlin, de laisser l'armée de Bohême descendre jusqu'à Leipzig, puis de la surprendre en remontant l'Elbe par la rive droite, et en se jetant sur elle par Torgau ou Dresde. À voir la manière dont les choses se présentaient, un souci le préoccupait fortement. Il savait que l'armée du Nord était sur sa gauche, derrière la basse Mulde, occupant les ponts de cette rivière, et ceux de l'Elbe au-dessous de sa réunion avec la Mulde, ayant par conséquent toute facilité pour repasser l'Elbe, et se soustraire à nos poursuites. Il savait que l'armée de Silésie, après avoir franchi l'Elbe à Wartenbourg sur notre droite, venait de défiler le long de notre front, pour traverser la Mulde à notre gauche, et se joindre à l'armée du Nord. Il n'y avait pas grande invraisemblance à supposer qu'elles allaient recommencer cette tactique évasive qui nous avait tant épuisés, et à notre approche repasser l'Elbe vers Acken ou Roslau. Pour Napoléon qui avait besoin d'une bataille décisive, et qui à chaque pas jonchait la route de jeunes gens malades ou dépités, c'était là un vrai malheur. Il était à craindre également qu'après avoir inutilement opéré un long trajet pour atteindre les armées de Silésie et du Nord, et voulant se rabattre ensuite sur l'armée de Bohême, il ne pût pas davantage atteindre celle-ci. Leur marche sur nos derrières annonçait sans doute des projets plus hardis que de coutume, mais elle pouvait bien signifier aussi le désir de ne combattre que lorsque les trois armées alliées seraient confondues en une seule. Or pour leur donner le courage de nous attendre, Napoléon ne pouvait cependant pas leur laisser l'avantage de se réunir, ce qui les aurait placées à notre égard dans la proportion de deux contre un, supériorité numérique trop dangereuse pour s'y exposer; et néanmoins, tant qu'il persisterait à s'interposer entre les deux masses ennemies, l'une descendant la Mulde, l'autre la remontant, il était présumable que chacune des deux individuellement menacée, chercherait à se dérober. Dans cette perplexité, ne voulant pas leur permettre de se réunir, et obligé de choisir celle qu'il attaquerait la première, il prit le parti de se jeter à outrance sur la masse qui était formée des armées de Silésie et du Nord, et pour les joindre, sans perdre le moyen de revenir plus tard sur l'armée de Bohême, il imagina tout à coup l'un des projets les plus audacieux, les plus savants, que jamais capitaine eût conçus, et qui recevait de la proportion des forces avec lesquelles il allait être tenté une grandeur inouïe[24]. Conséquences possibles de cette vaste et belle combinaison. Napoléon résolut de poursuivre sans relâche les armées de Silésie et du Nord, de passer à leur suite la Mulde et l'Elbe, d'en détruire tous les ponts, excepté ceux qui nous appartenaient, de s'efforcer ainsi de mettre en complète déroute ces deux armées, puis, comme dans cet intervalle de temps le prince de Schwarzenberg continuant à descendre la Mulde aurait vivement poussé Murat sur Leipzig, et peut-être plus bas, de remonter lui-même l'Elbe, sans quitter la rive droite, de le remonter jusqu'à Torgau ou à Dresde, de repasser ce fleuve à l'un de ces points, et de fondre sur cette armée de Bohême, séparée des montagnes, et prise ainsi dans un vrai cul-de-sac, entre la Mulde et l'Elbe dont les ponts seraient à nous. Il fallait sans doute bien du bonheur, bien de la précision de mouvement, et de bien bons instruments pour que cette combinaison réussît, car elle était aussi vaste que compliquée; mais il se pouvait qu'après avoir fourni à Napoléon le moyen de battre les armées du Nord et de Silésie, elle lui ménageât encore le moyen de prendre dans un coupe-gorge et de détruire complétement l'armée de Bohême. C'étaient de prodigieux résultats, certains avec les soldats et les généraux de Friedland et d'Austerlitz, douteux aujourd'hui, mais possibles encore, même avec des soldats jeunes et des généraux déconcertés.

Ordres donnés pour l'exécution du nouveau plan. Secret fortement recommandé. Sur-le-champ Napoléon donna ses ordres en conséquence, et les donna en chiffres, recommandant à tous ceux qui allaient être dépositaires de son secret, de le bien garder, car, disait-il, ce serait pendant trois jours le secret de l'armée et le salut de l'Empire. Instructions à Murat pour qu'il se replie lentement sur Leipzig, afin de donner à Napoléon le temps de revenir par la rive droite de l'Elbe. Il prescrivit à Murat de se conduire avec une extrême prudence, de contenir l'ennemi et de l'attirer tout à la fois, de se replier sur Leipzig où il rencontrerait le duc de Padoue et vraisemblablement Augereau, de s'y maintenir autant que possible, car il y avait un intérêt à la fois politique, moral et militaire à conserver cette ville, mais plutôt que de s'exposer à une lutte inégale, de rétrograder sur Torgau ou Wittenberg, où il trouverait asile derrière l'Elbe, en attendant que Napoléon repassant ce fleuve par Torgau ou Dresde, vînt comme la foudre retomber sur l'armée de Bohême, condamnée à périr dans le piége où elle se serait laissé entraîner. Napoléon ordonna au duc de Padoue de réunir tout ce qu'il y avait à Leipzig de vivres, de munitions, d'habillements, de souliers, de matériel précieux enfin, d'en composer un vaste convoi et de l'acheminer sur la route de Torgau, où le général Lefebvre-Desnoëttes viendrait le recueillir par un mouvement rétrograde, pour l'escorter jusqu'à Torgau même. De la sorte si on était obligé d'évacuer Leipzig on n'y perdrait rien. Napoléon prescrivit encore au duc de Padoue d'écrire à Erfurt, à Mayence, qu'on était en pleine manœuvre, que les mouvements allaient être très-compliqués, qu'il ne fallait donc pas prendre l'alarme si on apprenait que Leipzig fut occupé par l'ennemi, qu'un pareil événement pouvait bien avoir lieu, mais par le résultat de combinaisons qui se termineraient vraisemblablement par un coup de foudre.

Napoléon avait le projet, arrivé jusqu'à Dessau à la poursuite de Blucher et de Bernadotte, de ne pas lâcher prise avant d'avoir pu les joindre; cependant, si après les avoir bien battus il fallait pour les suivre encore perdre la chance d'atteindre l'armée de Bohême, il était résolu de les laisser traîner leurs débris jusqu'à Berlin, et quant à lui de remonter la rive droite de l'Elbe pour l'exécution de sa grande pensée, dont le succès serait ainsi devenu très-probable, car le fleuve qu'il aurait mis entre lui et l'armée de Bohême couvrirait son mouvement, maintiendrait cette armée dans l'ignorance de ce qu'on lui préparait, et ne lui permettrait de l'apprendre que lorsqu'il ne serait plus temps pour elle de rebrousser chemin vers la Bohême.

L'inconvénient inévitable de la nouvelle combinaison imaginée par Napoléon, c'est d'empêcher l'évacuation de Dresde. Toutefois cette profonde combinaison avait un inconvénient, un seul, mais grave, c'était de résoudre définitivement la question de l'évacuation ou de la conservation de Dresde. Conserver cette ville devenait en effet nécessaire, puisque après avoir passé l'Elbe à la suite de Blucher et de Bernadotte, il fallait le repasser afin de surprendre l'armée de Bohême, et il était possible que pour y réussir il fallût le remonter non-seulement jusqu'à Torgau, mais jusqu'à Dresde. Ordre au maréchal Saint-Cyr de rester à Dresde. Par ce motif Napoléon enjoignit au maréchal Saint-Cyr, contrairement à ce qu'il lui avait d'abord annoncé, de rester définitivement à Dresde, de s'y bien établir, et de l'y attendre avec confiance, car bientôt probablement il le verrait reparaître sous les murs de cette ville, non par la rive gauche, mais par la rive droite, après de grands desseins accomplis, et à la poursuite de desseins plus grands encore. Malheureusement si ces desseins ne se réalisaient pas, et si on était amené à combattre où l'on se trouvait, c'est-à-dire entre Düben et Leipzig, c'étaient 30 mille hommes capables de décider la victoire qui manqueraient à l'effectif de nos forces, et s'il fallait après une bataille ou indécise ou perdue repasser la Saale, c'étaient encore 30 mille hommes ajoutés à tous ceux qui renfermés dans les places de l'Elbe, de l'Oder, de la Vistule, ne pourraient pas rentrer en France, et seraient réduits à capituler.

Napoléon s'arrête un jour à Düben pour bien s'assurer des vrais mouvements de l'ennemi. Après avoir enfanté ces vastes conceptions, Napoléon résolut de s'arrêter un jour à Düben, peut-être deux, pour y recueillir des nouvelles soit de Murat, soit des différents corps envoyés à la poursuite de Blucher et de Bernadotte, car il s'agissait de savoir s'il devait chercher les armées de Silésie et du Nord derrière la Mulde, en passant cette rivière entre Düben et Dessau, ou les chercher au delà de l'Elbe, en passant ce fleuve à Wittenberg. Il faisait un temps horrible, on marchait dans une fange épaisse, délayée par des pluies continuelles, ce qui augmentait beaucoup les peines du soldat, et Napoléon était contraint d'attendre le résultat des reconnaissances dans un petit château entouré d'eau, au milieu de bois déjà ravagés par l'automne et la mauvaise saison. Cette inaction forcée coûtait à son impatience, et quoique très-confiant encore, il ne laissait pas d'avoir de vagues pressentiments qui le jetaient parfois dans une sorte de tristesse. Entretien pendant toute une nuit avec le maréchal Marmont. Il n'avait d'autre ressource que de s'entretenir avec le maréchal Marmont, dont l'esprit facile, ouvert, cultivé, lui plaisait, et avec lequel il avait eu jadis les rapports familiers d'un général avec son aide de camp. Il passa la nuit entière du 10 au 11 à discourir sur la situation si extraordinairement compliquée des armées belligérantes entre l'Elbe, la Mulde et les montagnes de Bohême; et bien qu'il eût été amené à cette situation non par la confusion de son esprit qui était le plus net du monde, mais par celle des choses, et qu'il sût parfaitement s'y reconnaître, il n'était pas exempt de toute inquiétude en se voyant engagé dans un pareil labyrinthe, et à plusieurs reprises il s'écria: Quel fil embrouillé que tout ceci! Moi seul je puis le débrouiller, et encore aurai-je bien de la peine!--C'est ainsi qu'il passa cette nuit, parlant de toutes choses, même de littérature et de sciences, laissant le maréchal Marmont épuisé de fatigue, et ne paraissant en éprouver aucune.

Mouvement de Bertrand, Reynier, Macdonald et Ney pendant la journée du 11. Le 11 les rapports des lieutenants annoncèrent les résultats qui suivent. Le général Bertrand avec le 4e corps s'était porté sur Wartenbourg, où il avait trouvé la grande tête de pont commencée par Blucher, et avait entrepris de la détruire, car il était convenu qu'on ne souffrirait aucun moyen de passage hors des places de Wittenberg ou de Torgau qui nous appartenaient. L'ennemi rencontré partout sans qu'on puisse deviner sa véritable direction. Les généraux Dombrowski et Reynier avaient chassé des environs de Wittenberg les troupes qui bloquaient cette place, s'y étaient introduits, et, débouchant sur la rive droite de l'Elbe, avaient couru sur les détachements prussiens. Le maréchal Macdonald était venu se placer à Kemberg, derrière Wittenberg, pour appuyer Dombrowski et Reynier. Enfin à gauche Ney s'était approché de Dessau, et avait refoulé tous les détachements ennemis sur la droite de la Mulde. Incertitude de Napoléon. Les prisonniers faits, les mouvements aperçus, étaient de nature à jeter Napoléon dans la plus grande incertitude. En effet, à Wartenbourg sur notre droite, à Wittenberg sur notre front, à Dessau sur notre gauche, on avait vu non-seulement des détachements, mais des corps entiers et d'immenses convois, de manière qu'il était impossible de dire si l'ennemi repassait sur la rive droite de l'Elbe à notre approche, ou s'il s'arrêtait derrière la Mulde, attendant pour livrer bataille que nous osassions franchir cette rivière devant lui. Danger de voir Blucher et Bernadotte, au lieu de repasser l'Elbe pour s'enfuir vers Berlin, remonter la Mulde pour joindre le prince de Schwarzenberg à Leipzig. Il se pouvait aussi que les deux armées du Nord et de Silésie réunies derrière la Mulde, remontassent cette rivière pour opérer leur jonction avec l'armée de Bohême aux environs de Leipzig. Ce dernier mouvement de leur part nous exposait au péril très-grave d'avoir toute la coalition à la fois sur les bras. Il fallait donc en tâchant d'accabler Bernadotte et Blucher d'abord, manœuvrer de façon à demeurer toujours interposés entre eux et le prince de Schwarzenberg, c'est-à-dire entre la masse qui remontait du bas Elbe et celle qui descendait de Bohême. Précautions de Napoléon contre ce danger. Dans cette vue, Napoléon fit passer le pont de Düben au maréchal Marmont, et lui donnant une forte division de cavalerie, le porta sur la gauche de la Mulde vers Dölitzsch. Il envoie Marmont au delà de la Mulde, à Dölitzsch, pour rester toujours interposé entre les deux masses ennemies, celle du bas Elbe et celle de Bohême. Marmont allait être derrière un bras détaché de la Mulde qui coule de Leipzig à Jesnitz, tantôt formant des flaques d'eau, tantôt s'échappant en un maigre filet pour rejoindre le bras principal à Bitterfeld. Dans cette position Marmont était suffisamment couvert; il pouvait par sa cavalerie légère lancée au loin, éclairer les mouvements de l'ennemi, et s'il apprenait que l'armée de Silésie ou celle du Nord remontant derrière la Mulde, se dirigeassent sur Leipzig, il lui était facile d'y marcher en quelques heures, et d'y être avant elles. Joignant Murat avec 25 mille hommes, il le portait à près de 90 mille, et c'était assez pour ménager à Napoléon le temps de revenir, et de se tenir toujours entre les deux masses qui voulaient se réunir pour l'accabler. Cette sage et utile précaution prise, Napoléon fit ce qui était nécessaire pour que son grand dessein n'en souffrît pas, si, comme il l'espérait, la crainte d'un mouvement de Blucher et de Bernadotte sur Leipzig n'était qu'une chimère. Ordre réitéré à Bertrand, Reynier, Ney, de détruire tous les ponts qui ne sont pas à nous. Il prescrivit à Dombrowski et à Reynier de déboucher de Wittenberg pour courir sur tous les corps ennemis qu'ils rencontreraient au delà de l'Elbe, de descendre même le long de la rive droite pour y détruire les ponts de Bernadotte de Roslau à Barby, ce qui dans tous les cas était pour les coalisés un grave dommage, car s'ils avaient repassé sur la rive droite de l'Elbe pour se réfugier vers Berlin, on leur ôtait tout moyen de revenir au secours de l'armée de Bohême, et s'ils étaient restés sur la rive gauche, on les enfermait dans un cul-de-sac où Napoléon allait les prendre et les écraser. Il enjoignit à Ney de se jeter sur les ponts de la Mulde à Dessau et de les enlever. Il laissa Macdonald à Kemberg pour soutenir Reynier et Dombrowski au besoin, Bertrand à Wartenbourg pour y achever la destruction de la tête de pont de Blucher; enfin il concentra Latour-Maubourg et la garde autour de Düben, prêt à suivre Ney à Dessau pour fondre au delà de la Mulde sur les armées du Nord et de Silésie, ou à remonter en arrière vers Marmont, s'il fallait rebrousser chemin du côté de Leipzig. Voilà dans quelles perplexités, dans quels calculs profonds et continuels il passa la journée du 11, que beaucoup de critiques, ignorant le secret de ses pensées, lui ont reprochée comme une journée perdue.

Indices recueillis dans la journée du 12. Le 12, levé selon sa coutume entre minuit et une heure du matin, il se pressa de recueillir ce qui lui arrivait de toutes les directions. Deux indications, déjà très-prononcées la veille, paraissaient se prononcer davantage. L'armée du Nord semble repasser sur la rive droite de l'Elbe, et celle de Silésie se tenir derrière la Mulde, avec tendance à remonter vers Leipzig. Il semblait que l'une des deux armées du bas Elbe, celle de Bernadotte, avait repassé sur la rive droite de l'Elbe, et que l'autre au contraire, celle de Blucher, était restée sur la rive gauche, avec tendance à remonter vers Leipzig par derrière la Mulde. Les mouvements ordonnés la veille, particulièrement celui de Marmont, répondaient parfaitement à cette indication. Heureux combat de Murat contre l'armée de Bohême. Enfin une nouvelle importante, celle d'un combat heureux livré le 10 par Murat à Wittgenstein, était de nature à confirmer Napoléon dans sa disposition à se jeter tout de suite sur les armées du Nord et de Silésie. Voici ce qui s'était passé du côté de Murat. S'étant porté avec Poniatowski, Lauriston, Victor et les 4e et 5e de cavalerie sur Frohbourg, il avait réussi à intercepter la route qui conduit par Commotau et Chemnitz à Leipzig, mais il n'avait pas eu le temps d'intercepter celle qui conduite cette ville par Carlsbad et Zwickau. Profitant de la voie restée ouverte, Wittgenstein avait pu occuper Borna, et Murat s'était trouvé dans la journée du 10, avec les Autrichiens sur sa gauche à Penig, et les Russes sur sa droite à Borna. Ne voulant pas demeurer dans cette position, et surtout ne voulant pas permettre que la tête de l'une des deux colonnes ennemies le devançât sur Leipzig, il s'était résolûment rabattu sur sa droite, et avait attaqué Borna avec la dernière vigueur. Les Russes s'étaient vaillamment défendus, mais Poniatowski, Lauriston, les avaient assaillis plus vaillamment encore, et avaient repris Borna à la baïonnette. Ce combat, qui avait coûté 3 à 4 mille hommes à Wittgenstein, nous avait rendus maîtres de la route de Leipzig, et avait replacé Murat dans sa situation naturelle, celle de couvrir Leipzig contre les deux colonnes de Schwarzenberg débouchant de la Bohême. À en juger d'après les premières apparences, Wittgenstein repoussé de Borna paraissait en retraite, et notre cavalerie disait l'avoir vu s'en retournant vers la Bohême. Murat en écrivant à Napoléon lui mandait donc qu'il croyait l'armée de Bohême en retraite, et l'engageait à ne rien négliger pour venir à bout des armées de Silésie et du Nord. Ces nouvelles étaient datées du 11 à onze heures et demie du matin.

À dix heures du matin, le 12, les deux armées ennemies de Blucher et de Bernadotte semblent plutôt disposées à se dérober qu'à tenter une grande opération. Napoléon en recevant ces détails dans la matinée du 12, en revint à penser que l'armée de Bohême n'était pas très-pressée de s'engager, que les coalisés avaient toujours le même penchant à l'éviter, qu'il fallait donc commencer par se jeter sur les armées de Silésie et du Nord, les poursuivre au delà de l'Elbe, remonter ensuite ce fleuve par la rive droite, et surprendre l'armée de Bohême en repassant à l'improviste sur la rive gauche. Napoléon jusqu'à dix heures du matin confirma ses premiers ordres, et fit ses préparatifs pour passer la Mulde, afin de se ruer d'abord sur Blucher qui se montrait à notre gauche, et puis sur Bernadotte qui semblait se tenir à notre droite, à cheval sur l'Elbe. Il rapprocha même la garde impériale de Düben, pour pouvoir se joindre à Marmont et marcher droit à Blucher au delà de la Mulde.

Tout à coup la face des choses change, l'armée de Bohême paraît descendre vers Leipzig, et l'armée de Silésie y remonter, pour préparer une jonction générale. Mais à dix heures du matin, la face des choses changea subitement. Une seconde lettre de Murat écrite de la veille encore, c'est-à-dire du 11, mais à trois heures de l'après-midi, donnait des nouvelles toutes différentes. Au lieu de trouver l'ennemi en retraite, on l'avait trouvé en pleine marche sur Leipzig. La colonne autrichienne poursuivant son mouvement par la route de Chemnitz, continuait de s'avancer sur Frohbourg et Borna, et la colonne de Wittgenstein après s'être repliée un moment sur la route de Zwickau jusqu'à Altenbourg, avait ensuite repris hardiment sa marche sur Leipzig. Murat annonçait qu'il rétrogradait sur Leipzig, d'abord pour ne pas livrer bataille avec des forces disproportionnées, secondement pour couvrir toujours cette ville. Il allait s'établir à quelques lieues de Leipzig, dans une bonne position, espérait s'y maintenir, renforcé qu'il serait par les troupes qui l'y attendaient, engageait Napoléon à ne pas lâcher prise s'il était assuré d'atteindre les armées de Silésie et du Nord, promettant quant à lui de se dévouer en attendant à la tâche la plus ingrate, la plus périlleuse, celle de lutter contre un ennemi trois ou quatre fois supérieur. Au même instant les reconnaissances de Marmont avaient aperçu l'armée de Blucher quittant les bords de la Mulde pour ceux de la Saale qui coule parallèlement à la Mulde mais plus loin, et la remontant vers Halle, avec une tendance évidente vers Leipzig.

Napoléon change soudainement ses déterminations, et renonçant à son premier plan, malgré les avantages qu'il s'en promettait, reporte toutes ses forces sur Leipzig pour empêcher la jonction des armées coalisées. À ces nouvelles, Napoléon, avec la promptitude de l'homme de guerre supérieur, n'hésita plus, et changea tous ses plans. Il abandonna sa grande combinaison consistant à courir d'abord sur Blucher et Bernadotte pour revenir ensuite sur l'armée de Schwarzenberg par la rive droite de l'Elbe, et il résolut de se porter immédiatement par la voie la plus courte sur Leipzig. Tant qu'il avait pu espérer de se tenir entre les deux masses qui venaient l'une de Bohême, l'autre de l'Elbe inférieur, avec la faculté de se jeter à volonté sur l'une ou sur l'autre, son projet d'occuper celle de Bohême au moyen de Murat, tandis qu'il commencerait par assaillir celle de l'Elbe, avait été le plus habile et le plus sage. Mais à présent que la tendance de l'une vers l'autre était évidente, qu'il n'était pas sûr que Murat pût contenir plusieurs jours de suite l'armée de Bohême, comme il n'était pas sûr non plus qu'il pût lui-même joindre les armées de Silésie et du Nord en les tenant séparées de Leipzig, la plus urgente des manœuvres était de s'opposer à la jonction générale des trois armées coalisées, et pour cela de venir à Leipzig combattre le plus tôt possible celle de Bohême. Il n'y avait que ce moyen de sortir de la difficulté, car persister à se jeter par Dessau sur les armées de Silésie et du Nord, lorsqu'on n'était pas certain de les trouver réunies, puisque l'une semblait remonter vers Leipzig et l'autre repasser l'Elbe, s'exposer ainsi à n'atteindre que l'une des deux, tandis que l'autre irait rejoindre l'armée de Bohême à Leipzig, et que ces deux dernières accableraient Murat, n'était plus une conduite admissible de la part d'un capitaine tel que Napoléon, et il faut admirer la promptitude incroyable avec laquelle de l'un de ces projets il passa tout de suite à l'autre. Mais de ce moment sa situation était déjà moins bonne, car ayant naguère l'espérance fondée de battre successivement les armées ennemies, peut-être même de leur faire essuyer une catastrophe, il était menacé à son tour d'une réunion de forces écrasantes, et son triomphe le plus grand allait être, non pas d'infliger un désastre à ses ennemis, mais de l'éviter. Il est vrai qu'il avait la chance d'accabler Schwarzenberg avant que Blucher survînt, et peut-être aussi Blucher lui-même avant que Bernadotte pût le rejoindre; mais il fallait pour obtenir ces deux résultats une précision et une rapidité de mouvements bien difficiles avec des soldats fatigués par des marches continuelles et par un temps épouvantable.