Le 4e corps, renforcé des divisions Guilleminot, Durutte et Semelé, est cantonné à Mayence. Napoléon voulant réserver à Mayence ce qu'il avait ramené de meilleur, y laissa le 4e corps sous le général Bertrand. Ce corps était destiné à former l'avant-garde de la future armée que Napoléon espérait composer. Il devait comprendre la division Morand qui en avait toujours fait partie, la division Guilleminot qu'on lui avait récemment adjointe, les divisions Durutte et Semelé, seuls restes, comme nous l'avons dit, des 7e et 16e corps. Ces quatre divisions, même après quelques jours de repos, ne comptaient pas quinze mille soldats. Napoléon ordonna qu'elles fussent immédiatement réorganisées au moyen des hommes débandés qu'on arrêtait au passage du Rhin. La cavalerie de la garde fut employée à recueillir ces hommes à plusieurs lieues au-dessus et au-dessous de Mayence. Mais les fusils, les vêtements, les souliers, les vivres qu'on leur distribuait ne pouvaient surmonter l'influence des mauvaises habitudes qu'ils avaient contractées, et bien que la plupart d'entre eux se fussent comportés très-bravement deux ou trois semaines auparavant, il était douteux qu'on parvînt à en faire encore des soldats. À peine cessait-on d'avoir l'œil sur eux qu'ils désertaient à l'intérieur. Les cadres restaient excellents, et tout prouvait que, grâce à eux, il serait plus facile de créer des soldats avec des conscrits sortant de leurs chaumières, qu'avec des hommes qu'on venait d'exposer trop tôt, trop à l'improviste, et sans l'encouragement de la victoire, aux plus cruelles extrémités de la guerre.

Lefebvre-Desnoëttes est aussi cantonné à Mayence avec la cavalerie légère de la garde. En quelques jours cependant on reporta au nombre de vingt et quelques mille hommes ce 4e corps, dernière représentation de l'armée qui avait combattu à Lutzen, Dresde et Leipzig. Lefebvre-Desnoëttes lui fut attaché avec la cavalerie légère de la garde et les vieux dragons du 5e corps, composant en tout 3 à 4 mille chevaux. On lui donna une bonne artillerie. La défense du Rhin confiée aux maréchaux Victor, Marmont et Macdonald. La garde du Rhin fut partagée entre les trois maréchaux Marmont, Macdonald et Victor. Le maréchal Marmont fut chargé de garder depuis Landau jusqu'à Coblentz avec les débris des 6e, 5e et 3e corps d'infanterie, des 1er et 5e de cavalerie. Il devait avoir Mayence et le général Bertrand sous ses ordres, et procéder à la recomposition des troupes comprises dans l'étendue de son commandement. La jeune garde fut placée un peu en arrière de Mayence, pour se réorganiser sous les yeux du maréchal Mortier. Il en fut de même pour la cavalerie de la garde. Le maréchal Macdonald fut envoyé à Cologne avec le 11e corps, qu'il devait également recomposer. On lui donna le 2e de cavalerie pour veiller à la garde du Rhin, et empêcher les Cosaques de le franchir. Ce qui restait des Polonais, infanterie et cavalerie, fut envoyé à Sedan, où était l'ancien dépôt de ces troupes alliées, pour y recevoir une nouvelle organisation. Le maréchal Victor fut établi à Strasbourg avec le 2e corps, qui avait fait sous ses ordres la campagne de 1813, et s'y était couvert de gloire. C'est avec ces débris que les trois maréchaux devaient protéger la frontière de l'Empire. Les gendarmes, les douaniers revenus de tous les pays que nous avions occupés, arrêtaient sur le Rhin les hommes débandés qui arrivaient, et tâchaient de les faire rentrer à leurs corps. C'est avec cette ressource, dont nous avons dit la valeur, qu'on espérait recruter les troupes cantonnées sur la frontière. Malheureusement, outre leurs mauvaises dispositions morales, elles venaient d'être atteintes par une affreuse contagion physique. La fièvre d'hôpital transportée par l'armée sur les bords du Rhin, y exerce d'affreux ravages. La fièvre d'hôpital née dans nos vastes dépôts de l'Elbe, due à l'encombrement des hommes, aux fatigues, à la mauvaise nourriture, aux pluies continuelles des deux derniers mois, et aux passions tristes dont avaient été affectés nos blessés et nos malades, s'était répandue partout où nous avions passé, et avait déjà envahi les bords du Rhin. De tous les fléaux qui nous avaient poursuivis celui-là était le plus redoutable. Il venait de pénétrer à Mayence, d'y exercer déjà de notables ravages, et en faisait craindre de terribles. De là il avait descendu le Rhin, et l'avait même remonté. Ainsi aucune calamité ne semblait devoir nous être épargnée.

Départ de Napoléon pour Paris le 7 novembre. Napoléon, après avoir pourvu au plus pressé par un séjour d'une semaine à Mayence, partit pour Paris le 7 novembre, afin de se transporter au centre d'un gouvernement dont il était le moteur indispensable, et de préparer les moyens d'une nouvelle et dernière campagne. Tandis qu'il était occupé à faire des efforts inouïs pour tirer de la France épuisée les ressources qu'elle contenait encore, et arrêter sur la frontière des ennemis qu'une longue oppression avait rendus implacables, il y avait du Rhin à la Vistule, en soldats vieux ou jeunes, et actuellement assiégés ou bloqués par les légions de l'Europe coalisée, de quoi composer l'une des meilleures armées qu'il eût jamais rassemblées. Situation des troupes laissées dans les garnisons de l'Elbe, de l'Oder et de la Vistule. Il avait laissé à Modlin 3 mille hommes, à Zamosc 3, à Dantzig 28, à Glogau 8, à Custrin 4, à Stettin 12, à Dresde 30, à Torgau 26, à Wittenberg 3, à Magdebourg 25, à Hambourg 40, à Erfurt 6, à Wurzbourg 2, ce qui faisait une force totale de 190 mille hommes, presque tous valides (car nous n'avons admis dans cette évaluation ni les malades ni les blessés), tous aguerris ou instruits, commandés par des officiers excellents, et comprenant notamment des soldats d'artillerie et du génie incomparables. Jamais plus belle armée n'eût porté le drapeau de la France, si, par un miracle, on avait pu réunir ses débris épars, et leur rendre l'ensemble que leur isolement dans des postes éloignés leur avait fait perdre. Napoléon, ainsi qu'on l'a vu, dans l'espérance de se retrouver en une seule bataille reporté sur l'Oder et la Vistule, avait voulu en conserver les forteresses, de manière à se replacer soudainement dans son ancienne position. C'est par ce motif qu'il avait consacré une soixantaine de mille hommes aux places fortes de l'Oder et de la Vistule. Pendant l'armistice il aurait pu les ramener tous, et en renforcer sa ligne de l'Elbe; mais, séduit par la même espérance, il avait persisté dans la même faute, et il venait de l'aggraver prodigieusement, en quittant l'Elbe sans en retirer les garnisons. Le nombre des troupes laissées dans les places n'est pas de moins de 190 mille hommes. C'est ainsi que ces 190 mille hommes si précieux, suffisant au printemps pour former le fond d'une superbe armée de 400 mille hommes, avaient été sacrifiés. Il est vrai que dans ces 190 mille hommes il y avait 30 mille étrangers, voulant rentrer au sein de leur patrie depuis que leurs gouvernements avaient rompu avec la France; mais dans ces 30 mille hommes, s'il y avait 20 mille Allemands ou Illyriens sur lesquels il ne fallait plus compter, il y avait 10 mille Polonais devenus aussi braves, et restés aussi fidèles que les soldats de notre vieille armée. C'était donc toujours la perte certaine de 170 mille hommes, due à une confiance aveugle dans la victoire, et à la funeste passion de rétablir en une journée une grandeur détruite par plusieurs années de fautes irréparables!

Comment on aurait pu les sauver. Un miracle, avons-nous dit, pouvait les rendre à la France. Il aurait fallu que par une résolution spontanée l'un des commandants de garnison sortit de la place qu'il occupait, allât recueillir les autres garnisons, et formât ainsi une armée avec laquelle il pût regagner les bords du Rhin. Sans doute si un homme intrépide, audacieux, et surtout heureux, se trouvant à la tête de l'une de ces garnisons, était sorti de la place qu'il occupait, en forçant le blocus établi autour de ses murs, qu'il se fût réuni à la garnison la plus voisine, et qu'allant ainsi de l'une à l'autre il eût composé une armée, il est probable, vu le peu de troupes laissées par les coalisés sur leurs derrières, qu'il aurait pu atteindre l'Elbe et le Rhin, et rentrer en France à la tête d'une force redoutable. Mais dans laquelle des places bloquées ce miracle pouvait-il s'accomplir? Ce n'est pas assurément dans les places les plus éloignées. Les garnisons de Modlin et de Zamosc, par exemple, composées de Lithuaniens et de Polonais peu enclins à sortir de chez eux, étaient beaucoup trop distantes l'une de l'autre, trop peu nombreuses, pour essayer de hardies concentrations de troupes. Celle de Dantzig, qui même après les maladies rapportées de Russie, comptait encore vingt et quelques mille hommes, aurait pu s'échapper sans doute, en culbutant ceux qui auraient essayé de l'arrêter. Raisons qui ne permettaient pas aux garnisons de la Vistule et de l'Oder de tenter une semblable entreprise. Mais elle aurait été suivie à outrance par des forces supérieures, peut-être détruite avant d'arriver à l'Oder, où l'attendaient du reste si elle y était arrivée, 9 mille Français ou alliés à Stettin, 4 mille à Custrin. Mais, outre la difficulté naissant de la distance, il y en avait une dans les instructions de Napoléon. Il avait ordonné au général Rapp de ne livrer Dantzig que sur un ordre de sa main, de s'y faire tuer plutôt que de se rendre, et le général Rapp, privé de nouvelles, ne devant pas ajouter foi à celles de l'ennemi, ne pouvait pas assez connaître la situation pour se croire autorisé à changer les instructions si précises, si formelles, qu'il avait reçues de Napoléon. Les trois garnisons de l'Oder, celles de Stettin, Custrin, Glogau, quoique plus rapprochées de l'Elbe, étaient encore trop distantes entre elles, trop peu considérables, et trop surveillées, pour tenter avec quelques chances de succès des réunions de forces qui leur eussent permis de regagner le Rhin.

Ce sont les garnisons de l'Elbe, celles de Hambourg, Magdebourg, Wittenberg, Torgau, Dresde, qui formaient des rassemblements de 20 et 30 mille hommes, qui étaient fort voisines les unes des autres, et n'avaient pour rejoindre la France qu'à traverser la Westphalie exempte de la présence de l'ennemi, ce sont celles-là qui auraient pu prendre l'initiative, et rendre à la France cent mille hommes, avec des chefs illustres tels que Saint-Cyr et Davout. Les commandants de Hambourg et de Dresde pouvaient seuls prendre l'initiative d'une subite concentration. Entre ces places fortes de l'Elbe c'étaient évidemment les deux places extrêmes de Dresde et de Hambourg, ayant des maréchaux en tête, et chacune 30 mille hommes au moins, qui auraient pu essayer d'opérer une concentration subite, et entre ces dernières enfin c'est de la garnison de Dresde qu'on était le plus fondé à l'attendre.

Pour qu'un chef commandant une force considérable et chargé d'un poste important prît sur lui de l'évacuer spontanément, afin de revenir sur le Rhin, il fallait que l'ordre d'idées dans lequel il avait été entretenu l'y autorisât. Le maréchal Davout n'était pas dans ce cas. Il savait que Hambourg avait été la cause principale de la rupture des négociations de Prague, que Napoléon y tenait au point d'avoir bravé une guerre mortelle plutôt que d'y renoncer, que Hambourg était l'appui des garnisons de l'Oder et de Dantzig, le boulevard de la Westphalie et de la Hollande, le lien avec le Danemark, et que l'abandonner était une résolution capitale, ne pouvant appartenir qu'au chef de l'État lui-même. Voilà tout un ensemble de considérations qui n'était pas fait pour lui inspirer la pensée de l'évacuation. Mais il y avait de plus pour l'en détourner deux raisons décisives. Raisons qui devaient en détourner celui qui commandait à Hambourg. Il possédait à Hambourg tous les moyens de se soutenir longtemps, et il le prouva bientôt; dès lors il n'y avait pour lui aucune obligation immédiate de changer de position. Secondement, en supposant qu'il sentît la nécessité de rentrer en France à la tête des garnisons restées au dehors, il ne pouvait prendre sur lui de remonter l'Elbe pour se porter à Torgau et à Dresde, car il serait allé dans un cul-de-sac sans retraite possible, puisque entre Dresde et Mayence il y avait la coalition tout entière. Il devait donc, s'il avait cette pensée d'une concentration spontanée, attendre dans le poste où il était qu'on vînt à lui avec les garnisons de Dresde, de Torgau, de Magdebourg, et alors avec cent mille hommes il serait retourné en France par la Westphalie et Wesel. Ainsi, outre que l'ordre d'idées dans lequel il avait été entretenu ne devait pas l'engager à quitter Hambourg, à moins d'une nécessité pressante, la concentration ne se présentait pas comme chose exécutable du bas Elbe vers le haut, mais du haut vers le bas.

Toutes ces raisons au contraire devaient y décider celui qui commandait à Dresde. Ces simples réflexions démontrent que c'est à Dresde qu'aurait dû naître la résolution de réunir les garnisons voisines, et de former une force successivement croissante, pour rentrer en France. Tout devait en effet y disposer le maréchal Saint-Cyr, commandant à Dresde, et les idées antérieures dont il avait eu l'esprit rempli, et l'urgence de sa situation, et enfin les moyens dont il était pourvu. D'abord Dresde n'était point une place forte où l'on pût se maintenir; c'était un poste militaire à conserver quelques jours seulement, que Napoléon n'avait entendu garder que très-passagèrement, et que, sans le prescrire formellement, il avait presque d'avance ordonné d'évacuer, en disant dans ses instructions que si des accidents imprévus empêchaient le maréchal Saint-Cyr de rester à Dresde, il devait se diriger sur Torgau. Ainsi la pensée naturelle qu'il était impossible de ne pas concevoir, c'était celle de quitter Dresde, si on apprenait que Napoléon se fût retiré sur le Rhin. Ensuite cette place hors d'état de tenir huit jours, n'avait plus aucune importance après le départ de la grande armée, ne couvrait rien, demeurait purement en l'air, et ne contenait pas la moindre ressource en vivres. Il y avait donc urgence de prendre un parti à son égard, et ne pouvant revenir en France à travers la Saxe, car il aurait fallu passer sur le corps des armées coalisées, il était évident que c'est sur Torgau qu'il fallait se replier. On pouvait en descendant de Dresde à Hambourg, y former avec les garnisons de l'Elbe successivement ramassées, une armée de plus de cent mille hommes, et à sa tête regagner le Rhin victorieusement. Pour se rendre à Torgau on n'avait que deux journées de marche. On y aurait trouvé 26 mille hommes, dont 18 mille Français valides, et on aurait été porté à 48 mille hommes, force supérieure à tout ce qu'il y avait d'ennemis sur les bords de l'Elbe. On aurait recueilli en passant 3 mille hommes à Wittenberg. En deux jours on serait arrivé à Magdebourg, où l'on se serait renforcé de 18 à 20 mille hommes valides. On aurait donc formé tout de suite une armée de 70 mille combattants, armée qui avant trois semaines était sûre de ne pas rencontrer son égale jusqu'au bord de la mer. À Hambourg, on aurait fini par réunir 110 mille soldats excellents, et alors qui est-ce qui pouvait empêcher ces braves gens de regagner le Rhin?

Octob. 1813. Si donc l'impulsion première avait dû partir de quelque part pour opérer ces concentrations spontanées, c'était évidemment de Dresde et du maréchal qui commandait cette place. Il faut ajouter que l'excuse bien réelle alors, et souvent alléguée, du défaut d'indépendance et de spontanéité chez les lieutenants de Napoléon, toujours habitués à obéir, jamais à commander, que cette excuse ne saurait être donnée pour le maréchal Saint-Cyr. Indépendant par force d'esprit, et par indocilité de caractère, n'admirant personne, pas même Napoléon, blâmant toutes les instructions qu'il recevait, il ne pouvait pas, comme tant d'autres, expliquer son défaut de détermination par sa soumission ponctuelle aux ordres supérieurs, ordres d'ailleurs qui, après la retraite de l'armée, étaient plutôt dans le sens de l'évacuation que de la conservation de Dresde. Par conséquent, si les 170 mille Français laissés par une déplorable faute de Napoléon sur la Vistule, l'Oder et l'Elbe, avaient chance d'être sauvés, c'était, pour 100 mille au moins, par une résolution spontanée du maréchal Saint-Cyr. Cette résolution il ne la prit point, et on va juger par les faits eux-mêmes s'il est suffisamment justifié de ne l'avoir pas prise.

Ce qui s'était passé à Dresde après le départ de Napoléon pour Düben. À peine Napoléon avait-il quitté Dresde pour Düben que des mouvements incessants de troupes s'étaient exécutés autour de la ville, que l'intérêt des coalisés avait paru évidemment se porter ailleurs, et qu'ils n'avaient laissé devant Dresde que des forces insignifiantes, dont il était très-possible de triompher pour tenter quelque entreprise salutaire. Au moment même de la bataille de Leipzig, lorsque Bubna, Colloredo, Benningsen, se détournèrent pour rejoindre la grande armée du prince de Schwarzenberg, leur disparition devint promptement sensible, et un général aussi heureusement audacieux que Richepanse le fut à Hohenlinden, aurait pu être tenté de suivre ces corps, et s'il eût paru sur leurs derrières le 18, il eût certes apporté d'immenses changements à nos destinées. Il est vrai que c'eût été une résolution singulièrement téméraire, et difficile à concilier avec l'instruction de garder Dresde, que Napoléon avait donnée lorsqu'il avait formé son grand projet de marcher sur Berlin à la suite de Bernadotte et de Blucher, pour revenir par Dresde sur les derrières de l'armée de Bohême. On n'est donc pas fondé à faire au maréchal Saint-Cyr un reproche de ne l'avoir pas prise. Inquiétudes du maréchal Saint-Cyr et du corps d'armée laissé à Dresde. Ce maréchal s'aperçut assez vite de la disparition des principales forces stationnées devant Dresde, et il se procura la satisfaction fort légitime, fort louable, de faire essuyer un échec au faible corps de blocus qu'on avait laissé devant lui, mais il s'en tint là. Quelques jours après, n'apprenant rien, ne voyant rien venir, il commença d'être inquiet; on le fut bientôt autour de lui, et on se demanda ce qu'avait pu devenir la grande armée. Rester enfermé dans cette prison, où il y avait peu de vivres, peu de munitions, au milieu d'une population tranquille, mais peu bienveillante, à laquelle on était fort à charge, rester, disons-nous, dans un tel coupe-gorge, répugnait à tout le monde, et à chaque instant surgissait l'idée de s'en aller, car on savait bien qu'on n'avait rien à faire à Dresde, si ce n'est d'y périr. L'idée de sortir de Dresde pour aller se réunir aux garnisons de Torgau et de Magdebourg était dans tous les esprits. Cette pensée de se retirer étant dans toutes les têtes, le maréchal Saint-Cyr convoqua un conseil de guerre, composé du comte de Lobau, du général Durosnel, du général Mathieu-Dumas et de quelques autres. Avec sa remarquable sagacité, le comte de Lobau dit qu'il n'y avait qu'une chose à tenter, c'était de se retirer sur Torgau, où l'on trouverait une garnison nombreuse, des vivres, et en tout cas la route ouverte de Magdebourg. Les autres généraux furent effrayés de la responsabilité qu'on assumerait sur soi en se retirant, et dirent que le moment n'était pas venu de se croire abandonné, et dès lors de prendre un parti aussi décisif. À la vérité le doute était encore permis le 21 octobre, l'évacuation de Leipzig n'ayant eu lieu que le 19. Bientôt cependant la joie non dissimulée des Saxons, les communications de l'ennemi intéressé à nous désespérer, nous apprirent le désastre de Leipzig, et la retraite forcée de Napoléon sur le Rhin. Dès lors il était évident qu'il fallait prendre un parti, et le prendre sur-le-champ, avant que toutes les routes fussent fermées. C'est en ce moment qu'il eût fallu convoquer un conseil de guerre, et obliger chacun à délibérer en présence du désastre constaté de la grande armée, et de l'impossibilité démontrée d'être secouru.

On pouvait sortir de Dresde avec 30 mille hommes valides, qui n'auraient pas trouvé une seule force capable de leur fermer la route de Torgau. En adoptant les évaluations les plus affaiblies, on pouvait mettre sous les armes 25 mille hommes parfaitement valides, et tout porte à croire qu'à la nouvelle du départ on aurait été 30 mille le fusil à l'épaule. On n'avait pas 25 mille hommes devant soi, et fussent-ils le double, comme ils devaient être répartis sur les deux rives de l'Elbe, il y avait certitude de se faire jour, en perçant sur un point quelconque le cercle très-étendu qu'ils étaient obligés de décrire autour de la place. Enfin on avait la perspective assurée de mourir de faim et de misère sous peu de jours, sans pouvoir s'honorer par une défense que les fortifications de la ville ne rendaient pas possible, et d'être tous tués ou pris, si on attendait que les forces ennemies parties pour Leipzig fussent revenues sur Dresde. Si jamais il y a eu urgence à se décider, évidence dans le parti à embrasser, c'était certainement dans cette occasion.