Après quelques instants d'une violente canonnade, il agit d'abord par sa droite et lança toute sa cavalerie sur celle du général de Wrède. Nos grenadiers, nos chasseurs à cheval de la garde, étaient impatients de fouler aux pieds les alliés infidèles qui venaient imprudemment leur barrer le chemin de la France. Les escadrons bavarois furent rejetés d'un seul choc sur les escadrons autrichiens. Ceux-ci chargèrent à leur tour, mais l'exaspération de notre cavalerie était au comble; elle renversa tout ce qui s'offrit à elle, et culbuta sur la Kinzig et Hanau la gauche de l'armée austro-bavaroise. Au centre les flots de la cavalerie ennemie, dans le va-et-vient de ces charges répétées, vinrent un moment se jeter sur les quatre-vingts bouches à feu de la garde. Drouot faisant serrer ses pièces, et plaçant en avant ses canonniers la carabine à la main, arrêta les escadrons ennemis, puis les cribla de mitraille lorsqu'ils se replièrent. Quand notre infanterie accourut à son secours, il était déjà dégagé.
Nov. 1813. Le général de Wrède acculé sur la Kinzig, ne vit d'autre ressource que de ramener son armée sur sa droite, afin de lui faire repasser la Kinzig au pont de Lamboy. Pour favoriser ce mouvement, et se procurer l'espace dont il avait besoin, il essaya une attaque sur notre gauche. Mais là justement se trouvaient les grenadiers de Friant. Ces braves gens, dont le courage était trop souvent enchaîné, partageaient l'exaspération de toute l'armée. L'armée austro-bavaroise écrasée. Ils marchèrent appuyés des troupes de Marmont dont la tête venait d'arriver, abordèrent les Bavarois à la baïonnette, les poussèrent sur les troupes occupées à franchir la Kinzig, et en percèrent sept à huit cents de leurs baïonnettes. De Wrède repassa la Kinzig en désordre, laissant dans nos mains dix à onze mille morts, blessés ou prisonniers. Cette brillante rencontre nous avait coûté tout au plus trois mille hommes. La majesté de l'armée française était dignement vengée.
Toutefois il ne fallait pas perdre de temps à compter nos trophées, car de Wrède replié avec quarante mille hommes derrière la Kinzig, pouvait apercevoir notre petit nombre, et déboucher de Hanau pour nous barrer le chemin. Le lendemain 31 octobre Napoléon, fier non pour lui mais pour ses soldats, de cette nouvelle bataille de la Bérézina, se mit en marche avec Sébastiani, Lefebvre-Desnoëttes, Macdonald, Victor et la vieille garde, afin d'aller rouvrir la route de Mayence, si elle était interceptée quelque part. Il laissa Marmont pour border la Kinzig, et empêcher l'ennemi de déboucher de Hanau, dont le canon enfilait la chaussée.
Nouvelles tentatives du général de Wrède, et nouveaux échecs les jours suivants. Le 31 au matin le maréchal Marmont fit enlever Hanau que l'ennemi dans sa terreur avait presque entièrement évacué, et en partant vers le milieu du jour confia au général Bertrand qui le suivait, la garde de ce poste. Le général Bertrand y passa la nuit, toujours dans l'intention de contenir les Bavarois et de les empêcher de couper la route. Le 1er novembre au matin, de Wrède voulant prendre une revanche, et se flattant de ne plus trouver devant lui qu'une faible arrière-garde sur laquelle il se dédommagerait de son échec, essaya de déboucher de la Kinzig en traversant le pont de Lamboy à notre gauche, et en tâchant de reprendre Hanau à notre droite. Devant le pont de Lamboy Bertrand avait placé la division Guilleminot, au centre la division Morand qui pouvait canonner Hanau par-dessus la Kinzig, devant Hanau même la division italienne, partie dans cette ville, partie le long de la Kinzig, avec mission de protéger la grande route.
De Wrède à la pointe du jour assaillit les Italiens dans Hanau, leur prit une des portes, pénétra dans la ville, et les refoula sur le pont de la Kinzig, vers lequel il courut pour s'en emparer, et occuper ensuite la route. Mais Morand tirant par-dessus la Kinzig atteignit en flanc la colonne du général de Wrède, et la couvrit de projectiles. Les Italiens reprenant courage revinrent à la charge, et rejetèrent les Bavarois dans Hanau. De Wrède reçut au bas-ventre une blessure qui le fit supposer mort, tant elle était grave.
Au même instant sur notre gauche les Austro-Bavarois tentèrent de franchir la Kinzig sur les chevalets du pont de Lamboy à demi brûlés. Guilleminot en laissa passer un certain nombre, puis les culbuta dans la Kinzig à la baïonnette. De toutes parts ils furent ainsi refoulés au delà de la Kinzig, et condamnés à une nouvelle humiliation. Cette tentative leur coûta encore de 1500 à 2,000 hommes. Nos canons libres enfin de courir sur ce chemin de Mayence, y trouvèrent tant de cadavres qu'ils roulaient, dit un témoin oculaire fort illustre, dans une boue de chair humaine[33]. Funèbre et terrible rentrée de la grande armée en France!
Au surplus le corps du général Bertrand avait été le dernier à prendre la route de Hanau. Le maréchal Mortier avec la jeune garde informé des difficultés qu'on rencontrait sur cette voie, avait fait un détour à droite, et avait regagné Francfort sain et sauf. Le 4 novembre, la grande armée acheva d'entrer dans Mayence, tristement triomphante! La cavalerie resta seule en dehors pour recueillir les plus attardés de nos traînards. Il en avait passé près de quarante mille en quelques jours.
Arrivée de l'armée française sur les bords du Rhin. Ainsi nous revîmes le Rhin, après tant de victoires suivies maintenant de tant de revers, le Rhin que nous avions l'espérance fondée de repasser paisiblement, après une paix glorieuse et générale. Il aurait pu en être ainsi, mais l'orgueil indomptable de Napoléon ne l'avait pas permis!
État de dénûment de la frontière du Rhin. Napoléon était en ce moment dans Mayence, pouvant se convaincre de ses yeux de toute l'étendue de ses fautes. Ce Rhin devenu tellement notre propriété, que six mois auparavant on aurait regardé comme une grande preuve de modération de notre part de nous en contenter, ce Rhin il était douteux que nous pussions le défendre! Napoléon avait tant songé à la conquête, et si peu à la défense, que le sol de l'Empire se trouvait presque entièrement découvert. Excepté en Italie, qui était de la conquête aussi, on n'avait rien fait aux places de la frontière. Napoléon avait bien commencé à y penser, mais à une époque où il ne restait plus assez de temps pour que les ordres donnés reçussent leur exécution. Les grands approvisionnements mêmes provoqués par l'intermédiaire de M. de Bassano après la bataille de Dennewitz, délibérés, résolus entre les principaux ministres à Paris, avaient été contremandés par Napoléon à cause de la dépense, et surtout à cause des alarmes qu'il craignait de répandre sur le Rhin. Aussi le long de cette frontière qui aurait dû être le premier objet de nos soins, tout était-il dans un état déplorable. On s'était épuisé en munitions, en armes de toutes espèces pour Erfurt, Dresde, Torgau, Magdebourg, Hambourg, et les arsenaux français étaient vides. Les approvisionnements en bois ordonnés depuis peu de jours n'étaient pas commandés. Les approvisionnements de siége se trouvaient dans le même cas[34]. Le personnel était encore plus insuffisant que le matériel. À Strasbourg, Landau, Metz, Coblentz, Cologne, Wesel, il n'y avait que quelques compagnies de gardes nationales levées à la hâte par les préfets, et qui savaient à peine tirer un coup de fusil. Mayence seule, vaste dépôt de recrues qu'on n'avait pas eu le temps d'expédier, de maraudeurs successivement rentrés, de malades, de blessés transportés comme on avait pu, centre enfin de ralliement pour nos débris de toute espèce, Mayence contenait des moyens de défense. Mais c'est une armée qu'il aurait fallu dans cette place, et ce qui rentrait, quoique ce fût la grande armée, n'aurait pas fourni 40 mille hommes en état de combattre. Les divisions de la jeune garde qui s'étaient si bien conduites, comprenant 8 mille hommes à la reprise des hostilités, 3 mille encore après Leipzig, étaient réduites les unes à 1,000, les autres à 1,100 hommes. Tous les corps étaient diminués dans la même proportion.