Le 26, Napoléon vint coucher à Vach, au delà des défilés de la Thuringe, le 27 à Hünfeld, le 28 à Schlüchtern. Une fois arrivés sur le versant de la forêt de Thuringe qui regarde vers le Rhin, nous fûmes poursuivis moins vivement, parce que Blucher s'était détourné à droite pour s'acheminer par Wetzlar sur le Rhin, et que les Prussiens et les Russes avaient pris à gauche pour se diriger sur Wurzbourg. Il n'y avait plus dès lors sur nos traces que les Autrichiens, vigoureusement contenus par Mortier, Oudinot et Bertrand. Pertes de l'armée par suite de la débandade. On avait surtout affaire aux Cosaques et en général à la cavalerie ennemie, qui nous causait, en ramassant les traînards, tout le mal qu'elle pouvait nous faire. Ce mal n'était, hélas! que trop grand, car la rapidité des marches et la difficulté de subsister faisaient sortir des rangs les hommes par milliers. La division Semelé, par exemple, qui après sa réorganisation à Erfurt comptait environ 4 mille hommes, était réduite de l'autre côté des montagnes de la Thuringe, à 1800. Les divisions de la jeune garde, atteintes elles-mêmes de cette contagion, étaient tombées de 3 mille hommes chacune après Leipzig, à moins de 2 mille. Les malades, les blessés, qui composaient à l'origine la population flottante et désarmée, avaient expiré sur les routes par la fatigue ou par la lance des Cosaques. Ils étaient remplacés par les affamés, les dégoûtés du service, les mauvais sujets, dont le nombre augmentait à vue d'œil. Heureusement le froid n'était pas celui de Russie, et on approchait de Mayence, car les soldats de 1813, bien inférieurs à ceux de 1812, n'auraient certainement pas soutenu les mêmes épreuves.

Dès le 27 octobre on apprit à Schlüchtern la présence du général de Wrède à Wurzbourg, occupé à canonner cette place que le général Thareau ne voulait pas rendre. Le général de Wrède n'avait qu'un pas à faire pour couper la route de Hanau à Mayence. On fit partir une avant-garde avec ce qu'on put réunir des traînards et des équipages, afin de se délivrer de ce qu'il y avait de plus embarrassant. Quelques troupes légères de l'armée bavaroise étaient déjà parvenues jusqu'à Hanau, petite place à demi fortifiée, au confluent de la Kinzig et du Main, qui domine de son canon la grande route de Mayence. Le général Préval envoyé à la rencontre de l'armée jusqu'à Francfort, recueille beaucoup de traînards. Ces avant-gardes bavaroises n'étaient pas de force à intercepter la route, et d'ailleurs le général Préval, envoyé par le maréchal duc de Valmy à la rencontre de la grande armée, venait d'arriver à Francfort avec quatre à cinq mille hommes. Ce général avait pris position entre Francfort et Hanau sur la Nidda, afin que l'ennemi ne pût pas nous opposer l'obstacle de cette rivière et empêcher ainsi la grande armée de passer. Grâce à cette précaution nos soldats débandés, une fois Hanau franchi, rencontraient une force pour les recueillir et les protéger jusqu'à Mayence. Divers détachements défilèrent les 27 et 28 octobre, obligeant à se replier dans Hanau les troupes légères de l'ennemi, et sauvant chaque fois quelques milliers d'écloppés, de malades ou de vagabonds. Le 29 octobre, le général de Wrède posté en avant de Hanau, s'attache à fermer la route de Mayence. Il s'en écoula ainsi 15 à 18 mille; mais le 29 la route se trouva entièrement fermée, car le général de Wrède, désespérant de vaincre la résistance du général Thareau, avait laissé un simple détachement pour bloquer Wurzbourg, et s'était porté à Hanau avec 60 mille hommes, moitié Bavarois, moitié Autrichiens. Arrivé là, il avait détaché une division sur Francfort, et s'était placé avec le gros de ses forces en avant de Hanau, dans la forêt de Lamboy, que traverse la grande route.

Le 30 au matin, Napoléon arrive devant Hanau. Le 29, Napoléon étant venu coucher à Langen-Sebold, apprit que la tête de l'armée était refoulée sur lui, et que les Austro-Bavarois au nombre de 50 à 60 mille hommes, avaient la prétention de lui barrer la route du Rhin. Indigné d'une telle impudence, mais n'en étant pas fâché, car il se proposait de faire sentir le poids de son indignation au téméraire qui venait se mettre sur son chemin, il résolut de hâter le pas dans la journée du 30, pour s'ouvrir lui-même le passage avec sa vieille garde. Ses forces à Hanau. Ce n'était pas sur ses forces numériques qu'il comptait, mais sur le sentiment de ses soldats, car n'eussent-ils été que dix mille, ils auraient passé sur le corps de l'adversaire qui, leur allié si longtemps, se montrait si avide de leur sang et de leur liberté. Hélas! il ne nous restait pas plus de quarante à cinquante mille hommes sous les armes, tant la désorganisation allait croissant depuis les dernières marches, et de ces quarante à cinquante mille hommes, Napoléon n'en pouvait guère réunir plus d'un tiers sous sa main dans la journée du 30. Il n'avait à l'avant-garde que Sébastiani avec les 2e et 5e de cavalerie, Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde, ce qui faisait environ quatre mille chevaux, Macdonald et Victor avec cinq mille hommes d'infanterie, la vieille garde, forte de quatre mille grenadiers et chasseurs, la grosse cavalerie de la garde conservant deux à trois mille cavaliers montés, enfin la réserve d'artillerie de Drouot, en tout 16 à 17 mille hommes. Marmont avec les débris des 5e, 3e et 6e corps, Semelé, Durutte avec leurs divisions, Mortier, Oudinot avec la jeune garde, Bertrand avec le 4e, étaient en arrière, et ceux-ci à deux journées. Néanmoins Napoléon n'hésita pas à fondre sur l'armée bavaroise et à la faire repentir de sa témérité. Il importait de forcer le passage, pour ne pas laisser grossir et se consolider l'obstacle élevé sur nos pas.

Le 30 au matin on partit de Langen-Sebold et on marcha sur Hanau.

À quelque distance on rencontra la division d'avant-garde du général de Wrède, la division Lamotte, postée à Rückingen. On l'aborda brusquement et on la culbuta. On la suivit vivement, et on rencontra en avant de la forêt de Lamboy, à travers laquelle passe la grande route de Mayence, l'armée austro-bavaroise elle-même. Voici quelles avaient été les dispositions adoptées par le général de Wrède.

Description du champ de bataille de Hanau. La forêt de Lamboy s'étendait de gauche à droite, de la Kinzig aux montagnes du pays de Darmstadt. Au delà de la forêt le terrain était découvert, mais on y trouvait l'obstacle de la Kinzig, petite rivière allant tomber dans le Main, et enveloppant avant d'y tomber la place de Hanau. La route, après avoir traversé la forêt dans sa profondeur, débouchait en plaine, atteignait la Kinzig près du point où cette rivière se réunit au Main, passait ensuite à droite sous le canon de Hanau, enfin continuait jusqu'à Francfort et Mayence, entre le Main et les montagnes. Le général de Wrède avait placé en avant et sur la lisière de la forêt soixante bouches à feu, bien servies et bien appuyées, avait rempli l'intérieur de la forêt d'une multitude de tirailleurs, et rangé son armée dans la plaine au delà, le dos à la Kinzig, la droite au pont de Lamboy sur la Kinzig, la gauche en avant de Hanau. Il s'était couvert par 10 mille hommes de cavalerie. Il disposait ainsi, défalcation faite de ce qu'il avait laissé sous Wurzbourg, et de ce qu'il avait détaché sur Francfort, de cinquante-deux mille hommes environ. Les coureurs de Thielmann et de Lichtenstein l'avaient rejoint.

Napoléon accouru de sa personne à la tête de son avant-garde avait reconnu et jugé les dispositions de l'ennemi. Il n'avait sous la main que la cavalerie de l'avant-garde, et les cinq mille fantassins restant à Macdonald et à Victor. La vieille garde suivait.

Bataille de Hanau, livrée le 30 octobre. Il fit ranger à droite sous le général Charpentier l'infanterie de Macdonald, à gauche sous le général Dubreton celle de Victor, et prescrivit à l'un et à l'autre de se répandre en tirailleurs dans les bois. Il se tint avec toute sa cavalerie sur la grande route et en présence de l'artillerie bavaroise, jusqu'à ce qu'il fût rejoint par l'artillerie de la garde. À peine le signal donné, nos adroits tirailleurs lancés dans la forêt y pénétrèrent avec la hardiesse et l'intelligence qui les distinguaient. Une fusillade multipliée éclatant dans la sombre épaisseur des bois, les éclaira bientôt de mille feux. Nos tirailleurs gagnèrent successivement du terrain sur le flanc des troupes qui soutenaient l'artillerie ennemie, et les obligèrent à rétrograder. Peu après une portion de notre artillerie ayant été amenée, canonna vivement celle des Bavarois qui était dénuée de l'appui de l'infanterie, et la contraignit à se replier. On poussa ainsi les Bavarois dans l'intérieur de la forêt, et on en traversa la plus grande partie à leur suite, en tiraillant toujours sur leurs flancs. Cependant la division Curial de la vieille garde ayant rejoint, Napoléon dirigea deux bataillons de cette division sur la colonne en retraite, et acheva de la rejeter de la forêt dans la plaine. Malheureuses dispositions du général de Wrède. Parvenu à la lisière des bois on aperçut cinquante mille hommes en bataille, le dos à la Kinzig, s'appuyant d'un côté au pont de Lamboy en face de notre gauche, et de l'autre à la ville de Hanau en face de notre droite. En avant se trouvait la belle et nombreuse cavalerie de l'ennemi. Napoléon, pour déboucher, attendit que toute son artillerie fût venue, ainsi que l'infanterie et la cavalerie de la vieille garde. Lorsque les Bavarois, qui avaient honorablement servi dans nos rangs, mais qui savaient ce qu'était la garde, la virent paraître en ligne, ils en furent profondément émus, surtout leur général de Wrède, qui comprit quelle faute il avait commise en se plaçant avec une rivière à dos devant de pareilles troupes. Il avait cru que la grande armée arriverait tellement talonnée par les coalisés, qu'il n'aurait plus que des prisonniers à recueillir.

Dispositions de Napoléon. Napoléon en apercevant ces dispositions dit avec ironie: Pauvre de Wrède, j'ai pu le faire comte, mais je n'ai pu le faire général.--Sur-le-champ il rangea quatre-vingts bouches à feu de la garde à la lisière de la forêt, étendit à gauche les grands bonnets à poil de la division Friant, et à droite la cavalerie de Sébastiani, de Lefebvre-Desnoëttes, de Nansouty.