Napoléon profita de ces deux jours de loisir pour écrire à Paris, et faire part de sa situation aux principaux membres de son gouvernement. Tout en palliant ses revers, et cherchant pour les expliquer des causes imaginaires, il ne dissimulait pas les besoins, et réclamait, outre les 280 mille hommes déjà demandés, de nouvelles levées, mais en hommes faits, pris sur les conscriptions arriérées. «Je ne puis pas, disait-il, défendre la France avec des enfants... Rien n'égale la bravoure de notre jeunesse, mais au premier événement douteux elle montre le caractère de son âge.»--Napoléon sans doute avait raison, mais des hommes faits qui auraient compté si peu de temps de présence au drapeau, et qu'on eût, pour leur début, soumis à de pareilles épreuves, ne les auraient pas beaucoup mieux supportées. Ils auraient seulement fourni moins de malades aux hôpitaux.
De même qu'il demandait des hommes et non des enfants, Napoléon demandait des impôts, c'est-à-dire de l'argent, et ne voulait plus de papier bien ou mal hypothéqué sur les domaines de l'État. Il exigeait 500 millions, au moyen de centimes de guerre ajoutés à tous les impôts directs et indirects. Les choses arrivées au point où elles étaient, il n'y avait certainement pas mieux à faire que ce qu'il proposait.
Départ de Murat; sa séparation affecte Napoléon qui n'espère plus le revoir. Aux impressions douloureuses du moment vint s'ajouter le départ de Murat. Napoléon, tout en blâmant la légèreté de son beau-frère, admirait sa bravoure héroïque, son coup d'œil sur le terrain, et de plus il était sensible à l'excellence de son cœur. Il savait ce qui s'était passé dans l'âme de Murat mieux que Murat lui-même; il savait tous les conflits auxquels le malheureux roi de Naples avait été en proie entre le désir de garder sa couronne et le désir d'être fidèle à son bienfaiteur. Murat alléguait pour partir la nécessité de défendre l'Italie menacée, l'espoir de fournir au prince Eugène trente mille Napolitains parfaitement organisés, l'utilité enfin de procurer aux armées française et italienne, en se mettant à leur tête, un chef bien autrement expérimenté que le prince Eugène. Napoléon admettait ces raisons, comme il admettait aussi que si la série des revers continuait, il se pourrait que Murat cédât à l'entraînement général, et imitât ces princes allemands nos alliés, qui pendant dix années gorgés par nous des richesses de l'Église allemande, prétendaient aujourd'hui qu'ils avaient été les victimes de la France. Mais Napoléon, malgré quelques illusions qu'il se faisait encore, malgré les derniers mensonges de ses flatteurs, sentait bien au fond de son cœur qu'il avait abusé et des choses et des hommes. Sachant se rendre justice, il la rendait aux autres, et entrevoyant la prochaine défection de Murat, il la lui pardonnait d'avance pour ainsi dire. En le quittant et en recevant ses protestations de fidélité comme très-sincères, il l'embrassa plusieurs fois avec une sorte de serrement de cœur. Il lui semblait en effet qu'il ne reverrait plus cet ancien compagnon d'armes d'Italie et d'Égypte! Hélas! si la prospérité aveugle, l'adversité au contraire procure en certains moments une étrange clairvoyance, et l'on dirait qu'alors, pour mettre le comble à la punition, la Providence rémunératrice lève tous les voiles de l'avenir! Napoléon quitta donc Murat comme s'il avait su qu'il ne devait plus le revoir. Murat partit regretté de toute l'armée, car dans cette campagne d'automne il s'était montré aussi habile que brave, et malgré les légèretés de détail qu'il commettait souvent, il avait rendu à nos armes d'immortels services.
Départ d'Erfurt. Napoléon apprend en quittant Erfurt la présence de l'armée bavaroise sur la route de Mayence. Il fallait décamper cependant, car de tous côtés les troupes des coalisés avançaient, et de plus on annonçait la présence d'un nouvel ennemi sur nos derrières, prêt à nous fermer le chemin de la France. Cet ennemi n'était autre que l'armée bavaroise, si longtemps notre compagne, et pressée de se faire pardonner sa longue alliance avec nous par une défection qui s'approchât le plus possible de celle de Bernadotte et des Saxons. Événements de Bavière. Napoléon venait d'apprendre non-seulement la défection de la Bavière qu'il avait connue sommairement en arrivant à Leipzig, mais la manière dont cette défection avait été amenée. Voici ce qui s'était passé à Munich, pendant cette seconde partie de la campagne de Saxe.
Comment avait été amenée la défection de cette cour alliée. Le roi, faible et assez attaché à Napoléon qui l'avait comblé de biens, secondé par un ministre spirituel et ambitieux qui avait cherché sa grandeur personnelle et celle de son pays dans l'alliance de la France, le roi était contrarié dans cette politique par sa femme, princesse vaine, entêtée, sœur de l'impératrice de Russie et de la reine déchue de Suède, ayant les passions de la feue reine de Prusse et quelque peu de sa beauté. Il était contrarié aussi par son fils, prince plus ami des arts que de la guerre, que Napoléon avait eu à son service et qu'il avait traité durement. La reine exerçait son opposition dans l'intérieur du palais. Le fils du roi, retiré à Inspruck, fomentait lui-même l'esprit insurrectionnel des Tyroliens contre la Bavière. Tant que la France avait été victorieuse, le roi avait souri des saillies aristocratiques de sa femme et de son fils, les laissant dire l'un et l'autre, et prenant ce que Napoléon lui donnait après chaque guerre, comme bon à prendre d'abord, et comme bon aussi à montrer, à titre de réponse, aux détracteurs de sa politique. Depuis Moscou, le doute élevé sur la puissance de Napoléon, le cri des populations, la nouvelle des pertes essuyées par les Bavarois, les suggestions de l'Autriche, la contagion de l'esprit germanique, avaient ébranlé le roi, que les victoires de Lutzen et de Bautzen avaient un moment raffermi. Mais la reprise des hostilités, le caractère tous les jours plus triste des événements, les pertes récentes du corps bavarois à la bataille de Dennewitz, mandées et exagérées à Munich, les efforts des trois cours d'Autriche, de Prusse et de Russie, avaient plus que jamais remis en question la fidélité de la Bavière à l'égard de la France. L'arrivée d'un nouveau personnage à Munich avait surtout contribué à rendre cette situation infiniment critique. Le général de Wrède, caractère bouillant et sans consistance, officier brave mais de peu de discernement, plein d'un amour-propre excessif, était revenu dans son pays profondément blessé des dédains du maréchal Saint-Cyr, sous lequel il avait servi pendant la campagne de la Dwina. Ayant apporté à Munich tous ses mécontentements et les ayant manifestés imprudemment, il s'était toutefois rapproché, comme son souverain, après Lutzen et Bautzen, et nous avait dévoilé lui-même le secret de la défection à demi consommée de la cour de Bavière, afin de rentrer en faveur auprès de Napoléon. M. d'Argenteau sentant le besoin de nous l'attacher, avait demandé pour lui le grand cordon de la Légion d'honneur, rendu vacant par la mort du respectable général Des Roys, et Napoléon, qui avait déjà donné au général de Wrède des titres et des richesses, n'avait pas cru devoir y ajouter cette dernière distinction. Conduite du général de Wrède. Le général de Wrède redevenu mécontent, était resté en Bavière, et avait acquis tout à coup une grande importance en obtenant le commandement de l'armée bavaroise placée sur l'Inn, en face de l'armée autrichienne du prince de Reuss. Si Augereau avec une vingtaine de mille hommes était venu le joindre sur l'Inn, on l'aurait maintenu, et M. d'Argenteau avait fort insisté pour qu'on prît cette précaution. Mais Napoléon avait eu besoin d'Augereau ailleurs, et les Bavarois n'étant ni soutenus ni contenus, avaient bientôt cédé au sentiment de tous les Allemands. Au lieu de tenir tête au prince de Reuss, le général de Wrède était entré en pourparlers avec lui. Les Autrichiens, au nom de la coalition, avaient promis au général de Wrède le commandement des deux armées bavaroise et autrichienne réunies sur l'Inn, et au roi la conservation de ses États, sauf un équivalent en population et en revenu pour les provinces qu'ils entendaient recouvrer, c'est-à-dire le Tyrol et les bords de l'Inn. M. de Mongelas lui-même, sentant qu'il ne pouvait se maintenir à son poste qu'en changeant bien vite de politique, avait accueilli les propositions des puissances coalisées, espérant que la Bavière conservant ses agrandissements, il conserverait sa situation. Seulement il avait changé, non comme change la force (ainsi qu'avait fait M. de Metternich), mais comme change la faiblesse, et il avait adhéré à la coalition sans même nous avertir. Il nous avait abandonnés en protestant toujours de sa fidélité. Le roi ayant contre lui sa femme, son fils, son peuple, son ministre, son général, n'était pas de caractère à résister à tant de contradicteurs, et quand on était venu lui dire que, sauf équivalent, il conserverait ses États, et surtout quand on avait ajouté que s'il refusait il fallait, comme en 1805, évacuer sa capitale devant l'armée autrichienne, pour aller se jeter dans les bras de Napoléon, non pas vainqueur mais vaincu, il n'avait plus hésité, et avait signé le 8 octobre un traité d'alliance offensive et défensive avec la coalition. Des transports de joie avaient éclaté à cette nouvelle dans toute la Bavière, et avaient confirmé sa résolution.
L'armée austro-bavaroise, forte de 60 mille hommes, vient se placer sur le Main pour couper la route de Mayence. Rien n'était plus amené par des causes irrésistibles qu'un pareil changement, mais la décence voulait au moins que la Bavière, que nous avions si richement dotée, en nous quittant pour sa sûreté, laissât à d'autres pour son honneur, le soin de nous détruire. Il n'en fut point ainsi, et le gouvernement bavarois, afin de s'assurer sa rentrée en grâce auprès des souverains coalisés, le général de Wrède afin de s'assurer le bâton de maréchal, mirent grande hâte à porter l'armée austro-bavaroise de l'Inn sur le haut Danube, du Danube sur le Main. Cette armée composée par moitié d'Autrichiens et de Bavarois, et forte de 60 mille hommes, avait marché avec une telle rapidité, qu'on la disait déjà rendue à Wurzbourg, et prête à couper aux environs de Francfort la route de Mayence.
À cette annonce Napoléon sourit de mépris, et du reste sentit l'erreur de sa politique à l'égard de l'Allemagne, politique qui, au lieu de se borner à un peu d'appui donné aux États secondaires, s'était étendue jusqu'à vouloir en faire des sujets de la France. Il se décida donc à quitter Erfurt pour prendre la route de Mayence. L'armée austro-bavaroise ne l'effrayait guère, mais ayant 200 mille hommes derrière lui, il devait compter les jours et les heures avec une extrême précision.
Distribution de l'armée française dans sa marche sur Mayence. Après trois jours passés à Erfurt, il partit pour Eisenach afin de franchir avant les coalisés les défilés de la forêt de Thuringe. Le général Sébastiani avec le 2e corps de cavalerie, le général Lefebvre-Desnoëttes avec la cavalerie légère de la garde et le 5e de cavalerie, formaient l'avant-garde, et couvraient les flancs de l'armée en battant la campagne à droite et à gauche. Les maréchaux Victor et Macdonald suivaient avec les débris des 2e et 11e corps; puis venait le maréchal Marmont qui réunissait sous ses ordres les débris des 6e, 5e et 3e corps, Durutte et Semelé qui conduisaient leurs divisions, uniques restes des 7e et 16e corps. Napoléon ayant sous la main la vieille garde, le 1er de cavalerie et la grosse cavalerie de la garde, formait le noyau principal de l'armée. Oudinot et Mortier avec les quatre divisions de la jeune garde, Bertrand avec le 4e corps, accru de la division Guilleminot, et le 4e de cavalerie, composaient l'arrière-garde. Le total de ces troupes ne montait pas à plus de 70 mille hommes ayant un fusil à l'épaule, tant la débandade s'était propagée de Leipzig à Erfurt. Venaient ensuite 30 à 40 mille hommes sans armes, toujours logés entre les corps organisés, les gênant dans le combat, dévorant leurs vivres au bivouac.
Mouvements des armées coalisées. Les armées coalisées, après deux ou trois jours passés à Leipzig, et employés soit à triompher, soit à se remettre d'une lutte si rude, avaient été distribuées d'une manière nouvelle, et s'étaient ensuite dirigées vers leur destination ultérieure. Le général Klenau avait été renvoyé sur Dresde avec son corps, pour tâcher d'amener la reddition de cette place et des troupes françaises qui l'occupaient. Le général Tauenzien, déjà détaché de l'armée du Nord, avait été chargé de poursuivre la reddition de Torgau et de Wittenberg, et le général Benningsen, avec l'armée dite de Pologne, avait été expédié sur Magdebourg et Hambourg pour opérer le blocus, et, s'il était possible, la conquête de ces places. L'armée du Nord avait été acheminée sur Cassel afin d'achever, si elle n'était consommée déjà, la destruction de la monarchie du roi Jérôme. Elle devait ensuite revenir vers la Westphalie, le Hanovre, la Hollande. Enfin Blucher et le prince de Schwarzenberg, avec 160 mille hommes environ, s'étaient mis à la poursuite de l'armée de Napoléon qu'ils serraient de près dans l'espérance de le placer entre deux feux, de Wrède devant l'attaquer en tête, tandis qu'ils l'attaqueraient en queue. Blucher, élevé par son roi à la dignité de maréchal, et ayant mérité plus qu'aucun autre les récompenses de la coalition, avait été dirigé sur Eisenach, pour de là se rendre non sur Francfort mais sur Wetzlar, afin d'empêcher que Napoléon, coupé de la route de Mayence, ne se rejetât sur celle de Coblentz. La grande armée de Bohême, divisée en deux, devait marcher partie par Eisenach, Fulde, Francfort, sur Mayence, partie par Gotha, Smalkalden, Schweinfurt, sur Wurzbourg. C'étaient les Autrichiens que le prince de Schwarzenberg, par un calcul facile à deviner, envoyait sur Francfort, tandis qu'il envoyait sur Wurzbourg les Russes et les Prussiens. Bien que l'empereur François, ainsi que son habile ministre, eussent sagement renoncé à la couronne impériale germanique, cependant ils voulaient en Allemagne la suprématie sous une forme quelconque, et leur présence à Francfort, ville de l'élection impériale, pouvait y faire éclater des manifestations utiles, dont ils se serviraient pour recouvrer quelque chose de leur ancienne domination, ou pour faire valoir au moins leur désintéressement.
La distribution des forces étant ainsi faite, chacun avait suivi l'armée française. En effet Sébastiani et Lefebvre-Desnoëttes avaient trouvé aux environs d'Eisenach quantité de Cosaques et de coureurs de toute espèce, tant à pied qu'à cheval, et les avaient dispersés, en les obligeant à se cacher dans la forêt de Thuringe. Les 26 et 27 octobre l'armée elle-même avait défilé sans grande difficulté, pourtant l'arrière-garde d'Oudinot et de Mortier, composée de la jeune garde, s'était vue assaillir par l'impétueux Blucher, à qui elle avait résisté énergiquement. On avait perdu de part et d'autre un millier d'hommes, mais l'ennemi avait ramassé de nombreux traînards que, dans ses bulletins beaucoup plus inexacts que les nôtres, il présentait comme des prisonniers recueillis sur le champ de bataille.