»M. le général Vandamme, l'Empereur ordonne que vous vous dirigiez sur Péterswalde avec tout votre corps d'armée, la division Corbineau, la 42e division, enfin avec la brigade du 2e corps que commande le général prince de Reuss: ce qui vous fera 18 bataillons d'augmentation. Pirna sera gardée par les troupes du duc de Trévise, qui arrive ce soir à Pirna. Le maréchal a aussi l'ordre de relever vos postes du camp de Lilienstein. Le général Baltus avec votre batterie de 12 et votre parc, arrive ce soir à Pirna, envoyez-le chercher. L'Empereur désire que vous réunissiez toutes les forces qu'il met à votre disposition, et qu'avec elles vous pénétriez en Bohême et culbutiez le prince de Wurtemberg s'il voulait s'y opposer. L'ennemi que nous avons battu paraît se diriger sur Annaberg. S. M. pense que vous pourriez arriver avant lui sur la communication de Tetschen, Aussig et Tœplitz, et par là prendre ses équipages, ses ambulances, ses bagages, et enfin tout ce qui marche derrière une armée. L'Empereur ordonne qu'on lève le pont de bateaux devant Pirna, afin de pouvoir en jeter un à Tetschen.»
[14]: Quand il voulait se rendre bien compte de ses idées, Napoléon les mettait sur le papier, sachant, comme tous les hommes qui ont beaucoup pensé, que rédiger ses idées c'est les approfondir davantage. Il avait donc dicté son projet dans une note admirable, intitulée: Note sur la situation générale de mes affaires le 30 août, assez semblable à celles qu'il écrivit à Moscou en octobre 1812, et révélant sa pensée tout entière au moment où Vandamme était à Kulm. On voit dans cette note la vraie cause de la négligence qui amena le malheur de Vandamme, surtout en la rapprochant des ordres donnés le même jour à Murat et à Mortier, et on sent combien est ridicule la fable de cette indisposition que certains narrateurs ont inventée, et qu'ont accueillie avec empressement ceux qui ont le goût de croire qu'en histoire les plus grands événements viennent des plus petites causes, goût singulier et qui atteste une médiocre portée d'esprit. Tant pis, en effet, pour ceux qui croient plus volontiers aux petites causes qu'aux grandes!
[15]: L'historien russe Danilewski a voulu attribuer à l'empereur Alexandre l'honneur d'une combinaison profonde, consistant à faire descendre Kleist sur les derrières de Vandamme; mais M. de Wolzogen, dans ses Mémoires aussi instructifs que spirituels, a complétement démenti cette assertion, et il était mieux que personne autorisé à le faire, puisqu'il était présent lorsque l'ordre que nous mentionnons fut donné à M. de Schœler. Cet ordre se trouve donc réduit aux proportions et au sens que nous lui prêtons ici.
[16]: Quoique je n'aie pas le goût d'adopter les jugements malveillants que les contemporains portent les uns sur les autres, et que je me défie en particulier de ceux du duc de Raguse, ordinairement légers et rigoureux, il est impossible, quand on a bien étudié les faits, lu les ordres et les correspondances, de ne pas reconnaître que le jugement qu'il exprime en cette occasion sur la conduite du maréchal Saint-Cyr est à peu près juste. C'est avec grand chagrin qu'on trouve en faute un homme aussi distingué que le maréchal Saint-Cyr, mais on doit la vérité à tout le monde, et il faut savoir se résigner à la dire sur ce maréchal, lorsque dans cette histoire il faut la dire sur des hommes tels que Moreau, Masséna et Napoléon.
Le maréchal Marmont n'est pas le seul à juger comme il l'a fait la conduite du maréchal Saint-Cyr en cette circonstance. Dans une relation encore manuscrite, digne de celle qu'il a écrite sur 1812, M. le général de Fezensac a porté en termes très-modérés, mais très-positifs, le même jugement que le maréchal Marmont sur le rôle qu'ont joué les divers acteurs de l'événement de Kulm. Effectivement les faits sont tellement frappants, qu'il est impossible de les interpréter de deux manières. Le général Vandamme ne périt pas pour être allé trop loin, car, ainsi que nous l'avons dit, il avait ordre d'aller à Tœplitz, et il s'arrêta à Kulm. À Kulm, avec 52 bataillons, il était invincible, et il le serait resté si trente mille Prussiens n'étaient tombés sur ses derrières. Qui était chargé de suivre ces Prussiens? Non pas Mortier, qui était à gauche à Pirna, et avait ordre d'y rester; non pas Marmont, qui était à droite sur la route d'Altenberg, et avait ordre de s'y tenir; mais le maréchal Saint-Cyr, qui était entre deux, avec mission de poursuivre l'ennemi sans relâche et dans toutes les directions, comme le lui prescrivaient les instructions réitérées de Napoléon. Or, le 28 il s'arrêta à Maxen, ce qui à la rigueur pouvait se concevoir. Mais le 29 il employa la journée à faire une lieue et demie, et envoya chercher l'ordre de savoir s'il suivrait Marmont qu'il venait de rencontrer sur sa droite. En admettant qu'il eût besoin de cet éclaircissement, le premier devoir était en attendant de ne pas perdre la piste de l'ennemi, et de ne pas lui laisser la liberté dont il usa si fatalement pour accabler Vandamme. Le lendemain, quand l'ordre, dicté par le plus simple bon sens, de tâcher de se lier à Vandamme plutôt que de suivre Marmont, quand cet ordre arrivait il n'était plus temps, et Vandamme était détruit. Le maréchal Saint-Cyr, sans la mauvaise volonté dont on l'a accusé à d'autres époques envers ses voisins, fut par la seule suspension de sa marche le 29, l'auteur involontaire assurément, mais bien visible, du désastre de Vandamme. Même en faisant demander un éclaircissement à l'état-major général, il aurait dû ne pas s'arrêter, et il devait bien, avec son rare esprit et sa grande expérience, se dire que pendant qu'il envoyait chercher un ordre l'ennemi se sauverait; et encore si l'ennemi n'avait fait que se sauver, ce n'eût été qu'un faible mal, mais en se sauvant il détruisit Vandamme et le destin de la campagne. C'est avec un grand regret qu'on trouve en faute un aussi noble personnage historique que le maréchal Saint-Cyr, mais l'histoire ne doit être une flatterie ni pour les vivants ni pour les morts. Elle n'est tenue que d'être vraie, de l'être sans malveillance comme sans faiblesse.
Nous plaçons ici quelques lettres extraites de la correspondance de Napoléon et du major général Berthier.
L'Empereur au major général.
«Dresde, le 27 août 1813, à sept heures et demie du soir.
»..... Envoyez reconnaître positivement la situation du maréchal Saint-Cyr. Témoignez-lui mon mécontentement de ce que je n'ai pas eu de ses nouvelles pendant toute la matinée: il aurait dû m'envoyer un officier toutes les heures pour me rendre compte de ce qui se passait.»
Au major général.