»Monsieur le maréchal,

»Je reçois votre lettre datée de Reinhards-Grimme, par laquelle vous me faites connaître que vous vous trouvez derrière le 6e corps. L'intention de Sa Majesté est que, dans cet état de choses, vous appuyiez le 6e corps; mais il serait préférable que vous pussiez trouver un chemin sur la gauche, entre le duc de Raguse et le corps du général Vandamme, qui a obtenu de grands succès sur l'ennemi et lui a fait 2 mille prisonniers.»

[17]: La note où ce plan est exposé et discuté, les ordres en conséquence de la note, existent à la secrétairerie d'État, et c'est d'après ces documents irréfragables que nous écrivons ce récit.

[18]: On a prêté sur cette époque à Napoléon, faute de connaître sa correspondance et celle de ses lieutenants, les projets les plus chimériques et les moins raisonnables. Mais grâce à la possession et à l'étude approfondie de cette correspondance, nous ne lui attribuons aucun projet, aucun calcul, qui ne soient certains et constatés par preuves authentiques.

[19]: Nous honorons fort dans le maréchal Saint-Cyr, outre beaucoup d'esprit, une grande indépendance de caractère, nous regrettons seulement qu'elle ait été gâtée par un penchant excessif à la contradiction, qui lui a fait commettre plus d'une faute dans sa carrière d'ailleurs si glorieuse. Mais nous allons citer une étrange preuve de ce penchant, à l'occasion même des journées dont on vient de lire le récit. Certes il est difficile de voir des journées sinon plus heureusement employées, du moins plus activement, car Napoléon partit le 3 au soir de Dresde, dormit trois ou quatre heures à Harta, arriva le 4 au matin à Bautzen, y passa la journée du 4 pour assister à la poursuite de l'ennemi, poussa pendant la journée du 5 jusqu'à Gorlitz pour s'assurer de ses propres yeux si les Prussiens voulaient tenir, revint le soir même à Bautzen sur le bruit d'une nouvelle apparition de l'armée de Bohême, y arriva à deux heures du matin le 6, expédia le 6 tous ses ordres, vint le même jour coucher à Dresde où il fut rendu dans la nuit, et le 7 au matin se transporta auprès du maréchal Saint-Cyr pour avoir la conférence que nous venons de rapporter. Marchant pendant les nuits, passant les journées ou à cheval ou dans son cabinet pour donner des directions à une multitude de corps dont il recevait à chaque instant des nouvelles, Napoléon déployait dans ces circonstances l'activité d'un jeune homme. Voici pourtant les propres paroles du maréchal Saint-Cyr dans ses Mémoires, tome IV, page 136... «Il lui restait (après la retraite de Blucher) la faculté de marcher sur Schwarzenberg, qui s'avançait par la rive droite sur Rumburg, et de la marche duquel je présume qu'il était instruit, comme il le fut par le 14e corps dans les journées du 3, du 4, de celle de l'armée russe. Néanmoins, après la retraite de Blucher, il resta le 5, le 6 et le 7 dans une indécision complète; le 7, il fit écrire par le major général au maréchal Gouvion Saint-Cyr une espèce de lettre de reproches...» Sans chercher dans cette dernière phrase le secret du jugement porté par le maréchal Saint-Cyr, on peut voir par l'exposé que nous avons fait à quel point est fondée l'assertion de ce maréchal. Napoléon marcha le 5 sur Blucher, revint le 6 rappelé par le maréchal Saint-Cyr lui-même, n'employa que quelques heures à s'assurer si cet appel était fondé, heures qu'il ne perdit pas puisqu'il ne cessa de donner des ordres, et consacra le 7 à se transporter auprès du maréchal. Il ne perdit donc pas les 5, 6 et 7 en irrésolutions. La supposition que Napoléon devait être instruit du prétendu mouvement de l'armée autrichienne sur Rumburg, c'est-à-dire sur la rive droite de l'Elbe, est tout aussi fausse, car d'une part l'armée autrichienne n'exécuta point le mouvement dont il s'agit, et ne revint pas en arrière au delà de Tetschen, d'autre part Napoléon aurait pu ne pas connaître ce mouvement si en effet il avait eu lieu, car le rideau des montagnes et la mauvaise volonté des Allemands nous condamnaient à tout ignorer, à ce point que le 7 Napoléon et le maréchal Saint-Cyr étant réunis à Mugeln en arrière de Pirna, ne savaient pas s'ils avaient devant eux les Autrichiens, les Russes et les Prussiens, ou seulement les Russes et les Prussiens. Tout est donc inexact, jugements et assertions, dans le passage que nous venons de citer, et nous faisons cette remarque non point en flatteur de Napoléon, rôle que nous laissons à d'autres, ni en détracteur du maréchal Saint-Cyr, dont au contraire nous aimons fort l'esprit et l'indépendance, mais en historien préoccupé des difficultés de l'histoire. Certes, il semble qu'un témoin de ce mérite, placé si près des événements, ayant passé à côté de Napoléon une partie des journées pendant lesquelles il prétend que Napoléon ne fit rien, aurait dû savoir la vérité, et pourtant on voit comment, pour n'avoir pas lu ce que Napoléon écrivit pendant ces journées, il a été exposé à prononcer de faux jugements. C'est une nouvelle preuve qu'il ne faut pas se hasarder à juger les hommes qui ont figuré dans les grands événements sans avoir connu leurs ordres, leurs correspondances surtout qui contiennent leurs vrais motifs. Et quand on voit un personnage comme le maréchal Saint-Cyr, qui avait commandé des armées, qui savait par expérience quelles sottes déterminations les gens mal informés prêtent souvent à ceux qui commandent, quand un tel personnage commet de telles erreurs, on se dit qu'il ne faut prononcer que sur pièces authentiques, et après avoir vu et compulsé toutes celles qui existent, et qu'on peut se procurer. Quant à nous, c'est ce que nous avons fait avec une attention scrupuleuse, ne nous permettant d'affirmer que sur données certaines, contrôlées les unes par les autres, ne cherchant à exalter ou dénigrer ni ceux-ci ni ceux-là, n'étant ni le flatteur ni le détracteur de Napoléon, devenu pour nous un personnage purement idéal, ne cherchant que la vérité, la cherchant avec passion, et la disant au profit de Napoléon quand elle lui est favorable, à son détriment quand elle le condamne. Le vrai, voilà le but, le devoir, le bonheur même d'un historien véritable. Quand on sait apprécier la vérité, quand on sait combien elle est belle, commode même, car seule elle explique tout, quand on le sait, on ne veut, on ne cherche, on n'aime, on ne présente qu'elle, ou du moins ce qu'on prend pour elle.

[20]: Voici cette lettre curieuse, qui peint la situation mieux que tout ce qu'on pourrait dire:

Le prince de la Moskowa au major général.

«Wurtzen, 10 septembre 1813.

»C'est un devoir pour moi de déclarer à V. A. S. qu'il est impossible de tirer un bon parti des 4e, 7e et 12e corps d'armée dans l'état actuel de leur organisation. Ces corps sont réunis par le droit, mais ils ne le sont pas par le fait: chacun des généraux en chef fait à peu près ce qu'il juge convenable pour sa propre sûreté; les choses en sont au point qu'il m'est très-difficile d'obtenir une situation. Le moral des généraux et en général des officiers est singulièrement ébranlé: commander ainsi n'est commander qu'à demi, et j'aimerais mieux être grenadier. Je vous prie, monseigneur, d'obtenir de l'Empereur ou que je sois seul général en chef, ayant seulement sous mes ordres des généraux de division d'aile, ou que Sa Majesté veuille bien me retirer de cet enfer. Je n'ai pas besoin, je pense, de parler de mon dévouement, je suis prêt à verser tout mon sang, mais je désire que ce soit utilement.--Dans l'état actuel, la présence de l'Empereur pourrait seule rétablir l'ensemble, parce que toutes les volontés cèdent à son génie, et que les petites vanités disparaissent devant la majesté du trône.

»V. A. S. doit être aussi instruite que les troupes étrangères de toutes nations manifestent le plus mauvais esprit, et qu'il est douteux si la cavalerie que j'ai avec moi n'est pas plus nuisible qu'utile.»