[21]: Ici encore, toujours appliqué que nous sommes à rechercher la vérité rigoureuse, nous relèverons un passage des Mémoires du maréchal Saint-Cyr, qui, retraçant à sa manière les faits que nous venons de rapporter (tome IV de ses Mémoires, page 157 et suivantes), raconte avec étonnement et humeur le brusque changement de détermination de Napoléon, déplore de n'avoir plus retrouvé en lui ce jour-là le grand homme que le Saint-Bernard n'avait pu jadis ni intimider ni arrêter. S'il était vrai, ce qui n'est pas, que dans ces dernières campagnes on eût à regretter le grand homme de Rivoli et de Marengo, ce ne serait pas cette fois. D'abord il y a des faits que le maréchal Saint-Cyr a exagérés, il y en a d'autres qu'il a ignorés. Il prétend que le passage du Geyersberg était facile à rendre praticable; or, une lettre de Napoléon à M. de Bassano, laquelle, par un hasard heureux pour l'histoire, rend compte de cette circonstance, dit positivement qu'il avait été impossible de frayer la route, et certes Napoléon y avait un tel intérêt, et il en avait de plus un tel désir, que si on l'avait pu (bien entendu dans le nombre d'heures nécessaire) il n'aurait pas manqué de le tenter. Le maréchal appuie encore beaucoup sur la faute de n'avoir pas profité de l'absence des Autrichiens pour accabler Kleist et Wittgenstein: or, cette absence par lui soupçonnée, mais tout à fait inconnue alors, et peu présumable, n'est devenue une certitude que depuis beaucoup de publications historiques, et le jugement du maréchal n'est plus dès lors qu'un jugement porté après coup, et reposant sur des données qui sont inexactes en se référant aux circonstances du moment. Enfin le maréchal ignorait tout ce que Napoléon venait d'apprendre, et ne lui avait pas dit, de la situation de Macdonald, de celle de Ney, et de l'apparition des partisans en Saxe, apparition inquiétante et qui pouvait être interprétée de bien des manières. Le maréchal a donc porté un jugement erroné, faute de connaître tous les faits ou de vouloir les interpréter équitablement, et cette divergence d'opinion, entre deux hommes présents à la même heure sur les mêmes lieux, tous deux fort compétents, est une nouvelle preuve de la difficulté de bien juger les événements de cette nature, par conséquent d'écrire l'histoire en toute vérité.

[22]: M. de Muffling, dans ses intéressants Mémoires, s'applaudit fort de cette feinte, et croit que c'est avec l'heureuse idée de cette lettre qu'on endormit la vigilance de Napoléon. Il est dans l'erreur, et la correspondance militaire prouve que si Napoléon fut trompé, dans la mesure d'ailleurs très-restreinte où il le fut, c'est par la présence des trois corps de l'armée de Silésie, qui le 22 et le 23 n'avaient pas quitté encore leur position. C'est une nouvelle preuve de ce qu'il y a de hasards à la guerre, puisqu'un acte de haute prévoyance de la part de Napoléon amena, comme on le verra bientôt, le résultat qu'aurait pu avoir l'imprévoyance elle-même. Ce n'est pas un motif d'estimer et de pratiquer moins la vigilance, mais c'en est un, tout en redoublant de soins et de zèle, de se dire qu'il y a toujours une Providence supérieure qui déjoue parfois les calculs les plus profonds, et de chercher même dans des raisons plus hautes, dans la justice ou l'injustice de la cause qu'on défend, le secret de l'insuccès du génie, à l'instant même où il déploie ses plus grandes facultés.

[23]: Dans un atlas dressé pour l'intelligence de ses campagnes, et accompagné de légendes historiques détaillées, le prince de Suède a dit que le 7 octobre il avait provoqué une entrevue avec le général Blucher, et qu'au premier aspect de la distribution des corps sur la carte il avait aperçu le danger que courait le général Blucher, et qu'il lui avait donné le conseil de passer la Mulde pour se joindre à lui, conseil qui avait sauvé la coalition. Depuis cette publication, M. de Muffling, dans d'intéressants mémoires, empreints d'un caractère véridique quoique respirant les passions du temps, a fourni le moyen de compléter et de rectifier les assertions du prince de Suède. Dans l'entrevue du 7 on ignorait le départ de Napoléon qui ne quitta Dresde que le 7, et par conséquent le danger de Blucher. Ce jour-là, 7 octobre, il ne fut question que de se porter sur Leipzig. C'est seulement le 9 qu'on sut l'arrivée de Napoléon avec ses réserves, et le 9 Blucher envoya un officier de confiance pour se concerter avec le prince de Suède. Cet officier trouva le prince fort ému de l'approche de Napoléon, et voulant repasser l'Elbe immédiatement si l'armée de Silésie ne venait pas le rejoindre derrière la Mulde, pour aller ensuite s'abriter derrière la Saale. Blucher y consentit, car il ne pouvait pas y avoir deux avis à cet égard, même pour un sous-officier de quelque bon sens, et il se mit en marche sur-le-champ afin de franchir la Mulde. Il n'y eut donc lieu à aucune contestation, ni à aucun avis capable de sauver la coalition. Les jours suivants, à la vérité, il y eut des divergences, et il ressort du récit de M. de Muffling, que les avis décisifs pour le triomphe de la coalition ne furent point suggérés par le prince de Suède, et qu'il fallut au contraire pour les lui faire adopter de grands efforts de la part du général Blucher et du ministre d'Angleterre.

[24]: On a beaucoup parlé de ce projet sans le connaître, et on l'a rendu presque ridicule par toutes les suppositions très-hasardées qu'on a faites, faute de savoir la vraie pensée de Napoléon. Nous pouvons, grâce à sa correspondance, mise en rapport avec la correspondance des généraux sous ses ordres, rétablir sa pensée véritable, jour par jour, heure par heure, et on verra qu'à la veille du plus grand des malheurs, nous ajouterons du plus motivé par ses fautes politiques, son génie militaire se déploya avec autant de force et de grandeur que jamais.

[25]: Les tristes flatteurs qui pendant son règne ont contribué à perdre Napoléon, et qui depuis sa chute ont plus d'une fois compromis sa mémoire, ont attribué à la défection de la Bavière tous les désastres qui ont signalé la fin de la campagne de 1813. C'est parce que Napoléon est revenu sur Leipzig, disent-ils, au lieu de descendre sur Magdebourg et Hambourg, pour prendre position sur le bas Elbe, qu'il a succombé. Ils prouvent en disant cela qu'ils n'ont ni connu la partie la plus importante des documents de cette époque, ni même interprété selon leur vrai sens ceux de ces documents qu'ils avaient sous les yeux. Ce n'est pas à cause de la défection de la Bavière que Napoléon est revenu de Düben sur Leipzig, car c'eût été un bien faible motif pour un capitaine tel que lui. Il est revenu, comme nous l'avons raconté, pour rester toujours interposé entre l'armée de Bohême et les armées de Silésie et du Nord, et il ne le pouvait qu'en se portant sur Leipzig avant que Blucher eût le temps d'y arriver. Il y a, indépendamment de ces raisons qui sont de simple bon sens, des raisons de fait invincibles dans les lettres mêmes de Napoléon. C'est le 12 au matin qu'il changea de détermination et renonça au mouvement sur Berlin pour le mouvement sur Leipzig; or, le 13 il ne connaissait pas encore la défection de la Bavière, car racontant à M. de Bassano, qui était à Eilenbourg, l'arrestation du secrétaire de M. Pozzo di Borgo, et sa conversation avec ce secrétaire, il dit que les coalisés comptaient beaucoup sur la Bavière, sans être certains cependant d'avoir terminé avec elle. Le 13 Napoléon ne savait donc pas encore ce qui en était de la Bavière, et c'est le 12 que ses ordres de marcher sur Leipzig avaient été donnés. Enfin il est constaté par la correspondance diplomatique de M. Mercy d'Argenteau que ce ministre ne connut que le 9 octobre le traité signé à Munich le 8, que ses dépêches annonçant cette nouvelle furent interceptées et ne parvinrent point à Napoléon. Dans l'état des communications, ces dépêches obligées d'aller jusqu'à Francfort ou Mayence pour prendre la route de la grande armée, ne seraient certainement pas arrivées avant le 12 à Düben, quand même elles n'auraient pas été interceptées. Voilà des faits positifs et incontestables. Le 14 on n'avait à Leipzig que des bruits vagues, venant des coalisés qui savaient ce qui s'était passé entre eux et la Bavière, et qui l'ébruitaient par la joie qu'ils en éprouvaient. Napoléon n'avait donc pu se porter sur Leipzig à cause de la défection de la Bavière, puisqu'il l'ignorait. On s'est fondé pour répandre cette fausseté sur une assertion du Moniteur de cette époque, qui prétend que la défection de la Bavière avait contraint Napoléon de revenir sur Leipzig. On vient de voir par les preuves matérielles que nous avons rapportées, que l'assertion est radicalement fausse. Mais voici le motif de Napoléon pour dissimuler la vérité en cette circonstance. Cherchant pour le public une explication palpable de la manœuvre qui l'avait ramené sur Leipzig, et dont le résultat avait été si désastreux, il imagina cette raison de la défection de la Bavière, qui était frappante pour les ignorants, et qui lui servait à masquer ce qu'on pouvait croire une faute, comme pour 1812 il avait imaginé de dire que le froid était cause de nos malheurs, et pour Kulm que Vandamme avait manqué à ses instructions. Mais Napoléon, en se justifiant ainsi devant les ignorants, se calomniait devant les gens instruits. Si en effet il eût été certain que la route de Mayence allait se fermer par la défection de la Bavière, c'eût été une raison de plus de descendre sur Magdebourg et Hambourg, au lieu de remonter sur Leipzig, puisqu'il se serait assuré ainsi la route bien meilleure et encore libre de Wesel. Mais Napoléon désespérant de faire comprendre à la masse du public comment il avait été forcé à la suite des plus savantes manœuvres de revenir sur Leipzig, adopta une assertion spécieuse, facile à saisir par tout le monde, et la donna dans les nouvelles officielles, aux dépens de la vérité et de sa propre gloire. Heureusement la vérité triomphe toujours avec le temps, car il y a tôt ou tard des gens qui l'aiment et savent la trouver, et tantôt elle condamne, tantôt même elle justifie ceux qui ont eu la maladresse de la cacher. Souvent en effet elle vaut mieux pour eux que les mensonges qu'ils ont inventés pour se justifier.

[26]: Je n'ai pas besoin de répéter, après l'avoir dit tant de fois, que je ne rapporte les entretiens de Napoléon que lorsque j'ai la preuve authentique de leur parfaite exactitude, et je ne reproduis celui-ci que parce qu'il me semble avoir une singulière signification à la veille de la bataille de Leipzig. Il prouve que déjà une tristesse confuse se faisait jour dans l'âme de Napoléon. Cet entretien eut un témoin, M. Jouanne, l'un des secrétaires de confiance de Napoléon, homme respectable et digne de toute créance, qui se trouvant là pour écrire divers ordres sous la dictée de Napoléon, entendit l'entretien que nous venons de rapporter et en consigna sur-le-champ le souvenir par écrit. C'est sur ce document conservé par M. Jouanne que j'ai retracé cette conversation, en résumant les choses, et en leur donnant seulement la forme du style historique, qui n'admet pas toutes les familiarités du langage, et qui n'a pas besoin pour être vrai de rapporter jusqu'à des locutions soldatesques, que les mémoires particuliers peuvent seuls se permettre de reproduire.

[27]: Quelques écrivains qui admettraient que nos généraux ont été lâches ou traîtres, et que nos soldats se sont mal conduits, plutôt que d'attribuer une faute à Napoléon, s'en sont pris à tout le monde, sauf à lui, du résultat de cette journée du 16. D'abord, à les entendre, Murat à Leipzig trahissait déjà, et c'est par ce motif qu'il exécuta mal la grande charge de cavalerie ordonnée par Napoléon. Or le pauvre Murat fort agité, il est vrai, pendant tout l'hiver, et un moment prêt à suivre les impulsions de l'Autriche, était revenu tout entier à Napoléon dès qu'il s'était trouvé auprès de lui, et était incapable d'ailleurs d'une trahison sur le champ de bataille. Au surplus le neveu de lord Cathcart, témoin oculaire de la charge de Murat, et appréciant les lieux mieux qu'on ne le pouvait faire de notre côté, a expliqué dans ses Mémoires, publiés depuis, la cause qui fit échouer cette charge. Cette cause n'était autre que la forme du sol le long du village de Gülden-Gossa, village qu'il suffit de voir pour comprendre comment notre cavalerie dut y être arrêtée. Après Murat, ce sont deux autres lieutenants de Napoléon, c'est-à-dire Marmont et Ney, qu'on a voulu incriminer. Marmont, à ce qu'on prétend, aurait dû repasser la Partha, et Ney ne pas laisser Bertrand inutile dans Leipzig. Or, Bertrand fut laissé dans Leipzig par ordre de Napoléon, et Marmont, quand il voulut se retirer derrière la Partha, ne le pouvait plus, ayant déjà l'ennemi sur les bras, et n'ayant qu'un seul pont pour défiler. C'est Napoléon qui avait mis Marmont entre Breitenfeld et Lindenthal, dans la supposition que Blucher était encore loin. S'il avait pu le savoir si rapproché, il aurait dès la veille placé Marmont sur la Partha même, et de la sorte la concentration eût été suffisante et faite à temps. Il est vrai que dans ce cas la route de Düben aurait pu être fermée au reste du corps de Souham et à celui de Reynier; mais alors, si par cette considération il n'y a rien à reprocher à Napoléon, il n'y a pas davantage de reproche à faire à Marmont pour être demeuré au delà de la Partha, où il n'était d'ailleurs que par ordre supérieur. Quant à nous, nous ne cherchons que la vérité, et Napoléon, dans cette campagne, reste si grand homme de guerre, même après d'affreux malheurs, que nous ne comprenons pas comment on consent à faire passer nos généraux pour incapables ou pour traîtres, plutôt que de lui reconnaître une faute. Nous ne voyons pas ce que la France y peut gagner en force dans le monde, le monde sachant bien que Napoléon est mort et ne renaîtra point. Il y a quelque chose qui ne meurt pas et ne doit pas mourir: c'est la France! Sa gloire importe plus que celle même de Napoléon. Voilà ce que devraient se dire ceux qui cherchent à établir son infaillibilité, quand il n'y aurait pas pour eux comme pour nous une raison supérieure même à toutes les considérations patriotiques, celle de la vérité, qu'avant tout il faut chercher et produire au jour.

[28]: M. Fain, qui cependant était au quartier général, a prétendu que ce fut le 16 au soir que Napoléon appela M. de Merveldt, et lui rendit sa liberté. Beaucoup d'autres écrivains ont reproduit la même erreur, parce qu'elle fournit une explication et une excuse toute naturelle pour la perte de la journée du 17. Napoléon dans ce cas aurait attendu pendant toute la journée du 17 une réponse à ses propositions. Or, la publication de la conversation de M. de Merveldt, due au comte de Westmoreland, récemment encore ambassadeur à Vienne, et alors employé dans la légation britannique auprès des coalisés, permet de redresser cette erreur. M. de Merveldt, dans la pièce publiée, donne l'heure et le jour, et place son entrevue au 17 à deux heures de l'après-midi. Comme on ne peut prétendre qu'il eût intérêt à altérer une pareille circonstance, la supposition de ceux qui placent cette conversation dans la soirée du 16, tombe avec toutes les conséquences qu'ils prétendent en tirer.

[29]: Les écrivains décidés à ne voir dans les revers de Napoléon d'autre cause que la trahison de ses alliés ou la faiblesse de ses lieutenants, comme si la trahison des alliés, la faiblesse des lieutenants ne provenaient pas elles-mêmes de fautes graves, ces écrivains ont prétendu que les généraux de la coalition ne voulaient pas attaquer le 17 ni le 18, mais qu'ils s'y décidèrent dans la nuit du 18, en apprenant la trahison projetée des Saxons. Dès lors Napoléon aurait encore calculé ici avec une justesse infaillible. En restant en effet un jour de plus en position il se serait retiré sain et sauf avec l'attitude d'un vainqueur, et ce n'est que la trahison des Saxons qui aurait empêché ce calcul de se vérifier. Cette nouvelle supposition est aussi peu fondée que toutes celles du même genre. MM. de Wolzogen, Cathcart, présents aux quartiers généraux des coalisés, nous ont révélé le détail des délibérations de ces quartiers généraux, et on sait aujourd'hui que la résolution était d'attaquer le 17 même, et que l'arrivée de nouveaux renforts fit seule remettre au 18. De plus, la défection des Saxons, si elle était connue d'avance, ne l'était qu'au quartier général de Bernadotte, où des Saxons réfugiés auprès de lui l'avaient préparée; mais elle était tout à fait ignorée au quartier général des trois souverains. Ces inventions, qui ont pour but de prouver non pas le génie prodigieux de Napoléon, qu'on ne peut mettre en question, mais son infaillibilité, sont donc contraires à la vérité, et dénuées de tout fondement.

[30]: Nous citons le passage suivant de M. de Wolzogen qui peint ce qui se passait aux états-majors de Blucher et de Bernadotte. Les récits de M. de Muffling, témoin oculaire, sont encore plus frappants et plus amers.