«Le prince Guillaume, frère du roi de Prusse, avait déjà auparavant décidé le prince qui hésitait, à prendre une part sérieuse à la bataille, et avait amicalement éveillé son attention sur ce point, que l'opinion des troupes prussiennes et russes qui se trouvaient dans son armée lui était très-défavorable, et qu'elles allaient même jusqu'à douter de son courage personnel et de sa loyale volonté d'agir efficacement dans l'intérêt de la cause commune des alliés. Cette confidence, ainsi que les observations du général Adlerkreutz, chef de son état-major général, que les Suédois, loin de rester en arrière, désiraient au contraire soutenir leur ancienne renommée sur le champ de bataille où Gustave-Adolphe avait combattu si glorieusement, passent pour avoir exercé une influence décisive sur la résolution de Charles-Jean.»

[31]: Nous avons l'exposé bref mais formel de ces intentions dans une lettre du maréchal Ney au général Reynier, datée de 5 heures du matin, et dans laquelle le maréchal dit ce que Napoléon est venu faire et ordonner auprès de lui, c'est-à-dire à Reudnitz, où il avait son quartier général.

[32]: Il n'est aucune circonstance de cette campagne qui ait donné lieu à plus de controverses que celle de l'existence d'un seul pont pour opérer la retraite de Leipzig. Les écrivains dont le thème ordinaire est que Napoléon en sa vie n'a commis ni une faute ni une omission, prétendent que Napoléon prescrivit à Berthier de jeter plusieurs ponts soit au-dessus, soit au-dessous de celui de Lindenau, et que Berthier n'exécuta pas cet ordre si important, lui qui ne négligeait pas les ordres les plus accessoires. Cette nouvelle assertion, tout invraisemblable qu'elle soit, pourrait être admise, en supposant que Berthier fatigué, affecté, malade (ce qu'il était alors), aurait oublié les prescriptions de Napoléon. Mais par malheur pour cette hypothèse, il y a l'assertion du colonel Montfort, qui depuis l'événement a déclaré qu'il avait adressé à Berthier les plus vives instances pour être autorisé à jeter des ponts secondaires, ce qui aurait dû suffire pour rafraîchir la mémoire du major général s'il en avait eu besoin. Il est vrai qu'on pourrait accuser le colonel Montfort, mis plus tard en jugement pour cette affaire, d'avoir imaginé cette assertion afin de s'excuser. Mais outre la bonne foi du colonel, qui ne saurait être mise en doute quand on l'a connu, j'ai de cette assertion et de son exactitude une autre preuve. Le jour même du passage si embarrassé du pont de Lindenau, c'est-à-dire le 19, le colonel Montfort au milieu de la foule qui se pressait sur le pont, s'entretenant avec le colonel du génie Lamare, lui dit avec chagrin qu'il avait la veille adressé les plus vives instances à Berthier pour être autorisé à jeter d'autres ponts, et que Berthier lui avait répondu qu'il fallait attendre les ordres de l'Empereur. Ainsi au moment même, le colonel Montfort n'ayant pas encore à se justifier devant un conseil de guerre, et avant d'avoir pu y penser, produisait le fait avec une sincérité et une spontanéité évidentes. Le fait ne peut donc pas être contesté. Or, comment admettre alors que Berthier ayant des ordres de Napoléon ne les eût pas exécutés? Ici l'invraisemblance est frappante, car il eût fallu que Berthier fût ou stupide ou traître. Or, ce vieux compagnon de Napoléon, quoique fatigué, était aussi dévoué qu'habile. Il n'y a donc qu'une supposition possible, c'est que Napoléon, ou n'y ayant pas pensé, ou, ce qui est plus probable, voulant faire une retraite pour ainsi dire à volonté, sans presser le pas, crut le pont de Lindenau suffisant. Probablement aussi il ne voulait pas que des préparatifs indiquant une retraite précipitée affectassent le moral des soldats. Quoi qu'il en soit, c'est la seule explication qui n'offense pas le bon sens. Il est vrai que dans ce cas il faudrait admettre que Napoléon a commis une erreur. Mais quant à nous, tout en le regardant comme un des plus grands génies de l'humanité, nous demandons, non pas à ses admirateurs, car nous sommes du nombre, mais à ses adorateurs, ce que nous ne sommes pas, la permission de croire qu'en sa vie il lui est arrivé de se tromper.

[33]: Expression du maréchal Gérard, de la bouche duquel je l'ai autrefois recueillie.

[34]: Nous parlons d'après les rapports des maréchaux envoyés sur le Rhin pour y commander.

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