«Mon pays, nous ne sommes pas venus pour cela; tout au contraire, nous sommes venus vous prier de venir avec nous prendre votre part de ce que nous, avons à vous offrir: vin, genièvre et autres liquides fort restaurants. Nous avons enlevé tout cela, hier au soir, au général russe, c'est-à-dire un petit fourgon avec sa cuisine et tout ce qui s'ensuit, que nous avons déposé dans la voiture de Florencia, notre cantinière, une jolie Espagnole, qu'on dit être ma femme, et cela parce qu'elle est sous ma protection, en tout bien tout honneur!» Et en disant cela, il frappait de la main droite sur la garde de sa longue rapière. «Et puis, reprit-il, c'est une brave femme; demandez aux amis, personne n'oserait lui manquer. Elle avait un caprice pour un sergent avec qui elle devait se marier. Mais il a été assassiné par un Espagnol de la ville de Bilbao. En attendant qu'elle en ait choisi un autre, il faut la protéger. Ainsi, mon pays, c'est entendu, vous allez venir avec quelques-uns de vos amis, parce que, lorsqu'il y en a pour trois, il y en a pour quatre. Allons! En avant, marche!» Et nous nous mîmes en route, dans la direction de leur corps d'armée, qui formait l'avant-garde.
Nous arrivâmes au camp des enfants de Condé; nous étions quatre invités: deux dragons, Melet, qui était de Condé, et Flament, de Péruwelz, ensuite Grangier, sous-officier dans le même régiment que moi. Nous nous installâmes près de la voiture de la cantinière, qui était effectivement une jolie Espagnole, qui nous reçut avec joie, parce que nous arrivions de son pays, et que nous parlions assez bien sa langue, surtout le dragon Flament, de sorte que nous passâmes la nuit à boire le vin du général russe et à causer du pays.
Il commençait à faire jour, lorsqu'un coup de canon mit fin à notre conversation. Nous rentrâmes chacun chez nous, en attendant l'occasion de nous revoir. Les pauvres garçons ne pensaient pas que, quelques jours plus tard, onze d'entre eux auraient fini d'exister.
C'était le 28; nous nous attendions à une bataille, mais l'armée russe se retira et, le même jour, nous entrâmes à Witebsk, où nous restâmes quinze jours. Notre régiment occupait un des faubourgs de la ville.
J'étais logé chez un juif qui avait une jolie femme et deux filles charmantes, avec des figures ovales. Je trouvai, dans cette maison, une petite chaudière à faire de la bière, de l'orge, ainsi qu'un moulin à bras pour le moudre; mais le houblon nous manquait. Je donnai douze francs au juif pour nous en procurer, et, dans la crainte qu'il ne revînt pas, nous gardâmes, pour plus de sûreté, Rachel, sa femme, et ses deux filles en otage. Mais, vingt-quatre heures après son départ, Jacob le juif était de retour avec du houblon. Il se trouvait, dans la compagnie, un Flamand, brasseur de son état, qui nous fit cinq tonnes de bière excellente.
Le 13 août, lorsque nous partîmes de cette ville, il nous restait encore deux tonnes de bière que nous mîmes sur la voiture de la mère Dubois, notre cantinière, qui eut le bon esprit de rester en arrière et de la vendre, à son profit, à ceux qui marchaient après nous, tandis que nous, marchant par la grande chaleur, nous mourions de soif.
Le 16, de grand matin, nous arrivâmes devant Smolensk. L'ennemi venait de s'y renfermer; nous prîmes position sur le Champ sacré, ainsi appelé par les habitants du pays. Cette ville est entourée de murailles très fortes et de vieilles tours, dont le haut est en bois; le Boristhène (Dniéper) coule de l'autre côté et au pied de la ville. Aussitôt on en fit le siège, et l'on battit en brèche, et, le 17 au matin, lorsque l'on se disposait à la prendre d'assaut, on fut tout surpris de la trouver évacuée. Les Russes battaient en retraite, mais ils avaient coupé le pont et, de l'autre côté, sur une hauteur qui dominait la ville, ils nous lançaient des bombes et des boulets.
Pendant le jour du siège, je fus, avec un de mes amis, aux avant-postes où étaient les batteries de siège qui tiraient sur la ville. C'était la position du corps d'armée du maréchal Davoust; en nous voyant, et reconnaissant que nous étions de la Garde, le maréchal vint à nous et nous demanda où était la Garde impériale. Ensuite il se mit à pointer des obusiers qui tiraient sur une tour qui était devant nous. Un instant après, l'on vint le prévenir que les Russes sortaient de la ville, et s'avançaient dans la direction où nous étions. De suite, il commanda à un bataillon d'infanterie légère d'aller prendre position en avant, en disant à celui qui le commandait: «Si l'ennemi s'avance, vous le repousserez».
Je me rappelle qu'un officier déjà vieux, faisant partie de ce bataillon, chantait, en allant au combat, la chanson de Roland:
Combien sont-ils? Combien sont-ils?
C'est le cri du soldat sans gloire![12]