Grangier avait encore ma petite bouilloire en cuivre, qu'il portait devant lui, attachée à sa ceinture avec une courroie, dans la crainte qu'on ne la lui enlevât, car un vase dans lequel on pouvait faire fondre la neige et cuire quelque chose, était un objet précieux. Grangier me la rendit, car il prévoyait que je resterais encore en arrière et que je pourrais en avoir besoin. Il me l'attacha fortement sur mon sac.

Le ciel était clair, mais le froid était supportable. Nous ne vîmes, sur la route, que fort peu d'hommes; cela nous fit penser que, la veille, la plus grande partie était allée plus loin et dans diverses directions.

Nous aperçûmes, sur la route, du côté de Kowno, une colonne, mais ne pûmes distinguer si c'étaient des Français ou des Russes: aussi, dans l'incertitude, nous nous remîmes en marche.

Je marchai assez bien pendant une heure, mais, au bout de ce temps, il me prit une forte colique, et je fus forcé de m'arrêter: c'était toujours la suite de mon indisposition de Wilna; j'attribuai cette rechute au bouillon de vache que j'avais mangé la veille et le matin, avant de partir.

Je marchai de la sorte jusqu'à environ trois heures de l'après-midi; je n'étais plus éloigné d'une forêt que j'apercevais depuis quelque temps, et où je voulais arriver pour y passer la nuit.

Je n'en étais plus éloigné que d'une portée de fusil, lorsque, sur la droite de la route, j'aperçus une maison où, autour d'un grand feu, étaient réunis plusieurs soldats de différents corps et dont la majeure partie était de la Garde impériale. Comme j'étais fatigué, j'arrêtai pour me chauffer et me reposer un peu: quelques-uns me proposèrent de rester avec eux; j'acceptai avec plaisir.

Pendant toute la journée, le froid avait été supportable, et il l'était encore; tant qu'à l'ennemi, il paraissait que l'on pouvait être tranquille, mais des hommes qui arrivaient par la droite de la route nous dirent qu'ils venaient d'apercevoir de la cavalerie et qu'ils étaient persuadés que c'étaient des Russes: «Quand ce serait le diable, répondit un vieux chasseur de la Garde, cela ne m'empêchera pas d'établir ici mon quartier général. Mes amis, faites comme moi, chargez vos armes et mettez la baïonnette au bout du canon!» C'est ce que tout le monde fit tranquillement: ­«Et puis, ajouta-t-il, nous avons le bois pour retraite; c'est, par ma foi, une belle et bonne position!» Ensuite, il s'approcha d'un cheval que l'on venait d'abattre à quelques pas du feu, en coupa un morceau, et revint tranquillement s'asseoir près du feu, sur son sac, et faire rôtir sa viande au bout de son sabre.

Plus de vingt soldats, dont une partie assis sur leur sac et les autres à genoux, faisaient aussi rôtir du cheval.

En face du chasseur dont je viens de parler, une femme était assise sur un sac de soldat. Elle tenait la tête penchée sur ses mains, les coudes appuyés sur les genoux; une capote grise de soldat, par-dessus une vieille robe de soie en lambeaux, servait à la préserver du froid. Un bonnet en peau de mouton, dont une partie était brûlée, lui couvrait la tête; il était tenu par un mauvais foulard de soie noué sous le menton.

Le chasseur lui adressa la parole de la manière suivante: «Dites donc, la mère Madeleine!…» Elle ne répondit pas. Ce ne fut qu'à la seconde fois qu'un soldat, qui était près d'elle, la poussa, en lui disant: «C'est à vous, la mère, à qui l'on veut parler!—À moi? dit-elle. Mon nom est Marie. Que me voulez-vous?—Un petit coup de rogomme, comme à l'exercice!—Pour du rogomme, vous devez bien penser que je n'en ai pas!» Et elle se remit dans sa position première.