Une autre femme qui se trouvait aussi assise près du feu, avait, sur la tête, une schabraque ou peau de mouton bordée de drap rouge, découpée en festons et serrée autour du cou avec le cordon d'un bonnet à poil d'un grenadier de la Garde, dont les glands lui retombaient sous le menton. Elle avait aussi, par-dessus ses habillements, une capote bleue d'un soldat de la Garde. Cette femme, en entendant la voix du chasseur, leva la tête à son tour, en demandant celui qui voulait du rogomme: ­«Ah! c'est vous, la mère Gâteau! répondit le chasseur; eh bien, c'est moi qui demande du rogomme! C'est moi, Michaut, qui vous parle; vous êtes sans doute surprise de me voir? Eh bien, si quelqu'un est plus étonné que moi de vous rencontrer, et surtout schabraquée comme vous êtes, le diable m'emporte! Même avant le passage de la Bérézina, en pensant quelquefois à vous, chère mère Gâteau, je pensais qu'il y avait déjà longtemps que les corbeaux avaient fait une fristouille à la neige, avec votre vieille carcasse!—Insolent! répondit la mère Gâteau, ils te mangeront avant moi, vieil ivrogne! Ah! il te faut du rogomme! continua-t-elle d'un ton goguenard. T'as diablement été privé depuis trois mois, mais possible qu'à Wilna et hier, à Kowno, tu en auras pris une bonne dose, c'est ça que tu as tant de blague! Une chose qui m'étonne, c'est que tu ne sois pas mort d'avoir bu, comme tant d'autres que nous avons vus dans les rues. Il y a tant de braves gens qui sont restés là-bas, tandis que ce mauvais sujet, un mauvais soldat, vit encore!—Halte-là, la mère Gâteau, reprit le vieux chasseur, lâchez-moi vos bordées tant que vous voudrez, mais au nom de mauvais soldat, mère Gâteau, halte-là!»

Ensuite il continua, tout en grognant, de manger le morceau de viande de cheval qu'il tenait à la main et dans lequel il avait cessé de mordre pour répondre à la vieille cantinière.

Une minute après, elle reprit: «Voilà deux ans qu'il m'en veut, depuis qu'à l'École militaire je n'ai pas voulu lui donner à crédit. Ah! si mon pauvre homme n'était pas mort, si un coquin de boulet ne l'avait pas coupé en deux à Krasnoé!…» Et puis elle s'arrêta. «Ce n'était pas votre homme! Vous n'étiez pas mariée!—Pas mariée! Pas mariée! Voilà bientôt cinq ans que je suis avec lui, depuis la bataille d'Eylau, et je ne suis pas mariée! Que dis-tu de cela, Marie?» en s'adressant à l'autre cantinière. Mais Marie, qui se trouvait dans la même position que la mère Gâteau, à l'égard du mariage, ne répondit rien.

Le chasseur demanda à la mère Gâteau si elle avait monté à la roue, à la montagne de Wilna: «Va, dit-elle, si j'en avais eu la force, je n'aurais pas manqué mon coup! J'en ai ramassé dans la neige, mais ça m'a beaucoup avancée! Lorsqu'on se trouve avec des coquins qui ne respectent rien, il n'y a pas de sûreté pour le sexe. Le soir, après avoir passé la montagne, lorsque j'arrivai au bivouac des chasseurs de chez nous, et comme j'avais encore un peu d'eau-de-vie que j'apportais de Wilna, je la donnai pour avoir une place au feu, et je me couchai sur la neige entre deux chasseurs du régiment, ou plutôt deux voleurs, qui m'ont chipé la moitié de mon argent. Par bonheur, j'étais couchée sur une poche qu'ils n'ont pu vider. Après cela, fiez-vous donc à des camarades! Heureusement que j'en ai encore assez pour aller jusqu'à Elbing, où l'on dit que nous nous ressemblons. Une fois là, nous nous arrangerons de manière à pouvoir recommencer la campagne; je ne veux plus de voitures, j'aurai deux cognias avec des paniers sur le dos. Nous serons peut-être plus heureux. Pas vrai, Marie?» Marie ne répondit pas: «Marie, dit le vieux chasseur, c'est son deuxième depuis un an, et, si elle veut, je l'épouse en troisième….—Toi! vieux chenapan, répond la mère Gâteau, elle n'aurait pas besoin d'autres pratiques que la tienne!»

Le chasseur s'approcha de Marie et lui présenta un morceau de viande de cheval; Marie l'accepta en lui disant: «Merci, mon vieux!—Ainsi c'est dit, continua-t-il, en arrivant à Paris, je vous épouse, je fais votre bonheur!» Marie, pour toute réponse, fit un soupir en disant: «Peut-on plaisanter une malheureuse femme comme moi!—Tout ce que je viens de dire, reprit le vieux chasseur, n'est que pour plaisanter, et la preuve, sans rancune, c'est que j'offre à la mère Gâteau ce que je viens de vous offrir, Marie, un petit morceau de dada sur le pouce!» En même temps, il s'avança pour le lui offrir, mais la mère Gâteau, en le voyant venir, lui dit en le regardant avec colère: «Va-t'en au diable! Je ne veux rien de toi!»

À cette sortie de la mère Gâteau, Marie, qui était assise devant moi, leva la tête en disant que ce n'était pas le moment de se fâcher. Ensuite elle me regarda des pieds à la tête: «Je crois ne pas me tromper, dit-elle en m'appelant par mon nom, c'est bien vous, mon pays?—Oui, Marie, c'est bien moi!» Je venais, à mon tour, de la reconnaître, non pas à sa figure, mais à sa voix, car, la pauvre Marie, sa fraîcheur avait disparu, le froid, la misère, le feu, la fumée du bivouac l'avaient rendue méconnaissable. C'était Marie, notre ancienne cantinière, dont j'avais rencontré la voiture abandonnée, avec deux blessés, dans la nuit du 22 novembre, et que je croyais morte! Voici son histoire:

Marie était de Namur; c'est pour cela qu'elle m'appelait son pays. Son mari était de Liège, un peu mauvais sujet et maître d'armes. Marie était la meilleure pâte de femme, n'ayant rien à elle, débitant sa marchandise aux soldats et à ceux qui n'avaient pas d'argent, comme à ceux qui en avaient.

Dans toutes les batailles que nous eûmes, elle fit preuve de dévoûment en s'exposant pour secourir les blessés. Un jour, elle fut blessée; cela ne l'empêcha pas de continuer à donner ses soins, sans s'effrayer sur le danger qu'elle courait, car les boulets et la mitraille tombaient autour d'elle. Avec toutes ces belles qualités, Marie était jolie: aussi avait-elle beaucoup d'amis; son mari n'en était pas jaloux.

En 1811, étant campés devant Almeida (Portugal), quelques mois avant notre départ pour la campagne de Russie, il prit envie au pauvre homme d'aller marauder dans un village. Il entra dans un château, s'empara d'une pendule qui ne valait pas vingt francs, eut le malheur de la rapporter au camp et de se faire prendre, et, comme il y avait des ordres sévères pour les maraudeurs, M. le général Roguet, qui nous commandait, le fit passer à un conseil de Guerre. Il fut condamné à être fusillé dans les vingt-quatre heures. Par suite de cette catastrophe, Marie devint veuve: dans un régiment, et surtout en campagne, lorsqu'une femme est jolie, elle n'est pas longtemps sans mari. Aussi, au bout de deux mois de veuvage, Marie était consolée et remariée—comme on se marie à l'armée.

Quelques mois après, son nouveau mari passa sous-officier dans un régiment de la Jeune Garde; alors elle nous quitta pour suivre son nouvel époux: elle était avec nous depuis quatre ans.