Nous avions, pour musique, une flûte qu'un sergent-major jouait, et le tambour de la compagnie l'accompagnait en mesure. On commença par l'air:
On va leur percer les flancs,
Ram, ram, ram, tam plam,
Tirelire, ram plam.
Mais à peine la musique avait-elle commencé, et la mère Dubois allait-elle en avant avec le fourrier de la compagnie, avec qui elle faisait vis-à-vis, que voilà nos marquises, à qui probablement notre musique sauvage allait, qui se mettent à sauter comme des Tartares, allant à droite et à gauche, écartant les jambes, les bras, tombant sur cul, se relevant pour y tomber encore. L'on aurait dit qu'elles avaient le diable dans le corps. Cela n'aurait été que très ordinaire pour nous, si elles avaient été habillées avec leurs habits à la russe, mais voir des marquises françaises qui, généralement, sont si graves, sauter comme des enragées, cela nous faisait pâmer de rire, de manière qu'il fut impossible, au joueur de flûte, de continuer; mais notre tambour y suppléa en battant la charge. C'est alors que nos marquises recommencèrent de plus belle, jusqu'au moment où elles tombèrent de lassitude sur le plancher. Nous les relevâmes pour les applaudir, ensuite nous recommençâmes à boire et à danser jusqu'à quatre heures du matin.
La mère Dubois, en vraie cantinière, et qui savait apprécier la valeur des habits qu'elle avait sur elle, car c'était en soie tissée d'or et d'argent, partit sans rien dire. Mais, en sortant, le sergent de garde à la police, voyant une dame étrangère dans la rue, aussi matin, et pensant faire une bonne capture, s'avança vers elle et voulut la prendre par le bras pour la conduire dans sa chambre. Mais la mère Dubois, qui avait son mari, et du punch dans le corps, appliqua sur la figure du sergent un vigoureux soufflet qui le renversa à terre. Il cria: «À la garde!» Le poste prit les armes, et comme nous n'étions pas encore couchés, nous descendîmes pour la débarrasser. Mais le sergent était tellement furieux que nous eûmes toutes les peines du monde à lui faire comprendre qu'il avait eu tort de vouloir arrêter une femme comme la mère Dubois.
Le 28 et le 29 furent encore consacrés à nous occuper de nos provisions; pour cela, nous allions faire des reconnaissances de jour, et, la nuit—pour ne pas avoir de concurrence,—nous allions chercher ce que nous avions remarqué.
Le 30, nous passâmes la revue de l'inspecteur dans la rue, en face de notre logement. Lorsqu'elle fut terminée, il prit envie au colonel de faire voir à l'inspecteur comment le régiment était logé. Lorsque ce fut au tour de notre compagnie, le colonel se fit accompagner par le capitaine, l'officier et le sergent de semaine, et l'adjudant-major Roustan, qui connaissait le logement, marchait en avant et avait soin d'ouvrir les chambres où était la compagnie. Après avoir presque tout vu, le colonel demanda: «Et les sous-officiers, comment sont-ils?—Très bien», répondit l'adjudant-major Roustan. Et, aussitôt, il se met en train d'ouvrir les portes de nos chambres[19]. Mais, par malheur, nous n'avions pas ôté la clef de la porte du cabinet où nos Dulcinées se tenaient, et que nous avions toujours fait passer pour une armoire. Aussitôt, il l'ouvre, mais, surpris d'y voir un espace, il regarde et aperçoit les oiseaux. Il ne dit rien, referme la porte et met la clef dans sa poche.
[Note 19: Il est bon de savoir que nous avions fait percer une porte de communication de notre logement dans celui où était la compagnie. (Note de l'auteur.)]
Lorsqu'il fut descendu dans la rue, et d'aussi loin qu'il m'aperçut, il me montra la clef, et, s'approchant de moi en riant: «Ah! me dit-il, vous avez du gibier en cage, et, comme des égoïstes, vous n'en faites pas part à vos amis! Mais que diable faites-vous de ces drôlesses-là, et où les avez-vous pêchées? On n'en voit nulle part!» Alors je lui contai comment et quand je les avais trouvées, et qu'elles nous servaient à blanchir notre linge: «Dans ce cas, nous dit-il, en s'adressant au sergent-major et à moi, vous voudrez bien me les prêter pour quelques jours, afin de blanchir mes chemises, car elles sont horriblement sales, et j'espère qu'en bons camarades, vous ne me refuserez pas cela.» Le même soir, il les emmena; il est probable qu'elles blanchirent toutes les chemises des officiers, car elles ne revinrent que sept jours après.
Le 1er octobre, un fort détachement du régiment fut commandé pour aller fourrager à quelques lieues de Moscou, dans un grand château construit en bois. Nous y trouvâmes fort peu de chose: une voiture chargée de foin fut toute notre capture. À notre retour, nous rencontrâmes la cavalerie russe qui vint caracoler autour de nous, sans cependant oser nous attaquer sérieusement. Il est vrai de dire que nous marchions d'une manière à leur faire voir qu'ils n'auraient pas eu l'avantage, car, quoiqu'étant infiniment moins nombreux qu'eux, nous leur avions mis plusieurs cavaliers hors de combat. Ils nous suivirent jusqu'à un quart de lieue de Moscou.
Le 2, nous apprîmes que l'Empereur venait de donner l'ordre d'armer le Kremlin; trente pièces de canon et obusiers de différents calibres devaient être placés sur toutes les tours tenant à la muraille qui forme l'enceinte du Kremlin.