Le 3, des hommes de corvée de chaque régiment de la Garde furent commandés pour piocher la terre et transporter des matériaux provenant de vieilles murailles que des sapeurs du génie abattaient autour du Kremlin, et des fondations que l'on faisait sauter par la mine.
Le 4, j'accompagnai à mon tour les hommes de corvée que l'on avait commandés dans la compagnie. Le lendemain au matin, un colonel du génie fut tué, à mes côtés, d'une brique qui lui tomba sur la tête, provenant d'une mine que l'on venait de faire sauter. Le même jour, je vis, près d'une église, plusieurs cadavres qui avaient les jambes et les bras mangés, probablement par des loups ou par des chiens; ces derniers se trouvaient en grande quantité.
Les jours où nous n'étions pas de service, nous les passions à boire, fumer et rire, et à causer de la France et de la distance dont nous étions séparés, et aussi de la possibilité de nous en éloigner encore davantage. Quand venait le soir, nous admettions dans notre réunion nos deux esclaves moscovites, je dirai plutôt nos deux marquises, car, depuis notre bal, nous ne leur disions plus d'autres noms, qui nous tenaient tête à boire le punch au rhum de la Jamaïque.
Le reste de notre séjour dans cette ville se passa en revues et parades, jusqu'au jour où un courrier vint annoncer à l'Empereur, au moment où il était à passer la revue de plusieurs régiments, que les Russes avaient rompu l'armistice et avaient attaqué à l'improviste la cavalerie de Murat, au moment où il ne s'y attendait pas.
Aussitôt la revue passée, l'ordre du départ fut donné, et, en un instant, toute l'armée fut en mouvement; mais ce ne fut que le soir que notre régiment eut connaissance de l'ordre de se tenir prêt à partir pour le lendemain.
Avant de partir, nous fîmes, à nos deux femmes moscovites, ainsi qu'à nos deux tailleurs, leur part du butin que nous ne pouvions emporter; vingt fois ils se jetèrent à terre pour nous remercier en nous baisant les pieds: jamais ils ne s'étaient vus si riches!
III
La retraite.—Revue de mon sac.—L'Empereur en danger.—De Mojaïsk à
Slawkowo.
Le 18 octobre au soir, lorsque nous étions, comme tous les jours, plusieurs sous-officiers réunis, étendus, comme des pachas, sur des peaux d'hermine, de marte-zibeline, de lion et d'ours, et sur d'autres fourrures non moins précieuses, fumant dans des pipes de luxe, le tabac à la rose des Indes, et qu'un punch monstre au rhum de la Jamaïque flamboyait au milieu de nous, dans le grand vase en argent du boyard russe, et faisait fondre un énorme pain de sucre soutenu en travers du vase par deux baïonnettes russes; au moment où nous parlions de la France et du plaisir qu'il y aurait d'y retourner en vainqueurs, après une absence de plusieurs années; où nous faisions nos adieux et nos promesses de fidélité aux Mogolesses, Chinoises et Indiennes, nous entendîmes un grand bruit dans un grand salon où étaient couchés les soldats de la compagnie. Au même instant, le fourrier de semaine entra pour nous annoncer que, d'après l'ordre, il fallait nous tenir prêts à partir.
Le lendemain 19, de grand matin, la ville se remplit de juifs et de paysans russes; les premiers, pour acheter aux soldats ce qu'ils ne pouvaient emporter, et les autres pour ramasser ce que nous jetions dans les rues. Nous apprîmes que le maréchal Mortier restait au Kremlin avec dix mille hommes, avec ordre de s'y défendre au besoin.