Le sergent des chasseurs, dont je viens de parler, finit par tout perdre avec sa cantinière, à Wilna; ils furent tous deux prisonniers.

Le 1er novembre, nous avions, comme la nuit précédente, couché près d'un bois, sur le bord de la route: depuis plusieurs jours, nous avions déjà commencé à vivre de viande de cheval. Le peu de vivres que nous avions pu emporter de Moscou était consommé, et nos misères commençaient avec le froid qui, déjà, se faisait sentir avec force. Pour mon compte, j'avais encore un peu de riz que je conservais pour les derniers moments, car je prévoyais, pour la suite, des misères plus grandes encore.

Ce jour-là, je faisais encore partie de l'arrière-garde, qui était composée de sous-officiers, à cause que déjà beaucoup de soldats restaient en arrière pour se reposer et se chauffer à des feux que ceux qui étaient devant nous avaient abandonnés en partant. En marchant, j'aperçus, sur ma droite, plusieurs hommes de différents régiments, dont quelques-uns étaient de la Garde, autour d'un grand feu. Je fus envoyé par l'adjudant-major, afin de les engager à suivre; étant près d'eux, je reconnus Flament, dragon vélite. Je le trouvai faisant cuire un morceau de cheval au bout de son sabre, dont il m'invita de prendre part; je l'engageai à suivre la colonne; il me répondit qu'aussitôt qu'il aurait fait son repas, il se remettrait en route, mais qu'il était malheureux, puisqu'il était forcé de faire la route à pied, avec ses bottes à l'écuyère, à cause que, le jour avant, dans un combat contre les Cosaques, où il en avait tué trois, son cheval avait attrapé un écart, de sorte qu'il était obligé de le conduire par la bride. Heureusement que l'homme qui me suivait, dans ce moment, était mon homme de confiance, et qui avait, dans son sac, une paire de souliers à moi, que je donnai au pauvre Flament, de manière à ce qu'il puisse se chausser comme un fantassin, et marcher de même. Je lui fis mes adieux sans penser que je ne le reverrais plus; j'appris, deux jours après, qu'il avait été tué près d'un bois, au moment où, avec d'autres traîneurs comme lui, il allait faire du feu pour se reposer.

Le 2, avant d'arriver à Slawkowo, nous vîmes, sur notre gauche, tenant à la route, un blockhaus, ou station militaire, espèce de grande baraque fortifiée, occupée par des militaires de différents régiments et des blessés. Ceux qui étaient les moins malades et qui purent suivre, se joignirent à nous, et les autres furent mis, autant que possible, sur des voitures; tant qu'aux plus malades, ils furent abandonnés à la clémence de l'ennemi, ainsi que des médecins et chirurgiens qu'on laissa pour en avoir soin.

IV

Dorogobouï.—La vermine.—Une cantinière.—La faim.

Le 3, nous fîmes séjour à Slawkowo; pendant toute la journée, nous aperçûmes les Russes sur notre droite. Le même jour, les autres régiments de la Garde, qui avaient fait séjour en arrière, se réunirent à nous.

Le 4, nous fîmes une marche forcée pour arriver à Dorogobouï, ville aux choux; c'est le nom que nous lui avions donné, à cause de la grande quantité de choux que nous y trouvâmes en allant à Moscou. C'est aussi de cette ville que, le 25 août, l'Empereur fit faire, dans toute l'armée, le dénombrement des coups de canon et de fusil que l'armée avait à tirer pour la grande bataille. À 7 heures du soir, nous en étions encore éloignés de deux lieues; c'est avec beaucoup de peine que nous pûmes l'atteindre, car la quantité de neige qu'il y avait déjà nous empêchait de marcher. Nous fûmes même égarés pendant quelque temps, et, pour que les hommes qui se trouvaient en arrière pussent nous rejoindre, pendant plus de deux heures l'on battit la marche de nuit, jusqu'au moment où nous arrivâmes sur l'emplacement de la ville, car, à quelques maisons près, elle avait été brûlée comme beaucoup d'autres.

Il était bien 11 heures lorsque notre bivouac fut formé, et, avec les débris des maisons, nous trouvâmes encore assez de bois pour faire du feu et bien nous chauffer. Mais déjà tout nous manquait, et nous étions tellement fatigués, que l'on n'avait pas la force de chercher un cheval pour le voler et le manger ensuite, de manière que nous prîmes le parti de nous reposer. Un soldat de la compagnie m'avait apporté des nattes de jonc pour me coucher: les ayant mises devant le feu, je m'étendis dessus et, la tête sur mon sac, les pieds au feu, je m'endormis.

Il y avait peut-être une heure que je reposais, lorsque je sentis, par tout mon corps, un picotement auquel il me fut impossible de résister. Je passai machinalement la main sur ma poitrine et sur plusieurs parties de mon individu: quel fut mon effroi lorsque je m'aperçus que j'étais couvert de vermine! Je me levai, et en moins de deux minutes j'étais nu comme la main, jetant au feu chemise et pantalon. C'était comme un feu de deux rangs, tant cela pétillait dans les flammes, et, quoiqu'il tombât de la neige par gros flocons sur mon corps, je ne me rappelle pas avoir eu froid, tant j'étais occupé de ce qui venait de m'arriver! Enfin, je secouai au-dessus du feu le reste de mes vêtements dont je ne pouvais me défaire, et je remis la seule chemise et le seul pantalon qui me restaient. Alors, triste et ayant presque envie de pleurer, je pris le parti de m'asseoir sur mon sac, et, la tête dans mes mains, couvert de ma peau d'ours, éloigné des maudites nattes sur lesquelles j'avais dormi, je passai le reste de la nuit. Ceux qui prirent ma place n'attrapèrent rien: il paraît que j'avais tout pris.